Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ? Cette question pose le problème de ce qu'a été, dans les faits, le "Jésus historique". De quoi peut-on être sûr à propos de Jésus, sur le plan de l'histoire, indépendamment de la confession de foi dont il a fait l'objet et dont les textes du Nouveau Testament sont l'expression ? A-t-il vraiment été le Fils de Dieu ? Est-il vraiment ressuscité ?
On peut poser la question "Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ?" avec une forme de crainte. On se dit que, peut-être, on va découvrir que, à propos de Jésus, on ne peut être sûr de rien, même pas qu'il soit ressuscité, encore moins qu'il soit le Fils de Dieu. Et dans ce cas, tout s'écroule, c'est l'ébranlement des fondations. On se souvient de la parabole de la maison bâtie sur le roc et de celle bâtie sur le sable (Mat 7,24). La maison de la foi chrétienne serait-elle en fait bâtie sur le sable ? C'est la question que beaucoup se sont posés après avoir vu les émissions du cycle Corpus Christi viennent de cette sorte de crainte.
Mais on peut aussi se poser cette question avec une autre attitude d'esprit : non pas celle de la crainte mais celle de la curiosité. De fait, la question "Jésus-Christ, de quoi est-on sûr ?", peut devenir le fil rouge d'une enquête passionnante et d'une quête passionnée. Pourquoi et comment ce Jésus a-t-il pu révolutionner le monde et aussi bouleverser les coeurs et les manières de vivre de son temps ? Comment cela s'est-il produit ?
Comment a commencé le Christianisme ?
Pourquoi cette question du "Jésus historique" est-elle si importante pour nous ? Je hasarde une hypothèse. Ce qui suscite notre interrogation, c'est le problème du commencement. Comment a commencé le Christianisme ? Est-ce Jésus qui a engendré le Christianisme ou est-ce plutôt Saint Paul ? Aujourd'hui, on dit couramment que c'est Saint Paul et que Jésus, lui, est resté jusqu'à sa mort un rabbi juif comme il y en a eu bien d'autres, et peut-être même un peu moins reconnu que les autres, puisqu'il est mort abandonné par quasiment tous ses disciples. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi Jésus Christ est-il devenu le centre de la prédication de l'Église primitive et de la théologie de Saint Paul ? Comment et pourquoi Saint-Paul puis l'Eglise toute entière ont-ils pu considérer ce Jésus méconnu et crucifié, comme le Christ, le Seigneur, le Fils de Dieu ?
Il faut le reconnaître, le fait qu'après sa mort, Jésus ait été "promu" au rang de Seigneur et Sauveur est tout à fait énigmatique, tant il a été discrédité de son vivant. Certes, on pourra faire valoir que certains génies (tels Van Gogh) ont été tout à fait ignorés pendant leur vie et ont été néanmoins reconnus et célébrés après leur mort. Mais, il faut le reconnaître, trois handicaps majeurs au moins faisaient obstacle la "promotion" de Jésus après sa mort.
· Primo, nous l'avons dit, Jésus a eu peu d'audience de son vivant et ses premiers disciples l'ont abandonné.
· Deusio, Jésus a été crucifié par les autorités juives et romaines pour blasphème contre Yavhé, Le Dieu d'Israël, et pour complot contre Rome. Et ceci, à coup sûr, constituait un handicap majeur pour sa "promotion" tant dans le peuple juif que dans le monde romain et pour qu'il puisse être confessé par l'Église primitive comme Seigneur, Sauveur et Fils de Dieu.
· Tertio, la prédication de Jésus était axée sur la promesse de la venue imminente du Royaume. Et le Royaume n'est pas venu. Cela semble un démenti cinglant de l'autorité du Maître.
On pourrait en conclure que le succès de la prédication chrétienne à partir des années 50 s'est fait non pas à cause du Jésus historique mais malgré le Jésus historique. On a d'ailleurs quelquefois l'impression que, pour Paul, la réalité historique de Jésus est presque un handicap. D'ailleurs, il n'évoque quasiment pas le Jésus historique et parle beaucoup plus volontiers du "Christ".
Pour expliquer qu'on ait pu faire de Jésus le "Christ" et même le "Fils de Dieu" alors qu'il avait été peu reconnu pendant sa vie, on invoquera bien sûr le fait que Jésus est ressuscité le jour de Pâques. On fera valoir que c'est cela qui a suscité la conversion des disciples qui l'avaient trahi. Mais en fait les choses ne sont pas aussi simples. D'une part l'affirmation que "le Christ s'est fait voir" (c'est l'expression qu'emploie Paul dans 1 Cor 15,6-9) n'est apparue semble-t-il qu'une dizaine d'années après la mort de Jésus et elle n'a été historicisée en résurrection physique que plus tard encore (Paul ne fait jamais référence à la résurrection physique de Jésus) (1). Ainsi, on en vient à se demander quelle a été la part du Jésus de l'histoire dans la naissance du Christianisme.
Pour tenter de répondre à la question "Jésus Christ, de quoi est-on sûr ?", nous allons procéder en trois temps :
· D'abord, nous allons tenter de voir ce que l'on peut dire du Jésus historique, et nous allons le faire sans tenir compte des écrits du Nouveau Testament afin de ne pas être influencé par la présentation qu'ils donnent de Jésus, plusieurs dizaines d'années après sa mort.
· Ensuite, nous nous demanderons si les Évangiles peuvent néanmoins nous aider à comprendre la vérité de Jésus-Christ en dépit du fait qu'ils sont plus des confessions de foi a posteriori que des récits biographiques et historiques.
· Enfin nous tenterons de comprendre comment et pourquoi le Jésus de l'histoire a pu, après sa mort, être confessé comme le Christ et le Fils de Dieu.
I - La quête du Jésus historique
Donc, que peut-on savoir du Jésus de l'histoire ? Depuis quelques temps, pour tenter de retrouver le Jésus historique, on ne cherche plus tellement à décrypter, sous l'"icône" (2) que nous présente le Nouveau Testament, ce qu'était réellement Jésus. On cherche plutôt à le caractériser, dans sa prédication et son comportement, par comparaison et par rapprochement avec d'autres personnages de la même époque et du même milieu. La figure de Jésus y perd peut-être en spécificité (il n'est plus considéré comme le seul à avoir parlé et agi comme il l'a fait) mais elle y gagne en crédibilité puisque des témoignages extérieurs au Nouveau Testament et donc indépendants de la foi des premiers chrétiens nous donnent des informations sur des personnages historiques que l'on peut rapprocher de Jésus.
Nous allons donc tenter d'approcher ce qu'a pu être le Jésus de l'histoire en glanant des informations sur d'autres "rabbis" et d'autres "messies" de la même époque.
Jésus avait sûrement une activité de guérisseur et, à ce titre, il devait avoir des points communs avec d'autres rabbis qui, comme lui, accomplissaient des miracles, par exemple Honi le Traceur de cercles, Onias le Juste et Hanina Ben Dosa au premier siècle avant J.C. (3). De fait, Jésus a les mêmes compétences que d'autres thaumaturges du premier siècle et sa façon de guérir un sourd-muet par exemple (cf Marc 7,33) s'aligne sur des gestes thérapeutiques connus de la culture de l'Antiquité.
Autre point, à propos de la forme et du contenu de la prédication de Jésus. La Mishnah (recueil d'enseignements de maîtres juifs des premier et deuxième siècles après J.C.) montre que la quasi totalité des propos du Sermon sur la Montagne de Jésus ont une analogie étroite avec l'enseignement des rabbins de la même époque. Le fait de s'exprimer en parabole était également fréquent chez eux. Ceci accrédite l'historicité des propos de Jésus rapportés dans les Évangiles, mais par ailleurs cela nous rappelle que d'autres maîtres enseignaient à la même époque avec des propos comparables.
Ainsi, de son vivant, Jésus a sans doute été perçu comme un sage (4) au moins autant qu'un prophète messianique. Il enseigne la priorité de la loi éthique et intérieure sur la loi rituelle, mais il n'est pas le premier à le faire. De même, son insistance sur l'amour n'a rien d'unique. Le grand rabbin libéral Hillel qui vécut une génération avant Jésus disait la même chose. Pourtant, la prédication de Jésus était d'une radicalité absolue qui était sans doute unique.
Autre point. Tout comme Jésus, d'autres prédicateurs charismatiques ont fait de leurs gestes et de leur prédication une réactualisation du glorieux passé d'Israël et en particulier de la sortie d'Egypte. Jésus n'a pas été le seul à être considéré comme un "nouveau Moïse". Les prophètes messianiques se sont multipliés au premier siècle de notre ère. Parmi eux, il y a bien sûr Jean-Baptiste, mais il y en a aussi d'autres. Peu après la mort de Jésus, un prophète samaritain entraînait une foule d'adeptes au Mont Garizim avec promesse de leur faire voir la vaisselle sacrée que Moïse y avait enterrée. Le mouvement suscita d'ailleurs une répression tellement violente de la part des Romains que Ponce Pilate, qui l'avait commanditée, fut muté. De même un nommé Theudas rallia des centaines d'hommes à sa cause en leur promettant de traverser le Jourdain à pied sec. Par ailleurs, le livre des Actes (21,38) fait état d'un autre prophète qui, selon Flavius Josephe, (5) prédisait que l'on verrait s'écrouler les murs de Jérusalem tout comme au temps de Jéricho.
Autre point. Selon toute vraisemblance , Jésus a dû s'opposer violemment aux rituels du Temple, aux marchands du Temple, et aux prêtres de ce Temple. En effet, la contestation des autorités juives de Jérusalem était fréquente à cette époque. Le courant de Jean-Baptiste en témoigne ainsi que celui des Esséniens. On annonçait la disparition du Temple de Jérusalem dont les rituels cultuels étaient considérés comme pervertis par un clergé corrompu. Et on annonçait l'instauration d'un Temple nouveau qui serait une demeure digne de Dieu. Ainsi Flavius Josèphe, rapporte le cas d'un Jésus ben Ananias qui parcourait Jérusalem en annonçant la ruine de la ville et de son Temple. Tout comme Jésus de Nazareth, il fut livré par les prêtres du Temple aux Romains qui le relâchèrent en l'estimant fou. Et quelques années après Jésus, Etienne fut lapidé par les autorités juives (Actes 6,13) au motif qu'il s'opposait, tout comme Jésus, au Temple et à une interprétation trop stricte de la loi de Moïse.
Enfin l'activité de Jésus doit être située dans le contexte de la montée des messianismes protestataires contre l'occupant romain. A la mort d'Hérode le Grand (4 avant J.C.), une "guerre des brigands" fit surgir de nombreux prétendants messianiques au trône. Le berger Athrongès ceignit le diadème royal dans l'enthousiasme de ses fidèles. En 6 après J.C., Judas le Galiléen conduisit une campagne de refus de l'impôt et ses partisans furent écrasés par les légions romaines. Et Jean-Baptiste fut lui-même décapité par l'occupant, son activité étant considérée comme subversive.
Toutes ces figures contemporaines de Jésus permettent d'inscrire son message dans la mouvance de son temps, mais aussi de mieux cerner sa personnalité propre. Ce qui le caractérise, c'est qu'il n'est pas un ascète et qu'il prêche un Dieu de grâce qui "fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes" (Mat 5,45). De fait Jésus prêche une grâce égale pour les Samaritains et les Juifs (Luc 17,11-19), les enfants (Marc 10,13-16) et les femmes (Luc 8,32). Il se laisse approcher par les malades. Il s'adresse aux petits, aux pauvres, à ceux qui ne sont pas en règle. Il partage ses repas avec les réprouvés et les femmes de mauvaise vie en anticipant ainsi le Repas du Royaume tel qu'il l'attend et le prêche.
II - Peut-on retrouver le vrai Jésus à partir des Évangiles ?
Nous venons donc de tenter de cerner le message et l'activité de Jésus par comparaison avec ceux de ses contemporains et sans nous fonder sur les textes du Nouveau Testament. Mais bien évidemment, nous nous demandons aussi : quelle foi peut-on accorder au Nouveau Testament pour nous faire découvrir qui était le Jésus de l'histoire ? Nous savons bien que les épîtres de Paul nous aident peu dans ce sens. D'une part Paul n'a pas connu le Jésus historique, d'autre part il construit la figure et l'"icône" du Christ sans se fonder sur ce qu'était le Jésus historique. Mais, dira-t-on, dans le Nouveau Testament, il y a aussi les trois Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) qui, eux, semblent plus près du Jésus de l'histoire. Même si l'on accepte de dire que ces Évangiles ne sont en aucune manière des biographies de Jésus, il n'en reste pas moins qu'ils mettent bien en scène un prophète, Jésus, qui prêche et qui meurt crucifié. Ils mettent en scène le Jésus de l'histoire. C'est incontestable. Mais il faut aussi se rappeler que ces Evangiles ont été écrits plus de trente ans après la mort de Jésus, à une époque où Jésus était déjà confessé comme le Christ et le Sauveur.
Il faut aussi se rappeler que, à l'époque de Jésus, la notion de vérité historique n'existait pas. En fait on ne se posait jamais la question de savoir si c'était "vrai" ou "pas vrai", si c'était de l'ordre du récit (c'est-à-dire d'une manière de raconter les choses) ou de l'ordre de la vérité historique. Pas plus que l'on ne se demandait si Prométhée avait effectivement existé et effectivement dérobé le feu du ciel, on ne se posait pas la question de la vérité scientifique et historique des miracles, des résurrections et de façon plus générale des mythes et des récits fondateurs. Or le récit de la résurrection du Christ était considéré comme un récit fondateur de la mission des Apôtres et de l'Eglise tout comme le récit de la naissance virginale de Jésus était considéré comme le récit fondateur de l'autorité de Jésus-Christ.
Pouvons-nous, malgré tout, retrouver le "vrai" Jésus à partir des Évangiles ? Je pense que oui. Certes les Evangiles ont fait de Jésus le "héros" d'une oeuvre littéraire, d'une confession de foi et d'un programme missionnaire. Et pourtant, le fait que, à travers les Evangiles, nous n'ayons pas une photographie de la vie de Jésus mais seulement une interprétation de sa vie, de sa prédication et de son action, n'est pas une catastrophe. Bien au contraire. En fait, les Evangiles nous font découvrir la vérité de Jésus mieux que ne le feraient des récits strictement biographiques ou des rapports de police établis au jour le jour du vivant de Jésus. La vérité de Jésus dépasse sa vérité historique. Ce qui est "sûr" à propos de Jésus dépasse ce qui est "sûr" sur le plan strictement historique.
Érasme (6), le dit clairement. Dans l'une de ses Préfaces au Novum Testamentum (7) , il écrit : Les récits évangéliques donnent une image vivante de Jésus « au point que tu le verrais bien moins si, de tes yeux, tu le regardais face à face... Les Juifs le voyaient et l'entendaient moins que tu ne le vois et l'entends dans les récits évangéliques ». Autrement dit, même si les Évangiles n'ont pas à proprement parler un caractère historique, c'est bien pourtant la vérité du Jésus de l'histoire qu'ils nous font découvrir.
Pour faire comprendre ce point, André Gounelle (8) donne deux comparaisons tout à fait pertinentes : la vérité de l'esclavage nous parvient davantage par le récit La Case de l'oncle Tom de H. Beecher-Stowe que par des documents historiques que l'on consulterait dans une bibliothèque. De même, la vérité de la violence de l'aviation allemande bombardant Guernica nous est donnée plus sûrement par le tableau de Picasso que par un film de cette attaque. En effet, la vérité que dévoilent La case de l'oncle Tom et le Guernica de Picasso, va au-delà de la vérité des faits historiques qu'ils relatent : c'est celle de l'esclavage et de la cruauté de la guerre. Ainsi, de la même manière, les Évangiles nous font découvrir, à propos de Jésus, une vérité qui va au-delà de la simple vérité strictement historique. Cette vérité, c'est celle de la force unique de la prédication de Jésus, celle de la valeur exemplaire de son martyre et celle de la radicalité révolutionnaire de la Bonne nouvelle qu'il prêche. Et, ce dont on peut être "sûr", c'est aussi de cela. Le fait qu'un rabbi ait été persécuté n'a en soi rien d'exceptionnel ni de fondamental. Mais ce que les Évangiles ont fait de ce martyre est unique. Ils en ont fait une vérité définitive, éternelle et incontournable : celle de l'homme face au mal et face à Dieu, celle d'un acte de salut pour les hommes. Et c'est cela qui compte.
On peut d'ailleurs ajouter que les Evangiles, même s'ils sont des textes plus catéchétiques que biographiques, révèlent aussi, presque malgré eux, la vérité historique de Jésus. Ils sont comme subvertis de l'intérieur par le Jésus de l'histoire. Ni les Evangiles, ni même Paul, n'ont pu faire complètement entrer la réalité historique de la vie de Jésus dans le moule de l'icône qu'ils ont voulu dresser de lui.
On peut donner deux exemples :
· Le baptême de Jésus par Jean Baptiste. Jésus a été baptisé par Jean Baptiste et a d'abord été son disciple. On sent combien cette réalité historique met mal à l'aise les rédacteurs des Evangiles. Cela aurait été tellement plus simple pour eux si c'était Jésus qui avait baptisé Jean Baptiste. On sent clairement leur embarras, surtout celui de Jean, dans la manière dont ils relatent la scène du baptême. Et du coup la réalité historique du baptême de Jésus par Jean-Baptiste en sort plus assurée. Non seulement la vérité du Jésus historique perce à travers le texte des Evangiles mais elle est mise en valeur par l'embarras du récit.
· Autre exemple : l'Evangile de Luc mentionne la présence de deux coupes de vin dans le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples (Luc 22,14-20) alors qu'on s'attendait à ce qu'il n'y ait qu'une seule coupe (comme par exemple dans le récit de l'institution de la Sainte Cène tel qu'il est relaté par Paul dans 1 Cor11, 23-26). Là aussi, cela aurait été tellement mieux, pour Luc, si Jésus avait institué la cène eucharistique avec une seule coupe. Par son "lapsus", le texte de Luc trahit et révèle plus fortement encore le fait que ce n'est pas la cène eucharistique mais bien le repas de la Pâque juive (9) que Jésus a célébré. Jésus était juif et rien que juif du début à la fin de sa vie.
Ainsi en dépit du travail de recomposition effectué par les évangélistes, le Jésus de l'histoire crève la toile du tableau que l'on a fait de lui.
III - Du Jésus de l'histoire au Christ du Christianisme naissant
Mais reprenons maintenant la question que nous posions plus haut. Comment expliquer que Jésus de Nazareth, alors qu'il avait été méconnu de son vivant, ait pu être confessé comme le Fils de Dieu, mort et ressuscité pour le salut des pécheurs (10) ? Comment expliquer que l'on ait pu enraciner sur le pivot de l'homme Jésus, crucifié sous Ponce Pilate, des notions aussi surnaturelles et même divines que celles de "Fils de Dieu" et de "Verbe de Dieu" ? On peut tenter une hypothèse.
Il faut pour cela se référer aux idées théologiques qui avaient cours dans le Judaïsme avant la naissance de Jésus (aux 1 er et 2 ème siècles avant J.C.). Cela permet en effet de comprendre le sens des titres de "Logos" (Parole de Dieu), "Fils de Dieu", "Grand Prêtre", "Serviteur Souffrant" qui ont été accordés ensuite à Jésus par le Christianisme primitif. Cela permet aussi de comprendre pourquoi on a pu considérer Jésus-Christ comme le nouveau Temple de Dieu, incarnant la Présence divine. Cela permet aussi de comprendre pourquoi on a confessé sa résurrection.
De fait, si l'on veut tenter d'expliquer pourquoi on a accordé à Jésus des titres aussi prestigieux que "Fils de Dieu" par exemple, il faut se référer non pas à ce que Jésus a prêché mais bien plutôt à la théologie du Judaïsme d'avant Jésus-Christ. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'élaboration des axes directeurs de la confession de la foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur du monde, s'est faite avant Jésus, à l'époque du Judaïsme tardif (premier et deuxième siècles avant J.C.). C'est en effet à ce moment-là qu'ont été élaborés les titres qui ont été ensuite conférés à Jésus-Christ.
· Pour comprendre pourquoi Jésus a été désigné comme le Fils de Dieu (11), il faut savoir que dans certains milieux du Judaïsme tardif (IIe et Ie siècles avant J.C.), on faisait une distinction entre Dieu lui-même et la Puissance divine qui avait présidé à la création du monde et qui conduisait l'histoire (12). Et, sous l'influence de la pensée hellénistique (13), cette Puissance a été appelée "le Fils de Dieu". Ainsi, pour le Judaïsme tardif, ce n'était pas Dieu qui avait créé le monde mais son Fils. Donc, avant Jésus et avant la naissance du Christianisme, on confessait déjà que, à côté de Dieu lui-même, il y avait "le Fils de Dieu" qui était, pourrait-on dire, la Main de Dieu (ou le Verbe de Dieu) agissant dans le monde. Or, et c'est là le point important, dans le courant gnostique de la pensée grecque, ce Fils a été personnifié (14). On a considéré qu'il pouvait revêtir une forme humaine parce qu'Il était aussi considéré comme le porteur d'une révélation et du salut. Ainsi, à cette époque, on confessait déjà que le Fils de Dieu pouvait être "incarné" par un homme, un peu de la même manière que, en 1940, on a pu considérer que la vérité de la France éternelle était "incarnée" dans le Général de Gaulle.
On comprend ainsi que Jésus ait pu être considéré (15) comme l'incarnation du Fils de Dieu même si, à première vue, il semble difficile de faire le lien entre d'une part la Puissance créatrice de Dieu et d'autre part l'homme Jésus, le prophète de Galilée et le crucifié de Golgotha. Et cette confession de Jésus comme incarnation du Fils de Dieu est devenue fondamentale pour les premiers chrétiens, et en particulier pour Paul (16) et Jean (17).
· Autre point. Pourquoi, subitement, dans les années 50 après J.C., a-t-on considéré Jésus comme l'incarnation et la présence de Dieu dans le monde ? C'est vraisemblablement parce qu'il a pris la place du Temple de Jérusalem qui était considéré, dans le Judaïsme tardif, comme le lieu de la présence de Dieu sur cette terre. En effet, à l'époque de Jésus, ce Temple souffrait d'un discrédit parce que la prêtrise était corrompue et trop proche du pouvoir romain. On en est donc venu, dans certains milieux du Judaïsme, à attendre la disparition de ce Temple et la venue d'un Messie qui le remplacerait en étant, en quelque sorte, le nouveau Temple de Dieu (18).
Et, de fait, peu après, le Temple de Jérusalem a été effectivement détruit par les Romains. On comprend ainsi qu'on ait pu reporter sur Jésus ce que représentait le Temple. Il prend la place, devenue vacante, du Temple de Jérusalem. Et Jésus-Christ a alors été considéré, en lieu et place du Temple, comme l'incarnation de la présence de Dieu en ce monde. Ainsi, c'est parce que le Temple de Jérusalem a été discrédité puis détruit que Jésus a pu être considéré comme la nouvelle "tente" (19) de la présence de Dieu.
· Autre point. Pourquoi a-t-on considéré que la mort de Jésus sur la croix constituait un sacrifice qui apportait le salut au monde ? Il semble qu'à l'époque de Jésus, et un peu avant, la notion de sacrifice expiatoire et rédempteur était déjà reconnue (20), du moins dans certains milieux du Judaïsme. Or, il se trouve que, la mort de Jésus a pu être considérée comme sacrificielle et salvatrice et ce, même sur le plan de la réalité historique. En effet on peut considérer que la mise à mort de Jésus a permis d'éviter une révolte du peuple juif contre Rome et, par là même la répression sanglante qui en aurait été la conséquence inévitable. Ainsi, la crucifixion de Jésus a effectivement pu sauver de la mort bien des habitants de Jérusalem (21). De fait, si les autorités juives et romaines ont décidé de mettre à mort Jésus, c'est parce qu'elles voulaient ainsi "sauver" le peuple. Elles ont considéré qu'« il valait mieux qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas » (Jean 11,50). On a donc pu voir en Jésus un Sauveur dont la mort avait permis que le peuple ne périsse pas. Et c'est pour cela qu'on l'a considéré comme l'incarnation du Serviteur Souffrant, annoncé par le prophète Esaïe (22), qui avait pour mission de mourir pour le salut du peuple. Et il est très probable que Jésus a lui-même eu la conviction qu'il devait être ce Serviteur Souffrant et qu'il devait mourir pour le salut d'une multitude.
· De même, c'est le contexte de l'époque et les articles de foi du Judaïsme tardif (antérieurs à Jésus) qui permettent d'expliquer la foi en la résurrection de Jésus-Christ. En effet, depuis l'époque des Macchabées (IIe siècle avant J.C.), certains courants du Judaïsme professaient que ceux qui étaient morts jeunes et martyrs pour leur foi face à l'occupant romain pouvaient ressusciter (c'est-à-dire bénéficier d'une vie, dans le Royaume de Dieu, après leur mort). On ne s'étonnera donc pas que la confession de la résurrection de Jésus ait pu se développer (23).
· Ainsi, sous l'influence de Paul en particulier, le Christianisme naissant a transféré sur Jésus-Christ les figures du Fils de Dieu, du Logos, du Grand Prêtre, du Serviteur Souffrant et même du Temple qui appartenaient déjà à la théologie du Judaïsme tardif des premier et second siècles avant J.C.
Bien sûr, on peut s'étonner que l'on ait pu amalgamer des entités aussi résolument métaphysiques et divines que le Verbe ou le Fils de Dieu avec un simple homme tel que Jésus de Nazareth. Mais le procédé était usuel à l'époque. De plus, un certain nombre d'éléments historiques de la vie de Jésus ont favorisé ce transfert, en particulier son martyre, son opposition au Temple et sa conviction d'être le Messie qui devait s'offrir pour le salut des pécheurs.
Il faut cependant mentionner que plusieurs courants du Christianisme naissant ne sont pas entrés dans cette manière de voir Jésus comme l'incarnation du Logos et du Fils de Dieu. Ils avaient une conception beaucoup plus humaine de Jésus et voyaient surtout en lui un maître de sagesse. Mais ces courants (celui des Nazoréens (24) et des Ebionites (25)), parce qu'ils ne se sont pas imposés, ne sont pas représentés dans le Nouveau Testament.
Il reste bien sûr une question : pourquoi les concepts de Logos et de Fils de Dieu (entre autres) ont-ils été transférés sur Jésus de Nazareth, et non pas, par exemple sur Jean-Baptiste, Etienne, Theudas ou Judas le Galiléen ? Il est certes difficile de répondre à cette question. Certains diront que c'est à cause de la force extraordinaire de la prédication de Jésus et de la résonance prise par son martyre. D'autres diront qu'il faut y voir le dessein de Dieu lui-même qui a ressuscité Jésus de l'oubli et de la mort.
Conclusion : le Christ et nous
Ainsi, on le voit, il semble bien difficile de répondre à la question : comment le Christianisme a-t-il commencé et pourquoi ? Il semble bien difficile d'imputer la naissance du Christianisme au Jésus historique, et pourtant il est encore plus difficile d'exclure le Jésus historique de cette naissance.
Pour réfléchir à cette question du "commencement" du Christianisme, on peut faire un parallèle avec le commencement de la Révolution française (26). On le situe au 14 juillet 1789. Pourquoi ? Avant ce 14 juillet, il s'était pourtant passé bien des choses, Voltaire, Rousseau, les cahiers de doléances... Et le 14 juillet 1789, d'un point de vue historique, il ne s'est pas passé grand chose. Sur son journal personnel, Louis XVI note, à la date du 14 juillet 1789 : « Rien ». Une poignée d'émeutiers pénètre dans une vieille forteresse à peine défendue et délivre six ou sept prisonniers de droit commun. Mais le fait prendra une valeur considérable, et l'année suivante, le 14 juillet 1790, il fera l'objet d'une commémoration, qui, après coup, "créera" l'événement de la Prise de la Bastille et consacrera l'institution symbolique du début de la Révolution au 14 juillet 1789.
De la même manière, avant la naissance de Jésus, il y avait un climat fait d'attente d'un Messie et d'espérance d'une réforme du Judaïsme et en particulier du culte sacrificiel du Temple. Avec le Jésus historique, que s'est-il passé effectivement ? Peut-être pas grand chose d'unique et de spécifique. Mais après coup, le discours des Apôtres "crée" l'origine de la foi nouvelle dans l'"événement" de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ.
Certes, le décalage entre le Jésus de l'histoire et le Christ du Christianisme primitif peut nous laisser pantois. Il ne doit pas pour autant nous désarçonner. Il montre seulement que les premiers chrétiens ont élaboré leur foi en Jésus-Christ en fonction des conceptions de leur temps. Certaines des formulations de cette foi peuvent nous paraître déconcertantes, mais d'autres, en revanche, nous sont restées plus accessibles.
En fait, ce qu'il faut noter, c'est que ce sont celles qui, à première vue, étaient peut-être les plus étranges (celles qui identifiaient l'homme Jésus au Verbe de Dieu et au Fils de Dieu) qui ont eu le retentissement le plus profond. En effet la foi en un Dieu qui s'incarne dans l'homme Jésus est devenue le centre et la spécificité de la foi chrétienne. Ce que Paul et Jean avaient prêché de manière souvent malhabile a eu une résonance immense dans nos coeurs. En fait, ce qui a promu le Christianisme, c'est la force de ses paradoxes, tout comme ce qui a promu la victoire et la résurrection du Christ, c'est son échec et sa crucifixion.
C'est là, à mon sens, le mystère, le miracle et la vérité extraordinaire de la foi chrétienne : affirmer que la puissance de Dieu se manifeste dans ce qui est faible et folie aux yeux des hommes. Cette puissance de Dieu se manifeste dans l'homme Jésus, méconnu et échoué dans son temps. Face à toutes les idéologies de la réussite qui encombrent nos magazines et nos esprits, la vérité est là :Dieu s'est donné pour fils un homme méconnu et rejeté.
Un dernier mot. Incontestablement, la naissance du Christianisme à partir de ce Jésus incompris et crucifié reste une énigme et plus encore un mystère. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'on y ait vu la main de Dieu. Il nous faut le reconnaître clairement et humblement, nous ne pouvons pas cerner le fondement historique de notre foi au Christ et pourtant c'est cette foi qui nous anime. On peut traduire ceci par une image (27) : Je ne peux voir le fond de mon oeil et c'est pourtant grâce à lui que je vois (28).
Alain Houziaux (29)
(1) Cf Alain Houziaux, Les grandes énigmes du Credo , DDB, 2003, pages 200-221. [retour texte]
(2) J'emploie ce mot pour insister sur le fait que les récits évangéliques ne sont en aucune manière une image photographique de l'existence historique de Jésus. [
retour texte]
(3) Cf Vermes, Jésus le Juif, cité par Daniel Marguerat, article "Le Jésus de l'histoire", in Dictionnaire critique de la théologie , Quadrige, PUF, 2002, page 598-607. Nous tirons nos autres informations de ce même article. [retour texte]
(4) C'est sans doute ainsi que le présentait le premier recueil de ses propos ("la source Q") dont on suppose l'existence bien qu'on ne l'ait jamais retrouvé. [retour texte]
(5) Historien du premier siècle après J.C., auteur de La guerre des Juifs et des Antiquités judaïques. [retour texte]
(6) Érasme, 1467-1536, considéré comme le "prince de l'humanisme". [retour texte]
(7) Cité par André Gounelle dans son livre Parler du Christ, Van Dieren Editeur, 2003, page 122. [retour texte]
(8) André Gounelle, Parler du Christ, op cit pages 122 et 123. [retour texte]
(9) La célébration de ce repas se faisait avec quatre coupes de vin différentes chacune ayant sa propre signification. [retour texte]
(10) Nous avons développé plus longuement ce point d'une part dans notre contribution à l'ouvrage collectif, Jésus, de Qumrâm à l'Evangile de Thomas (dir. Alain Houziaux), Bayard 1999 et d'autre part dans notre ouvrage Les Grandes Enigmes du Credo, DDB 2003. [retour texte]
(11)
On peut dire aussi "le Verbe" de Dieu, "le Logos" de Dieu ou la "Parole" de Dieu. Les termes ont des significations très proches même s'ils ont été utilisés dans des périodes et des contextes différents. [retour texte]
(12) Cette Puissance était appelée la Sagesse (cf Proverbes 8) et aussi la Thora (la "Loi" selon laquelle avait été créé le monde). [retour texte]
(13) Par exemple, chez le philosophe juif Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus. [retour texte]
(14) Cf Cullmann, Christologie du Nouveau Testament , Delachaux et Nieslé, 1958, page 218. [retour texte]
(15) cf Jean 1,2-4 ; Col 1,15-20. [retour texte]
(16) Cf Col 1,12-20. [retour texte]
(17) C'est ce qui explique l'idée d'une préexistence du Christ avant même Jésus et la parole énigmatique de Jésus : « Avant qu'Abraham, fut» (Jean 8,56-58). En tant qu'il est l'incarnation du Fils de Dieu, créateur du ciel et de la terre, Jésus-Christ est antérieur à Abraham. [retour texte]
(18) Ces idées avaient cours en particulier chez les Esséniens. [retour texte]
(19) Cf Jean 1,14 : « Le Verbe s'est fait chair, il a établi sa tente parmi nous ».[retour texte]
(20) Dans le Judaïsme du 1 er siècle avant J.C., on considérait que Isaac lors de son sacrifice par son père Abraham, avait accepté volontairement sa mort et que ce "sacrifice", effectué le jour de la Pâque (selon le livre des Jubilés I 7,15 et 18,3) avait eu un pouvoir rédempteur vis-à-vis de tous les enfants d'Israël (cf Exode Rabba 44,5).[retour texte]
(21) Le fait que effectivement, quelques années plus tard, à la suite de la prédication d'un prophète samaritain, de nombreux juifs de Jérusalem aient été massacrés par les légions romaines montre bien que, effectivement, la mort de Jésus a vraisemblablement sauvé d'un massacre les Juifs de Jérusalem. [retour texte]
(22) cf en particulier Esaïe 53 [retour texte]
(23) Dans les écrits de Paul, la notion de "résurrection" est quasiment identique à celles de glorification, de justification, de réhabilitation. La notion de résurrection physique de Jésus en ce monde n'a été reconnue que plus tardivement à l'époque de la rédaction des Evangiles de Matthieu et Luc. [retour texte]
(24) Les Nazoréens (ou Nazaréens) étaient des Judéo-chrétiens de la Communauté de Jérusalem dans Jacques était le chef. [retour texte]
(25) Les Ebionites (terme dérivé de l'hébreu ebion , pauvre) étaient des Judéo-chrétiens issus de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Certains étaient influencés par le gnosticisme et refusaient de considérer Jésus comme le Fils de Dieu.[retour texte]
(26) Cet exemple est donné par André Gounelle dans son livre Parler du Christ, Van Dieren Editeur, 2003, page 119. [retour texte]
(27) Nous devons cette image à notre ami Bernard Sauvage. Qu'il en soit remercié. [retour texte]
(28) Les livres de sciences ajouteront : l'oeil ne peut voir que grâce à la tache aveugle (laissée par le nerf optique) au fond de l'oeil. [retour texte]
(29) Pasteur à l'Église Réformée de l'Étoile, Docteur en philosophie, Docteur en théologie. [retour texte]