Prédication prononcée le 8 juillet 2012, au Temple de l'Étoile à Paris,

par le Pasteur Louis Pernot

 

Voici un psaume très court, mais en même temps très difficile, il ne semble pas, à première vue, dire grand chose d'essentiel... mais il ne faut jamais sous-estimer le texte biblique !

Pratiquement tous les commentaires disent qu'il est fait en deux parties : la première, (v. 1 &2) s'adresse aux prêtres (au pluriel), à « ceux qui se tiennent dans le temple », et le verset 3 est leur réponse au psalmiste (alors au singulier) : « l'Eternel te bénit ». Il est vrai que le travail des prêtres, c'est bien de « bénir l'Eternel pendant les nuits », de « lever les mains dans le sanctuaire » etc... Le fidèle demanderait donc aux prêtres de faire des prières pour eux, et en réponse les prêtres rassurent le fidèle en lui donnant la bénédiction de Dieu.

Cette grille de lecture est une piste intéressante intellectuellement, mais qui mène à une impasse. D'abord parce que le principe de base de toute interprétation biblique est que tout passage concerne le lecteur directement. C'est donc à lui qu'il est dit « bénisez », c'est à lui qu'il est demandé de « lever les mains » et c'est encore lui qui est béni. Le passage d pluriel au singulier peut très bien avoir un autre sens, comme par exemple que c'est en communauté que le croyant doit adorer et pratiquer, ou tout au moins, en communion avec les autres, mais que la bénédiction de Dieu qui est donnée en retour est une action personnelle, chacun en ressort béni pour lui-même, en lui-même, en tant que personne : «Je t'ai appelé par ton nom, tu es à moi ».

Ensuite, on peut pour d'autres raisons penser que la séparation des rôles qui découlerait de l'interprétation classique est une erreur théologique. Il n'y pas parmi des croyants certains dont la fonction serait de prier à la place des autres, personne ne peut prendre pour prétexte qu'il y a des professionnels de la religion pour ne pas chercher Dieu soi-même. En particulier, la Réforme, suivant la prédication du Nouveau Testament insiste sur le «sacerdoce universel », chacun est prêtre, et donc chacun est concerné par tout le psaume dans son ensemble.

D'ailleurs le titre lui-même est tout un programme pour chacun de nous : « Cantique pour monter ». Ce titre est trop souvent négligé, voire même omis dans certaines éditions. Mais ce n'est pas un simple titre, c'est le début du Psaume. Là encore, les commentaires habituels et savants nous mènent dans une piste sans doute vraie historiquement, mais totalement stérile spirituellement : ces Psaumes, entre 120 et 134, tous intitulés « Psaumes des degrés », ou « Chant des montées » etc... sont dits être des psaumes de pèlerinage. Les juifs devaient en effet, plusieurs fois par an, « monter à Jérusalem » pour de grandes fêtes, et ils chantaient alors ces Psaumes, ou alors dit-on encore, ils les chantaient en montant l'immense escalier qui mène au Temple... Quoi qu'il en soit, cela nous coupe une fois encore du texte, puisque nous ne faisons plus ces pèlerinages, et que nous montons bien rarement ces « degrés » du temple. Ce que nous devons comprendre en fait, c'est qu'il s'agit de Psaumes « pour monter », c'est-à-dire pour s'élever à Dieu, pour s'élever spirituellement. Ici nous sommes dans le dernier de ces Psaumes « pour monter », ce n'est donc pas un Psaume sans importance, c'est la conclusion de tous les autres, et s'il est le plus court, c'est qu'il veut en tirer la quinte essence.

Comment faire donc pour s'élever à Dieu ? L'ordre est clair : il faut « bénir l'Eternel », et se dire « serviteur de l'Eternel ».

Cela peut sembler un peu banal, mais c'est pourtant essentiel. Nous avons là un impératif dans un mode intensif (Piel) qui est renforcé par le petit mot « voici » qui l'introduit. Or ce petit mot (en hébreu « Hinné ») n'est pas sans importance, c'est ce qu'on appelle un «marqueur prophétique », il apparaît dans les discours des prophètes pour attirer l'attention, comme pour dire : « attention, ce qui suit est très important, c'est Dieu lui-même qui parle ! »

Or «bénir » vient d'un mot hébreu qui signifie « le genou », il s'agit donc de s'agenouiller devant Dieu comme le serviteur qui se met à la disposition de son roi, pour sa vie comme pour sa mort. Il lui offre sa vie, et en réponse le Seigneur « bénit » le serviteur en le relevant, en lui donnant la vie sauve, et en lui offrant une mission avec toute l'aide dont il aura besoin pour l'accomplir.

C'est ainsi que pour s'élever, la première chose à faire... c'est de s'abaisser devant Dieu. Nous ne pouvons nous élever nous-mêmes, c'est Dieu qui peut nous élever, et la plus grande chose que nous puissions faire, c'est de le servir. C'est dans ce sens que le Christ dira : « Qui s'élève sera abaissé, et qui s'abaisse sera élevé », verset si magnifiquement mis en musique par Bach dans sa Cantate 47.

Ensuite, il faut « se tenir dans la maison de l'Eternel ». Là encore, il faut se méfier du sens trivial, il ne s'agit pas d'aller à l'église ou au temple, mais de tout faire pour entrer dans l'intimité de Dieu, chercher cette relation personnelle et affective avec Dieu. Certes, on peut avoir une relation intellectuelle avec Dieu et ce qu'il représente de valeurs et d'idéaux, on peut alors comprendre ce verset comme le commandement de vivre en une symbiose permanente avec ces valeurs. Mais on peut aussi aller au delà de la dimension intellectuelle, et vouloir faire de Dieu son compagnon, son ami, son tendre frère, et c'est l'une des plus grande choses qui soit, ce n'est pas forcément facile ou naturel, mais on peut y tendre, ou travailler à faire grandir cette intimité, comme on apprend à entrer en relation avec n'importe quel être humain pour devenir son intime.

Quant à la mention des « nuits » elle n'est certainement pas là non plus par hasard ou seulement pour faire joli, on peut l'entendre de deux manières. On peut penser d'abord que la nuit, c'est, dans la Bible, le moment de l'étude de la Torah. C'est bien en effet dans l'étude et la méditation de la Bible que nous pouvons le mieux nous élever à Dieu. Mais aussi, la nuit, ce peut être le temps de l'épreuve, de la difficulté, ou le moment où l'on ne se sent pas dans la lumière de la présence divine. C'est donc dans ces moments là plus particulièrement qu'il faut chercher Dieu, et vouloir le servir. Dans les moments de difficulté, spirituelle ou matérielle, que pouvons nous faire ? Au moins servir Dieu, vouloir agir pour lui, pour les autres. Et quelle que soit la situation dans laquelle nous nous trouvons, nous pouvons toujours apporter quelque chose aux autres. On entend parfois certains dire : «j'aimerais mieux me suicider que d'être dans un camp de concentration... ou d'aller en maison de retraite... », mais c'est voir les choses par rapport à une sorte d'égocentrisme dont nous sommes appelés à sortir. Où que nous soyons, il y a toujours quelque chose à faire, et si ce n'est pour nous, ce peut être au moins pour les autres, et d'autant plus qu'ils sont, comme nous dans une situation difficile. Et si les autres ne sont pas là tout le temps, ou pas disponibles, si l'on est isolé, on peut toujours bénir Dieu, se remplir de sa force de vie et de paix, pour soi... et pour en avoir à redistribuer au moment où nous serons en relation avec d'autres. Il est bon de se préparer à la relation, c'est ce que nous enseigne aussi la parabole des Dix Vierges. Les Vierges sages n'attendent pas sans rien faire dans la nuit, même si l'époux n'est pas là, elles veillent, elles tiennent leurs lampes allumées et font le plein d'huile.

C'est une belle et bonne chose de concevoir sa vie comme étant au service de Dieu. Nous ne sommes pas au service de nous mêmes, mais au service de quelque chose de plus grand que nous, et c'est extraordinaire. Rien n'est plus beau que cette habitude de certains protestants de jadis qui se levaient le matin en gardant leur première parole et leur première pensée pour leur Dieu en disant : « Me voici, ton serviteur ! »

Mais il ne faut pas en rester à la démarche seulement spirituelle, il ne suffit pas de « bénir Dieu », mais bien de le servir concrètement. Le Psaume nous invite d'ailleurs à « lever les mains », ce qu'on peut comprendre comme un appel à agir concrètement, ne pas en rester à l'étude, ne pas rester enfermé dans le Temple, mais bien agir.

Certaines traductions nous donnent : « levez les mains vers le sanctuaire ». Mais là encore elles trahissent le texte, il ne s'agit pas de lever les mains « vers » le sanctuaire, mais littéralement il est écrit : « levez les mains, sainteté » Ce que l'on peut comprendre, c'est que précisément, la sainteté, c'est de lever les mains, c'est d'agir, c'est de se faire serviteur de l'Eternel. Et précisément si l'on est serviteur, c'est pour agir concrètement. Le bon serviteur, ce n'est pas celui qui reste en permanence sans rien faire à adorer le maître, à se délecter de ses discours et à le combler de compliments, le bon serviteur, c'est celui qui accepte de se priver de la présence de son maître pour aller agir, travailler où il faut pour lui.

Et c'est ça la sainteté. Etre « saint », dans la Bible, ne veut pas dire « parfait », mais « mis à part », « différent du reste ». Ce ne sont donc pas ses perfections personnelles qui fait du croyant quelqu'un de différent, qui fait son originalité, mais le fait qu'il lève les mains pour les mettre au service de son Dieu.

Et le Psaume 134 nous offre une promesse pour finir. La formule en semble un peu stéréotypée : « Que l'Eternel te bénisse de Sion, lui qui a fait les cieux et la terre ». Mais en fait, là encore, nous avons une affirmation très forte.

D'abord et de nouveau, la plupart des traductions nous trompent. Il il n'y a pas là de trace de conditionnel ou d'optatif, pas de « que », c'est un présent tout simple, ouvert sur le futur, c'est une certitude, une promesse. Il n'y a pas « qu'il te bénisse », mais bien : « Il te bénit », c'est sûr, et « Il te bénira » c'est promis, c'est sans condition, tu peux compter dessus, et même fortement, (on retrouve là la forme intensive du Piel).

Et cette fois, la bénédiction va dans l'autre sens : ce n'est plus la bénédiction qui monte du serviteur vers le maître, mais celle qui descend en donnant tout ce dont le serviteur a besoin. Nous avons ainsi un curieux mouvement ascendant et descendant : pour s'élever, il faut que je m'abaisse, et Dieu, lui m'élève. Je m'abaisse pour que ma bénédiction s'élève à lui, et lui s'abaisse vers moi en faisant descendre sa bénédiction pour que je me relève. L'élévation à Dieu est donc un processus bien compliqué...

Et il nous est même dit la manière avec laquelle Dieu nous bénit. Il est en effet présenté comme celui qui « fait les Cieux et la Terre ». Là encore les traductions nous mentent. Elles mettent : « L'Eternel qui a fait les Cieux et la Terre ». Mais l'hébreu n'a pas ici un passé, mais un participe présent, ce qui a valeur de présent dans cette langue : l'Eternel est celui « qui est en train de faire les Cieux et la Terre ». C'est ainsi que Dieu peut nous bénir : il est le créateur, et il crée encore du neuf. Pour moi, il peut donc encore créer, il peut m'améliorer, il peut m'aider, me faire grandir, me faire progresser, il peut me reconstruire, il peut me ressusciter, me relever quand je suis à terre et que tous me disent fini. Et pour le monde autour de moi aussi il est encore créateur : il peut m'ouvrir des passages, il peut faire du neuf, créer de l'imprévu, faire en sorte que ce que je ne pouvais imaginer arrive, justement pour échapper au déterminisme de ce monde désespérant tel qu'on nous le présente trop souvent. Dieu crée, il ouvre, il renouvelle, il ressuscite, il guérit intérieurement, il fait que l'impossible, l'improbable peut à tout moment se produire, que ce que nous n'imaginions même pas puisse devenir la réalité.

Donc toujours je peux espérer, Il faut rester disponible, comme les Vierges sages. Et puis aussi garder confiance, parce que la nouveauté peut être angoissante, mais nous devons savoir que le maître qui nous bénit, ne nous laisse pas partir sans son aide, sans viatique, sans son escorte, c'est aussi un sens de sa bénédiction.

Donc nous ne sommes pas seuls envoyés au casse pipe dans un monde hostile, nous avons tout avec nous, et nous savons que quoi qu'il soit, avec notre Dieu nous serons toujours plus que vainqueurs.

Psaume 134

Chant pour monter.

Voici !, Bénissez l’Eternel,

tous les serviteurs de l’Eternel

eux qui se tiennent dans la maison de l’Eternel dans les nuits !

2 Levez vos mains, Sainteté.

Et bénissez l’Éternel!

3 Il te bénira, l’Eternel de Sion,

Lui qui fait les cieux et la terre!