Conférences de l'Étoile

 

A la recherche du Dieu perdu

 

Perdre la foi, est-ce grave ?

Après avoir perdu la foi, quoi de neuf

 

Perdre la foi, est-ce grave ? Perdre la foi, c'est cesser de croire au bien-fondé de ce que l'on croit (ou a cru) ou de ce que l'on fait (ou a fait). Un professeur peut perdre la foi en ce qu'il fait, de même qu'un médecin "sans frontière" ou qu'un militant d'un parti politique.

Ainsi, perdre la foi est une expression très générale qui concerne autant ceux qui ont cru à l'idéal communiste, que les chrétiens eux-mêmes. On peut avoir foi en bien des idéaux différents. Il se peut même que la foi soit plus intense dans le domaine politique que dans celui de la religion. En effet, il n'est pas certain que tous les "chrétiens" aient la foi. Se dire "chrétien" caractérise le rattachement à une culture, à une identité sociologique, à une pratique religieuse. Les révolutionnaires à l'aube du communisme, les instituteurs de la troisième république, les militantes féministes avaient sans doute davantage la foi dans leur mission et leur combat. Mais il n'en reste pas moins que la question qui intéresse le plus nos lecteurs, c'est sûrement celle-ci : perdre la foi en Dieu, est-ce grave ?

En fait, il y a trois manières de traiter cette question :

. On peut la traiter sur le plan théologique. Si l'on considère que la foi en Dieu exprime une vérité, on dira que la perte de cette foi est une manière de s'écarter de cette vérité. Et c'est pour cela que l'on dira que "perdre la foi, c'est grave".

. On peut traiter cette question en faisant une évaluation critique du phénomène religieux. On dira par exemple que certaines formes de la foi sont non seulement fausses mais dangereuses et qu'elles conduisent au fanatisme. On pourra dire aussi que certaines formes de la foi relèvent de la superstition, de l'infantilisme et de la bêtise. Et, dans un cas comme dans l'autre, on dira que la perte de la foi est une bonne chose. En revanche si l'on considère que la foi rend compte d'une vérité et peut conduire au salut, on dira que perdre la foi est regrettable et dommageable.

Quant à nous, nous tenterons de sortir de ce débat qui est en fait un débat sur la vérité de la foi et du Dieu auquel elle croit. Nous aborderons la question de la perte de la foi sur un plan uniquement psychologique. Est-ce que perdre la foi, c'est-à-dire ses convictions et ses croyances est grave et ce quelles que soient la nature et la vérité de ces croyances. Ce qui nous intéresse donc, ce n'est ni le contenu ni la vérité de ce que l'on croit, c'est simplement le fait de croire et d'avoir la foi. Perdre la foi (quelle que soit la vérité et le contenu de cette foi), est-ce grave ?

Perdre la foi que l'on n'a jamais eue

Disons-le tout net pour commencer, il est rare que l'on ait vraiment la foi, et, en conséquence, il est rare que l'on perde la foi. Le plus souvent, on "perd la foi" quand on ne l'a jamais eu vraiment. On a fréquenté l'instruction religieuse, on a fait sa première communion, on a été enfant de choeur, éventuellement on a même eu quelques élans mystiques. Par la suite, ce que l'on appelle la foi devient plutôt une forme d'adhésion à une tradition et à une éducation.

Pascal Boyer, dans son livre Et l'homme créa les dieux (1), fournit une analyse tout à fait intéressante à ce sujet. Il considère que la plupart des "croyants" n'attachent pas une grande importance à leurs croyances. En effet, celles-ci doivent être pensées comme des habitudes et non comme des convictions. Il y a une grande différence entre les deux. Les convictions peuvent être soumises à l'expérience du soupçon et du doute. En revanche les habitudes sont intégrées dans un tissu social de pratiques et de conformismes. Elles constituent le tissu sur lequel se brode la vie relationnelle et sociale. Elles sont rarement mises en cause tout simplement parce que cela n'en vaut pas la peine. On connaît le mot de Brunetière : "ce que je crois, allez le demander à Rome". On suppose que Brunetière entendait par là qu'il se soumettait à l'autorité de Rome. Mais en fait, il n'en est rien, son propos signifie tout simplement : ce que je crois, je m'en fous, ce n'est pas mon affaire.

Et dans ce cas, la perte de cette pseudo foi n'est en aucune manière un divorce, une rupture, ni même une séparation. Elle est simplement l'expression ultime d'une forme de désintérêt et d'indifférence. On perd ce type de foi (qui en fait n'en est pas une) sans même s'en rendre compte (2).

De fait, bien souvent, l'adhésion à une religion n'est pas un fait individuel. Elle est intégrée dans une structure sociale. Elle est portée par le groupe familial et social auquel on appartient. Et si, pour une raison ou pour une autre, on quitte ce groupe social, la pratique religieuse s'étiole et disparaît sans autre forme de procès. On ne peut pas dire qu'on est devenu indifférent. En fait, on l'a toujours été.

Ainsi il faut souligner la différence entre l'indifférence religieuse (qui rend compte de cette inintérêt en matière religieuse), l'agnosticisme (le fait de considérer la question de l'existence de Dieu comme un indécidable) et l'athéisme (le fait de nier qu'il y ait un Dieu). L'indifférence religieuse est en fait une catégorie transversale qui concerne à la fois les "incroyants" et les "croyants". Bien des "croyants" (ou considérés comme tels) vivent dans l'indifférence religieuse et lorsqu'ils passent à l'incroyance, ils restent de fait dans cette même indifférence. Et pour ces "indifférents", la question "perdre la foi, est-ce grave ?" est sans objet. Ce n'est ni grave, ni pas grave. C'est indifférent.

Cette manière de considérer la foi comme un besoin qui s'exprime d'autant plus fortement que la situation est catastrophique remet en cause l'utilité de toutes les théodicées de la foi chrétienne. La théodicée a pour fonction de tenter de justifier le bien-fondé de la foi en un Dieu tout puissant en dépit du mal. Si la foi en un Dieu tout puissant relève d'un besoin de croire qui est augmenté par le fait qu'il y ait des malheurs inexplicables, les tentatives apologétiques de la théodicée perdent leur raison d'être.

Perdre la foi, une prise de conscience ?

Mais, quand on a vraiment "la foi", perdre la foi, est-ce grave ? Nous allons le voir, tout dépend du type de foi que l'on a. Nous distinguerons la foi comme besoin, la foi comme confiance, la foi comme croyance et la foi comme conviction. Et nous verrons, pour chacune de ces formes de foi, si la perte de la foi peut être considérée comme grave.

Mais nous voudrions d'abord souligner un point. Quelle que soit la forme de la foi, on peut faire le parallèle entre le processus qui déclenche la perte de la foi et celui qui conduit à une conversion à la foi. En effet, dans les deux cas, c'est le plus souvent un "déclic" qui suscite le changement.

De fait, les conversions à la foi se font souvent à la suite d'un événement-déclic (un accident, un deuil, un échec d'amour-propre). Celui-ci suscite une forme d'illumination et de prise de conscience subite. On se rend compte que l'on vivait jusque là dans l'erreur et l'égarement et, du coup, on se convertit à un chemin nouveau : la foi et quelquefois la recherche de la sainteté. La conversion de Clovis en donne un exemple. C'est après la mort de son fils qu'il s'est converti et a rejoint le culte de sa femme Clotilde.

Et, de même, la perte de la foi se fait souvent à la suite d'un déclic et d'une brusque prise de conscience. Nous donnerons deux exemples, le premier dans le domaine de la foi politique, le second dans celui de la foi religieuse.

La publication du rapport de Khrouchtchev sur Staline provoqua chez les militants communistes des réactions comparables à celles des croyants religieux lorsqu'ils reçoivent la révélation qu'il y a eu imposture à propos d'un soi-disant miracle par exemple. Harry Pollitt, alors secrétaire du Parti communiste britannique, commença par refuser catégoriquement de croire aux révélations de Khrouchtchev sur Staline. Le lendemain, il se réveilla aveugle. Sa cécité, devant laquelle les médecins restèrent perplexes, cessa au bout d'une quinzaine de jours. Pendant ce temps, il avait commencé à donner créance au rapport de Khrouchtchev et à réviser l'image qu'il s'était faite de Staline (3). Ainsi, la perte de la foi apparaît clairement comme une forme de dé-couverte, certains diront de des-aliénation. Un événement-déclic dessille les yeux de celui qui était obnubilé et aveuglé.

Deuxième exemple. C'est un souvenir personnel. L'un de nos amis, d'ailleurs exceptionnellement intelligent et cultivé, s'enticha pour un gourou qu'il suivit aveuglément pendant quatre ans sans jamais remettre en cause aucun élément de son enseignement, pourtant passablement farfelu. Il en fut ainsi jusqu'au jour, où, voyageant avec lui en voiture dans Paris, il se rendit compte que son maître pouvait se tromper sur la localisation d'un monument et sur la manière de s'y rendre. Du coup, cet ami perdit immédiatement confiance en son gourou et quitta la secte en disant « s'il peut se tromper sur un point, il peut se tromper sur tout ».

Perdre le besoin de croire

Mais, revenons à la question "Perdre la foi (et plus particulièrement la foi religieuse), est-ce grave ?" Je distinguerai quatre formes de foi. Pour chacune d'entre elles, la perte de la foi est vécue de manière différente. Elle peut être "grave" ou ne pas l'être.

Première forme de foi. La foi relève souvent d'un besoin intime et irrationnel : le besoin de croire. La foi s'alimente au besoin de croire. Elle n'est pas une croyance en des "articles de foi". Elle est un besoin. On croit ce que l'on a besoin de croire. Cette forme de foi s'exprime surtout comme un besoin de prier et de demander un secours. Elle est d'abord un appel. Et le croyant, s'il a un réel besoin de croire, continue à prier et à demander une guérison même si sa prière ne produit aucun effet visible. On considère souvent qu'on perd la foi quand les prières que l'on a faites avec ferveur n'ont pas été exaucées. Cela peut certes se produire mais je ne pense pas que le non exaucement des prières fasse souvent perdre la foi. Tant qu'on a besoin de croire et de prier, on continue à le faire. De même, on considère souvent que les épreuves (la perte d'un enfant par exemple) peuvent faire perdre la foi. Mais en fait, je ne le pense pas non plus. En effet, c'est justement lorsque l'on traverse des épreuves que l'on peut éprouver le besoin de croire. S'il a la foi, et s'il reste animé par ce besoin de croire et d'espérer, le croyant trouvera toujours une explication pour justifier le fait que sa prière n'a pas été exaucée. Cela se vérifie en particulier à propos des miracles de Lourdes. Les millions d'échecs n'empêchent pas que des milliers de pèlerins continuent d'aller à Lourdes et y retournent tout simplement parce qu'ils ont en eux le besoin de croire. De même, on a pu constater que les soldats, en temps de guerre, découvraient la foi tout simplement parce que, au sein des épreuves qu'ils traversaient, ils avaient besoin de croire.

Et cette foi meurt lorsque le besoin de croire n'est plus aussi vif. Bien souvent, la paix revenue, les soldats perdent leur foi parce qu'ils n'ont plus le besoin de croire. Dans ces conditions, peut-on dire que perdre la foi soit grave ? Pas tellement puisque la foi ne répond plus à un besoin.

Perdre la foi, une crise de confiance ?

Deuxième forme de foi. La foi peut aussi être une confiance quasiment instinctive, de nature affective et foncièrement irrationnelle. C'est la "foi du charbonnier" (mais cette expression laisse souvent supposer, tout à fait à tort, que cette forme de foi n'est éprouvée que par des personnes sans grande instruction). La foi est donc alors une forme de confiance. La confiance, c'est être en confiance sans savoir ni pourquoi ni en quoi on a confiance. De même, celui qui "a la foi" (comme on dit) ne sait pas pourquoi il croit ni d'ailleurs ce qu'il croit précisément, mais il "croit". Il croit "à la Providence".

Cette foi, c'est celle qui déplace les montagnes et fait franchir des obstacles. Le meilleur exemple que l'on puisse en donner, c'est celui de Pierre, dans les Evangiles. Par la foi, il peut marcher sur les eaux (Mat 14,28). La foi le porte, comme on dit. Mais la foi en quoi ? On ne sait pas vraiment. Est-ce la foi en lui-même, ou en Dieu, ou en Christ, ou dans la Providence (4), ou dans le fait qu'il peut marcher sur les eaux ? Cette foi peut être caractérisée comme une forme d'assurance, de confiance, de sentiment d'être en confiance. C'est par référence à cette forme de foi que l'on parle aussi du "saut de la foi". On saute dans le vide (5) parce que, pour celui qui a la foi, il n'y a pas de vide, "on est toujours porté par Dieu". Le poète Norge caractérise magnifiquement cette forme de foi : « Nous avons jeté notre pont sur le vide et sur le vide notre pont a trouvé pilier » (6).

Ainsi ce qui caractérise la foi en général et cette forme de foi-confiance en particulier, c'est que, par nature même, elles croient "de l'incroyable". Aussi paradoxal que cela puisse paraître, seul "l'incroyable" (le fait que par exemple, on puisse marcher sur les eaux et que Dieu soit en toutes circonstances un puissant secours) peut être l'objet de croyance.

Pour reprendre la formule de Castoriadis, la foi est "un pont sur l'abîme (7)", l'exemple de Pierre le montre bien. Elle fait l'impasse sur ce qui s'oppose à cette foi. Ce qui peut s'opposer à cette foi, "on ne veut pas le savoir" (8). Ainsi, cette foi est, par nature même, une foi dans quelque chose qui, si on y réfléchissait, est, de fait, "incroyable" (par exemple que dans le vide, il y a néanmoins le "pilier" d'un Père tout puissant). Elle fonctionne tant que l'on n'a pas pris conscience que ce que l'on croit peut être considéré comme incroyable. En revanche, elle s'effondre lorsqu'on en prend conscience. Pour reprendre l'exemple de Pierre, Pierre a pu, par la foi, marcher sur les eaux, tant qu'il n'avait pas vraiment conscience de ce qu'il croyait. Et il s'est écroulé lorsqu'il en a pris conscience. Ainsi, la perte de la foi s'apparente à une perte d'équilibre. L'équilibriste qui marchait sur un fil prend conscience qu'il marche sur le vide et il est alors pris de vertige.

On peut imputer la perte de la foi à un retour du refoulé. Ce qui était occulté et refoulé, c'était le caractère "incroyable" de ce que l'on croyait. Et lorsque le refoulé remonte à la conscience, le pont (sur l'abîme) de la foi s'écroule. Le croyant disait "Je crois bien que cela soit absurde ou même parce que c'est absurde" (9), et la perte de la foi se fait lorsque ce qui avait été refoulé (le caractère absurde de la foi) éclate, pour lui, au grand jour.

Dans ces conditions, perdre la foi est-ce grave ? Je crois qu'il est difficile d'avoir une réponse unique.

On peut se demander si la perte de la foi en Dieu est beaucoup grave que le fait de cesser de croire au Père Noël. Cette comparaison peut faire sourire. Mais de fait on peut faire le parallèle entre les relations que les adultes ont avec les dieux, les esprits, les saints et les anges gardiens avec celle que les enfants entretiennent avec les compagnons imaginaires, Tarzan, les princesses et ou le Père Noël. La perte de la relation avec ce monde imaginaire peut ne pas être plus grave dans un cas que dans l'autre.

Mais il peut en être tout autrement. La perte de la foi, c'est-à-dire le fait de découvrir qu'il n'y a rien là où on croyait qu'il y avait la main secourable de Dieu peut aussi être vécu comme un effondrement. Quand on perd cette foi-confiance, on tombe de haut, comme on dit. La perte de la foi est vécue comme une chute et aussi comme une désillusion. Ce qui vous paraissait évident (parce que, comme on dit, "on n'y avait jamais réfléchi", et parce que "cela allait de soi") cesse d'"aller de soi" et s'effondre tout d'un coup. On a l'impression que le sol s'effondre sous ses pas.

Sophie de Mijolla-Mellor (10) donne une illustration de ce sentiment d'angoisse et de vertige : celle de l'automobiliste qui emprunte en voiture un pont qui décrit une courbe ascendante-descendante. Il ne voit pas au-delà de la ligne de crête et ne peut anticiper ce qui suit, comme s'il devait y avoir un gouffre de l'autre côté. Il a l'impression de se lancer dans le vide.

La perte de la foi peut certes être conçue comme un processus de désillusion et de désaliénation, du moins si, comme Freud le pense, on considère la religion comme une illusion. Mais, quand bien même cela serait, il importe de mesurer les enjeux de cette désillusion. Aux dires de Freud lui-même, toute "illusion" est l'expression du désir du sujet, de la pulsion de la vie vers la vie et aussi du désir de plaisir. L'illusion permet un salut qui lui n'a rien d'illusoire. La confiance (même si on peut la considérer comme une forme d'illusion) est incontestablement la force de la vie, de l'espérance et de l'amour.

Et c'est pourquoi la désillusion (c'est-à-dire la perte de la foi) est en fait une blessure violente infligée à Eros, le principe de vie, de désir et de plaisir.

Marx lui-même place la religion du côté du désir et de la pulsion de vie. Même s'il la considère comme une compensation et un "opium" (l'opium étant considéré à son époque non pas comme une drogue mais comme un analgésique), il dit, lui aussi non seulement qu'elle a une fonction de consolation digne de respect, mais qu'elle est « le soupir de la créature accablée de malheur, l'âme d'un monde sans coeur et l'esprit d'un monde sans esprit » (11). Elle est l'une des expressions les plus dignes de la culture humaine. Elle est l'expression de la résistance de la vie face au malheur.

Ainsi, la "désillusion" n'a pas que du bon. De fait, la perte de la foi peut conduire à un scepticisme cynique, cruel et violent (12). Marcel Gauchet a ironisé à juste titre sur les "illusions du désillusionnement" (13). Jean-Pierre Vernant (14), ancien communiste, insiste sur le fait que la foi est une force de résistance aux malheurs, aux totalitarismes politiques et aux aliénations de toutes sortes. Et si on perd cette foi, on perd cette force et on devient fragile et vulnérable.

Donc, quand on perd la foi, on peut se dire "j'ai perdu mes illusions", c'est-à-dire ce que, maintenant, je considère comme des illusions. Mais tout compte fait, est-ce une bonne chose ? Vaut-il mieux être heureux avec des illusions ou souffrir avec des vérités ? La réponse ne va pas de soi. Nietzsche a dit à juste raison : « Si tu veux la paix, crois. Si tu veux la vérité, cherche et souffre ». Qu'est-ce qui est le plus important, la vérité ou le bonheur ?

Ainsi, on le voit, choisir "la vérité" contre "la foi" et la confiance n'est pas sans conséquence. Et c'est pourquoi la perte de la foi implique un travail de deuil qui conduit à ce que Freud appelle la nécessité de se résigner. La résignation, c'est, dit-il, accepter d'endurer le fardeau de l'existence. C'est un travail sur le désir qui implique un renoncement au plaisir et l'acceptation de la nécessité de mourir (15). Tout cela n'est ni très gai, ni très vivifiant, même si c'est, selon Freud, nécessaire.

Perdre ses croyances

A côté de la foi-confiance, il en existe une autre, un peu différente. C'est la foi-croyance. On croit à un certain nombre d'articles de foi, par exemple ceux du Credo. On croit que Dieu est un Père tout puissant, que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts.

Cette forme de foi-croyance est souvent une adhésion à un enseignement dispensé par une autorité qui définit le contenu de ce que l'on croit et des croyances auxquelles on adhère. Lorsque Brunetière dit « Ce que je crois, allez le demander à Rome », on peut aussi (16) comprendre qu'il s'en remet, pour ce qui est du contenu de sa foi, à Rome et qu'il fait confiance à son autorité. L'autorité à laquelle on fait confiance peut aussi être celle de la Bible (que l'on considère comme la Vérité). Ce peut être aussi celle de l'Eglise, d'un maître spirituel ou d'un gourou.

Cette forme de foi se conjugue souvent avec un besoin d'orthodoxie. Elle est fréquente chez les nouveaux convertis et chez ceux qui s'engagent dans les Eglises et dans les sectes. Dès qu'ils se sont "convertis", les prosélytes n'ont de cesse de savoir ce qu'il leur faut croire et quelles sont les pratiques auxquelles ils doivent se soumettre. A la différence de celle du charbonnier, cette forme de foi est alors une adhésion à un contenu pré-constitué. Elle est une forme de mise à mort de sa propre pensée (17), puisqu'elle est, comme la foi-confiance, une foi en un incroyable (la naissance virginale, la résurrection d'un mort...).

Comment en vient-on à perdre cette foi ? Pour cette foi-croyance, la perte de la foi vient par le doute ou plutôt par la mise en doute. On met en doute et en question des articles de foi auxquels on croyait. Le "je" reprend alors son droit à s'interroger et à interroger.

Peut-on continuer à croire, en dépit de la mise en doute ? En général les "bons chrétiens" le prétendent. Mais, à mon avis, ce n'est pas possible. Lorsque le contenu de la foi est réellement mis en question, la foi ne résiste pas. Certes, celui qui veut continuer à professer sa foi dira qu'il peut séparer la foi de la vérité historique et scientifique. Il prétendra que ce sont là deux domaines qui relèvent de "plans" différents. Il dira "sur le plan de la foi, je continue à croire en la naissance virginale de Jésus ; mais, par ailleurs, sur un tout autre plan, je reconnais tout à fait que cette naissance virginale n'a aucun caractère historique". Mais, en fait cette dissociation ne peut résister. Elle est en fait tout à fait fictive. Dans les faits, dès que la mise en question s'est opérée, le croyant ne peut plus croire à ce qu'il croyait. Le fait de prétendre qu'il y a deux plans différents est un subterfuge.

En fait, le devoir que l'on se fait de continuer à croire, malgré tout, à des articles de foi auxquels, de fait, on ne croit plus relève de ce que, en ethnologie, en appelle un tabou et, en psychanalyse, le surmoi. Le surmoi induit des interdits. Et en l'occurrence, l'interdit (ou le tabou), c'est de reconnaître qu'on ne peut plus croire à un article de foi.

Cette forme de foi-croyance peut aussi se perdre lorsque la confiance dans le maître ou l'autorité qui enseignait les articles de foi est ébranlée ou même disparaît. On découvre, ou on a l'impression de découvrir, des vérités que, suppose-t-on à tort ou à raison, l'"autorité" vous aurait cachées. C'est ainsi que les "révélations" faites par certains ouvrages (ceux de Drewermann et Duquesne par exemple) ou certaines émissions de télévision (comme celles du cycle Corpus Christi ) ont pu jeter le doute et ébranler la foi de manière quelquefois définitive. En revanche, si on a toujours su ce que l'on vous dit, cela ne fait pas perdre la foi (et c'est pour cela que des émissions du style Corpus Christi ne troublent nullement la foi de ceux qui savaient déjà "tout cela" avant). Comme le dit le bon docteur Freud, on a toujours intérêt à dire la vérité aux enfants et, j'ajoute, aux croyants.

Le philosophe Jean-Toussaint Desanti (18), pour expliquer la perte de sa foi communiste insiste également sur l'importance décisive de la perte de la confiance dans l'autorité. Il met en avant l'importance, dans le processus de la foi-croyance, de ce qu'il appelle "la parole de maîtrise". En effet, c'est l'autorité d'un maître (réel ou fantasmatique) qui fait tenir un univers de croyance, clos sur lui-même, protégé de remparts idéologiques. La foi peut accepter les croyances les plus bizarres et les pratiques les plus discutables au nom d'un idéal qu'incarne un maître qui, lui, "sait". Mais le château fort de cette croyance peut s'effondrer radicalement et immédiatement si la confiance dans le maître ou dans l'autorité de l'enseignement donné vient à disparaître (19).

Lorsque cela procède ainsi d'un effondrement des croyances, peut-on dire que "perdre la foi, c'est grave" ? Assurément. Ce qui fait mal, c'est qu'on a le sentiment de s'être trompé (de foi, de chemin, de combat) et, aussi, d'avoir été trompé (par ses parents, par l'Eglise, par ses maîtres). Et l'on se demande "Comment se fait-il que j'ai pu croire de telles absurdités ?". On s'en veut à soi-même. Ici, ce qui domine, ce n'est pas tellement l'angoisse, c'est plutôt le déni de soi-même. Freud parle de "blessure narcissique".

Cet effondrement peut avoir des effets tragiques. Certains, allant jusqu'au bout de leur désenchantement, ont voulu disparaître avec lui. On peut donner l'exemple de Judas dans les Evangiles. Il s'est suicidé non pas tant par remords d'avoir trahi Jésus mais, sans doute, par sentiment de s'être trompé et d'avoir été trompé. Il croyait que Jésus pourrait changer le cours de l'histoire, et il n'en a rien été. Et la perte de la foi politique peut avoir aussi des conséquences au moins aussi dramatiques que la perte de la foi religieuse. Jean-Claude Guillebaud (20) cite plusieurs cas de suicides de militants politiques déçus qui n'ont pas pu surmonter leur désillusion.

D'autres se "sauvent" par une haine féroce de ce qu'ils avaient adoré. Ce fut le cas entre autres de l'Abbé Meslier, curé de la paroisse rurale d'Etrepigny dans les Ardennes et décédé en juin 1729. Ce curé tout en continuant à administrer les sacrements de son Eglise a rédigé un Mémoire de 1200 pages imprimées accumulant les preuves de la vanité et de la fausseté des religions (21). Ses longues logorrhées sont une manifestation de ce que Jean-Claude Guillebaud appelle l'inversion du dogmatisme. Ce que l'on a professé avec une sorte d'intransigeance véhémente est combattu par un autre discours tout aussi totalitaire et sans nuance. D'autres, animés par le même désir de piétiner ce qu'ils ont adoré, changent simplement de chapelle. Ainsi, après l'effondrement de la confiance en Mao (après la chute de la Bande des quatre), certains ex-maoïstes quittèrent le culte de Mao pour celui de la Vierge Marie !

Mais, disons-le aussi, perdre la foi en ses croyances n'a pas toujours que des effets négatifs. Bien au contraire. Donnons un exemple. Les enfants de pasteurs, qui ont souvent perdu la foi de leur enfance et de leur éducation, sont souvent, beaucoup plus que la moyenne des jeunes de leur âge, engagés dans le domaine de la politique, du syndicalisme et des problèmes de société. Ils ont perdu la foi, mais ils ont gardé les convictions qui, peut-être, sous-tendaient leurs croyances ou qui étaient véhiculées par leurs croyances. Et ils n'ont pas forcément perdu au change, loin de là !

Dieu merci, la perte de la foi n'est jamais totale. La "destruction des idoles" chère à Nietzsche laisse toujours un "reste". Et ce "reste", déjà pour Kant et encore pour aujourd'hui, est souvent un impératif catégorique et éthique. Marcel Gauchet dit volontiers que l'engagement politique est la nouvelle "vêture" de la religion lorsque celle-ci se perd. Ceux qui perdent la foi religieuse découvrent souvent une nouvelle foi, sans doute plus laïque, mais tout aussi forte que leur foi religieuse. Les Rocard, Jospin et autres en témoignent.

Mon intime conviction est qu'il y aura toujours un "excès" de la force de la foi par rapport à toutes les pertes de foi. Et il se peut que la foi de ceux qui ont "perdu la foi" soit plus vigoureuse et plus engagée que celle de ceux qui "ont la foi". Cette foi post-religieuse sera la foi dans les valeurs qui sous tendent la foi religieuse. Les exigences de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, qui sont au fondement de la foi chrétienne, peuvent souvent être vécues plus fortement par ceux qui ont perdu la foi que par ceux qui l'ont. La perte de la foi, bien loin de détruire les exigences du Christianisme, en permet la mise à jour et l'élucidation. Elle permet leur extraction hors de la gangue de leur habillage mythologique et dogmatique. La foi cesse alors d'être une manière de s'en remettre à l'autorité des Credo et des Eglises pour devenir une exigence infinie de déplacer les montagnes et de marcher sur les eaux sans le secours d'aucune Providence.

Peut-on perdre ses convictions ?

Nous en venons à une dernière forme de foi : la foi-conviction. On est convaincu d'une vérité, par exemple que certains propos de Jésus expriment une vérité fondamentale : tout pécheur a droit d'être pardonné, les ouvriers de la onzième heure reçoivent la même grâce que ceux de la première, tout homme est appelé à être libéré de tous les esclavages... Certains peuvent aussi avoir la conviction que Dieu existe ou que Jésus-Christ est ressuscité. Dans ce cas, faut-il encore parler de "foi" ? Ce n'est pas certain. On a des convictions et celles-ci recoupent certains des énoncés professés par la Bible, par Jésus ou par l'Eglise. Mais il s'agit d'abord de ses propres convictions et non pas d'articles de foi définis et enseignés par des tiers et auxquels on accorde foi.

La foi, lorsqu'elle est une conviction, ne se différencie pas d'un savoir. La foi, c'est savoir, avec une certitude totale, que ceci ou cela est vrai. Ainsi cette forme de foi n'a pas à faire le choix entre la vérité et l'illusion qui procurerait un bonheur. Elle choisit clairement la vérité et ne veut rien d'autre que confesser et proclamer cette vérité. Elle confesse par exemple que la prédication de Jésus-Christ énonce la vérité d'un projet pour le monde et d'une manière de considérer les hommes.

Ainsi, pour la foi-conviction, on professe ce que l'on estime être vrai, ou ce que l'on décide, par une forme de parti pris, être une vérité qu'il faut défendre. Je peux défendre, par conviction et par parti pris, que tous les hommes sont égaux devant Dieu, qu'il faut "pardonner soixante dix sept fois" même si je ne crois pas vraiment que cela puisse être effectivement possible. Les convictions sont aussi une forme de volonté et, de même, les certitudes peuvent être une forme de pari.

Et si la foi est ainsi définie comme une conviction ou un ensemble de convictions, perdre ses convictions, est-ce grave ? Je ne le pense pas. On peut évoluer par rapport à ses convictions. On peut perdre certaines de ses convictions, on peut en changer, mais il n'y a là rien de dramatique ni de grave.

Les convictions s'apparentent plus aux opinions qu'aux croyances. On peut en venir à les mettre en cause, mais cela est tout à fait légitime et même souhaitable. La conviction est alors considérée comme une étape dans un processus. De la même manière, tout scientifique a des convictions mais, régulièrement, il connaît aussi la remise en cause des certitudes acquises. Il jette un regard neuf sur ce dont il était convaincu. Il peut alors changer de convictions. Ce que l'on appelle d'un terme un peu fort la "perte des convictions" fait partie des choses normales. En effet, la pensée et la poursuite de la pensée ne peut se faire que face à ce que Bachelard appelle un "obstacle épistémologique" (22). De même, toute conviction doit s'affronter à ce qui lui fait obstacle. Souvent, d'ailleurs, elle se renforce face à ce qui lui fait obstacle. Mais il peut arriver aussi que l'obstacle soit si fort que la conviction en est anéantie. Dans ce cas, là où il y avait le roc d'une conviction, il n'y a plus qu'un vide, un "trou". Mais cela n'a pas d'autre effet que d'engendrer une réorganisation du "complexe" des convictions. Ainsi, c'est souvent lorsqu'un article de foi cesse d'être réifié et absolutisé que jaillit la surprise de significations nouvelles. Comme dans le jeu du "solitaire", c'est la case qui devient vide qui permet de faire de nouveau progresser le processus. Quand ce que l'on pensait être un pivot et un roc fondateur devient une "tache aveugle", une nouvelle vision s'organise, et par là même une nouvelle conviction.

Ainsi, lorsque la foi est une conviction, il ne faut pas se hâter de dire que l'on a perdu la foi, tout simplement parce qu'il n'y a pas une foi et une seule. On peut être convaincu de ceci, puis de cela. "Dieu" peut être reconnu de plusieurs manières : comme un Dieu transcendant (le Père), mais aussi incarné dans l'homme Jésus-Christ et enfin présent aussi sous la forme de l'"Esprit" qui anime les hommes de bonne volonté. Nul n'est obligé d'être convaincu des trois "hypostases" à la fois. Donc, si l'on ne croit plus en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, on peut néanmoins trouver un chemin grâce à Jésus-Christ et son enseignement et à défaut dans l'Esprit qui appelle tout homme à avoir les ailes plus grandes que son nid. Pour celui dont la foi est une conviction, l'alternative entre "avoir la foi" et "perdre la foi" est sans doute un faux problème. Toute quête est en fait une succession d'abandon de certitudes qui sont autant d'occasions de rebondir.

Le fait d'avoir des convictions est en fait une affaire de tempérament et aussi, je l'ai dit, de parti pris. Ou bien on a toute sa vie des convictions parce que c'est dans son tempérament. Ou bien, l'âge venant, on perd son "tempérament" (un peu comme on peut perdre sa libido). On devient plus ou moins indifférent. Certes, cette indifférence peut être considérée comme regrettable, mais en tout cas elle n'a rien de grave (23).

Après avoir perdu la foi

En fait, la question "Perdre la foi, est-ce grave ?" est une fausse question et une question piégée. Je ferai la comparaison avec la question : Prendre sa retraite, est-ce grave ? On se la pose surtout avant de prendre sa retraite et quand on craint de la prendre. De même, il me semble que la question "Perdre la foi, est-ce grave ?" n'est posée que par ceux qui n'ont pas encore fait le pas de tourner la page de la foi et qui craignent de perdre la foi. Mais il me semble que la plupart de ceux qui ont déjà perdu la foi ne considèrent pas qu'il s'agit là de quelque chose de grave.

Mais, en tenant ces propos rassurants, je vais peut-être trop vite en besogne. Je veux bien croire qu'il y a des personnes qui avaient une foi profonde, qui l'ont perdue et qui ressentent cela comme "grave" et je voudrais tenter, pour conclure, une sorte de "prédication" à leur intention. Si tant est que la perte de la foi puisse être un deuil, nous voulons proposer trois démarches qui puissent le surmonter.

· Nous avons dit que la perte de la foi peut susciter un traumatisme. Mais il faut non seulement le constater mais aussi l'admettre, la "perte de la foi" peut aussi être vécue de manière tout à fait positive comme une nouvelle naissance, comme une découverte de la vraie vie.

Un étude (24) a été faite sur les "conversions" à l'athéisme. Ce phénomène touche essentiellement des adolescents et des jeunes adultes de sexe masculin. Et on a pu constater que ces jeunes gens avaient l'impression de retrouver une forme d'authenticité et de devenir enfin eux-mêmes. Ils en retiraient un sentiment de sérénité, de paix intérieure et de réelle libération. Ils avaient l'impression d'être libérés d'une hypocrisie ou d'une illusion et d'être débarrassés d'un carcan ou d'un mensonge. Ils avaient l'impression de cesser de se forcer et peut-être même de tricher.

On peut faire la comparaison avec une séparation entre deux conjoints. On s'acharne souvent (pour quelle raison d'ailleurs ?) a vouloir concevoir cette séparation comme un drame et un deuil. Mais beaucoup de personnes, les femmes en particulier, reconnaissent la considérer plutôt comme une libération et même une résurrection.

La "séparation" (que ce soit la séparation conjugale ou la séparation d'avec la foi ) ne fait pas forcément souffrir. Bien au contraire, elle peut être vécue comme la séparation de ce qui faisait souffrir. Etymologiquement "se séparer", c'est se placer à l'écart (25). Ce n'est pas forcément une déchirure.

Le renoncement à la foi peut être vécu comme une séparation (dans ce sens positif), et mieux encore comme une illumination, c'est-à-dire comme une irruption de la vérité. Même le désenchantement peut être joyeux. Gilles Lipovetsky, dans son livre L'ère du vide (Gallimard 1983) considère les croyances comme des handicaps et, pour lui, la nouvelle ère du vide a quelque chose de jubilatoire (26). André Comte-Sponville, lui aussi professe un désespoir joyeux.

· Deuxième remarque. On peut se demander pourquoi beaucoup de croyants saisis par le doute ou même par une perte tout à fait radicale de toute foi en Dieu ne peuvent se résoudre à se considérer purement et simplement comme des athées. Les raisons que l'on peut avancer sont multiples. Impossibilité de rompre le cordon ombilical avec la foi de l'enfance ? Persistance d'un vague sentiment religieux ? Persistance d'un attachement à la Bible et à Jésus-Christ ? Ou plus simplement refus de "cracher dans la soupe" qui continue à être pour eux un lieu d'insertion sociologique.

Mais on peut aussi avancer une raison plus digne et plus fondamentale. Même lorsque l'on a perdu la foi en Dieu, il peut nous rester le manque de Dieu, l'obsession de l'absence de Dieu, l'angoisse de l'absence de Dieu. Et ce que nous ressentons là peut être, me semble-t-il, aussi fort, aussi vrai, aussi mobilisateur que la foi en Dieu. L'obsession de l'absence de Dieu, c'est le sentiment du tragique et de l'absurde de la vie. Et celui-ci nous fait chercher un Dieu, attendre un Dieu, appeler un Dieu quel qu'il soit et quel qu'il puisse être. C'est la mort des enfants, l'inacceptable des suicides et le désespoir du monde qui nous font griller toutes nos allumettes jusqu'à la dernière pour voir s'il n'y a pas quand même, ici-bas, un signe de la présence d'un Dieu. Cette obsession de Dieu, en l'absence de Dieu, est une forme de quête angoissée. C'est courir le monde, la clé de son obsession à la main, en l'essayant sur toutes les portes que l'on rencontre pour tenter de les ouvrir, pour savoir si Dieu n'est pas caché derrière. C'est refuser de se résigner. Et c'est aussi une forme de fidélité - fidélité à l'espérance de Dieu en l'absence de Dieu. De fait, c'est souvent le désespoir qui est le moteur de l'espérance.

La parabole des dix vierges (Mat 25) me paraît une illustration de cette force d'obsession qui peut nous propulser dans une quête inquiète et une fore d'espérance. Rappelons l'histoire. Dix jeunes filles attendent la venue de l'Epoux qui représente Dieu. Or il ne vient pas. Pendant la première partie de la nuit, elles l'attendent avec foi mais, le temps passant, elles perdent la foi, toutes. Les lampes à huile qui symbolisent cette foi s'éteignent. C'est alors que cinq d'entre elles trouvent une deuxième ration d'huile pour rallumer leur lampe : celle de l'obsession de l'absence de Dieu. Elles ne croient plus en sa venue mais elles refusent d'accepter son absence. Et tout est bien qui finit bien puisque l'Epoux arrive enfin ! L'obsession de l'absence de Dieu est une "foi après la foi".

Ainsi, beaucoup de ceux ont perdu la foi peuvent continuer à dire, comme Camille Claudel (27), « il y a toujours quelque chose d' absent qui me tourmente ». On peut avoir perdu la foi tout en continuant à être tourmenté par ce "quelque chose d'absent". Et cette "absence" peut même devenir le moteur d'une réflexion, et même d'une réflexion de type théologique. C'est ce qu'a montré le courant de la "théologie de la mort de Dieu" qui a eu une grande importance à la fin du XXe siècle. Cette "théologie" est une réflexion qui s'organise et se déploie à partir de la place vide d'une "absence" ou d'une "inconnue". Je comparerai volontiers cette théologie aux mathématiques qui élaborent des équations dans lesquelles intervient une "inconnue" désignée le plus souvent par "x". Cette "inconnue" est en fait un outil dans la réflexion et la recherche de la vérité. Elle peut être aussi le moteur d'une aventure poétique comme chez Saint Exupéry, Henri Michaux, René Char et bien d'autres. Elle désigne "ce quelque chose d'absent" qui tourmentait Camille Claudel. Certains l'appellent "Dieu". D'autres, avec plus de pudeur, l'appellent l'Autre, l'Absent ou le Tout Autre. D'autres encore la désignent par le sigle Dieu (comme le fait Jean-Luc Marion). D'autres encore utilisent le sigle "D." (comme le font souvent les Juifs pour respecter, à juste titre, l'incognito non seulement du nom de Dieu mais de la réalité même de Dieu). Et vivre, travailler, créer et aimer en tenant compte de "ce quelque chose d'absent" peut être une manière de faire son deuil de la perte de la foi traditionnelle.

J'ajouterai encore ceci. Perdre la foi, c'est perdre la foi en un Dieu qui était, peu ou prou, un Dieu formé par la foi et à l'image de ce que croyait la foi. Ainsi la perte de la foi dans ce Dieu de la foi peut être considérée comme une forme de purification. Simone Weil, une des plus grandes figures spirituelles de notre temps, considérait qu'il y avait quelque chose de purificateur dans l'athéisme. Pour elle, l'athéisme qui laisse à Dieu son absence et son incognito est préférable à la foi qui en fait une image à l'image de ses désirs. Ainsi, elle écrit « Je suis tout à fait sûre qu'il n'y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne peut ressembler à ce que je peux concevoir lorsque je prononce son nom » (28). De fait, la perte de la foi donne de la place à un Dieu qui ne soit pas à l'image de notre foi.

Ainsi la frontière entre la foi et la non foi n'est pas aussi claire qu'on pourrait le supposer de prime abord. Et ceci est particulièrement patent chez les poètes et les mystiques. Georges Bataille se dit athée, mais certains pourraient le considérer comme une sorte de croyant puisqu'il a dit clairement : « Je désignerai par le mot mystère ce que d'ordinaire on appelle Dieu (29)  ». Et inversement, certains mystiques chrétiens pourraient être considérés comme des athées puisque, comme le dit Jean-Marie Lustiger (30), « les négations les plus fortes de Dieu se trouvent dans les écrits mystiques ».

· Et pour terminer, une anecdote. Je me souviens d'une visite que j'ai rendue, il y a quelques années, à une vieille religieuse catholique. Au cours de notre entretien, elle m'a dit : « Je vais vous faire un aveu terrible. J'ai perdu la foi. Mais, voyez-vous, je continue quand même à dire mes prières et à communier à la messe. Oui, je le fais par fidélité aux convictions de ma jeunesse. C'est vrai, maintenant je ne crois plus en Dieu. Mais je sais très bien pourquoi. C'est parce que, avec l'âge, mon esprit s'est engourdi, mon esprit s'est ratatiné. Oui je me suis racornie. Mais, voyez-vous, je sais très bien que c'étaient les convictions de ma jeunesse qui étaient dans le vrai . C'est lorsque je croyais en Dieu que j'avais raison parce que, à ce moment là, j'avais toute ma tête, toute mon intelligence et tout mon coeur. Oui, je le sais, c'est maintenant que je me trompe et que j'ai tort. Et c'est pourquoi je veux rester fidèle à la vérité de mes vingt ans et à la foi de ma jeunesse ». Je lui ai répondu : « Vous avez sûrement raison » et j'ai embrassé son vieux visage creusé de rides.

Alain Houziaux (31)


(1) Folio essais, Gallimard, 2001, page 434. [retour texte]

(2) On perd la foi un peu comme on perd, sans s'en rendre compte, l'habitude de porter un maillot de corps. [retour texte]

(3) Claude Roy, "La croyance", Nouvelle revue de psychanalyse, n° 118, Gallimard, Automne 1978. [retour texte]

(4) Freud dirait que Pierre déplace son désir de toute puissance et l'attribue à la Providence qui, devenant toute puissante, est censée pouvoir accomplir le désir de toute puissance de Pierre. [retour texte]

(5) C'est ce que Satan propose à Jésus : Tu peux sauter dans le vide, depuis le sommet du Temple, puisque, si tu as la foi, tu crois que les anges te retiendront dans ta chute et te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelques pierres (Mat 4,6). [retour texte]

(6) Norge, Joie aux âmes in Tordeur, Norge, La Renaissance. Le poème se poursuit ainsi : « J'invente la lumière dans la cécité, je moissonne des aurores dans la nuit massive. Je vous annonce que l'homme bâtira son château au milieu du sable incertain ». Cette citation nous a été communiquée par notre ami Jacques Peyron. Qu'il en soit remercié. [retour texte]

(7) La formule est de Castoriadis, reprise par Jean Claude Guillebaud, La force des convictions, Seuil, août 2005 , page 261. [retour texte]

(8) Ceci est vrai non seulement pour la foi religieuse mais aussi pour la foi politique. Un militant maoïste T. Grunbach, a avoué lui-même « J'ai soutenu qu'il fallait appliquer la pensée de Mao même quand on ne l'avait pas comprise ». Cf " La croyance" , op cit, page 109. [retour texte]

(9) Cette expression est imputée à Tertulien, théologien du IIIe siècle après J.C. [retour texte]

(10) Sophie de Mijolla-Mellor, Le besoin de croire, Dunod 2004, page 12 [retour texte]

(11) K. Marx et F. Engels, Sur la religion, Textes choisis, Editions Sociales, page 42. [retour texte]

(12) Les terroristes sont quelquefois de vrais croyants mais bien plus souvent des "désespérés". [retour texte]

(13) Guillebaud, op cit, page 105. [retour texte]

(14) Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, Seuil 1996, cité par J.C. Guillebaud, op cit, page 18. [retour texte]

(15) Cf Paul Ricoeur, op cit, page 322. [retour texte]

(16) J'ai donné précédemment une autre lecture de ce même propos. [retour texte]

(17) Cf Sophie de Mijolla-Mellor, Croire ou douter, ouvrage à paraître aux Editions de l'Atelier. [retour texte]

(18) Jean Toussaint Desanti, "Quand la croyance se défait", Esprit, juin 1997. [retour texte]

(19) Rappelons l'exemple, mentionné plus haut, de cet ami qui découvre tout à coup que son gourou peut se tromper. [retour texte]

(20) J.C. Guillebaud, op cit, page 48. [retour texte]

(21) Cf G. Minois, Histoire de l'athéisme, Fayard 1998, page 226 et sq. [retour texte]

(22) Cité par Sophie de Mijolla-Mellor, op cit, à paraître. [retour texte]

(23) Cf, Devenir indifférent, est-ce une faute ? dans la même collection Question de vie que le présent ouvrage. [retour texte]

(24) Cf Christian Decobert, "Conversion, tradition, institution" in Archives des Sciences Sociales des Religions , octobre-décembre, 2001 pages 67-90 ; Cf aussi une émission de télévision consacrée à la conversion sous toutes ses formes en août 2005 ; cf aussi Peut-on changer sa vie ?( dir Alain Houziaux) Atelier 2006 [retour texte]

(25) C'est la signification de "se" que l'on retrouve dans "se-duction" (conduire à l'écart) "se-cession" (aller à l'écart), "se-grégation" (s'écarter du troupeau). [retour texte]

(26) Guillebaud, op cit, page 105. [retour texte]

(27) Dans une lettre à Rodin [retour texte]

(28) Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce , UGE, 1962 p. 116 [retour texte]

(29) Georges Bataille, L'expérience intérieure, Gallimard 1943. [retour texte]

(30) Jean-Marie Lustiger, Comment peut-on croire en Dieu aujourd'hui ?, Gallimard 1986. [retour texte]

(31) Pasteur à l'Eglise Réformée de l'Etoile, Docteur en Philosophie, Docteur en Théologie. [retour texte]

 

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