Conférences de l'Étoile

 

A la recherche du Dieu perdu

 

Le mal de vivre, pourquoi ?

Le mal de vivre, l'absurde et la désinvolture.

Le mal de vivre, pourquoi ? Sur un sujet aussi grave, commençons par deux citations pour nous mettre en appétit avec un peu d'humour.

Le mal de vivre prend souvent la forme de la mélancolie et de l'ennui et le romancier Alberto Moravia présente l'ennui comme le moteur de l'histoire. « Au commencement était l'ennui, vulgairement appelé chaos. Dieu s'ennuyant créa le ciel et la terre, l'eau, les animaux, les plantes, puis Adam et Eve ; ces derniers, s'ennuyant à leur tour dans le Paradis, mangèrent le fruit défendu. Ils ennuyèrent Dieu qui les chassa de l'Eden. Caïn qu'ennuyait Abel, le tua. Noé, s'ennuyant trop, inventa le vin. Dieu ayant à nouveau pris les hommes en ennui, détruisit le monde par le déluge ; mais ce désastre également l'ennuya à tel point qu'il fit revenir le beau temps. Et ainsi de suite. L'ennui du paganisme suscita le Christianisme ; l'ennui du Catholicisme engendra le Protestantisme ; l'ennui de l'Europe fit découvrir l'Amérique » (1).

Kierkegaard considère également que l'ennui est inhérent à l'homme, et il le met en relation avec l'angoisse. « Adam s'ennuyait puisqu'il était seul, c'est pourquoi Eve fut créée. A partir de ce moment, l'ennui s'installa... Adam et Eve s'ennuyèrent ensemble... Afin de se distraire, les hommes eurent l'idée de construire une tour si élevée qu'elle s'éloignait vers le ciel... Ensuite, ils furent dispersés à travers le monde comme on fait aujourd'hui un voyage à l'étranger, mais ils continuèrent à s'ennuyer » (2) .

Le mal de vivre, de l'Antiquité à nos jours

De fait, le mal de vivre (on parle aussi de mélancolie, de taedium vitae , de fatigue de vivre, et aujourd'hui on parlerait plutôt de dépression) est apparu très tôt. L'Antiquité y fait fréquemment référence et nous verrons que la Bible y consacre tout un livre : l'Ecclésiaste.

Et, déjà, on le met en relation avec un disfonctionnement physiologique. On lui donne une cause médicale. La santé physique et psychologique de l'homme dépend de l'équilibre entre quatre humeurs : le flegme (froid et humide), le sang, (chaud et humide), la bile jaune (chaude et sèche) et la bile noire (froide et sèche). Un excès de bile noire suscite, selon Hippocrate, l'anxiété et l'abattement constant. Par ailleurs, on met aussi le mal de vivre en relation avec l'intelligence. Aristote en particulier le dit clairement : « Tous les hommes qui furent exceptionnels en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts étaient manifestement mélancoliques » (3). On le met aussi en relation avec l'activité sexuelle, celle-ci pouvant d'ailleurs être considérée à la fois comme la cause et le remède de la mélancolie. « Les mélancoliques, pour la plupart, sont des luxurieux » dit Aristote.

Dans l'Antiquité, le suicide était fréquent (Caton, Brutus, Sénèque, Lucrèce, Epicure, Zénon, Pythagore...). Les chrétiens eux-mêmes n'échappent pas au désir de fuir la vie et le martyre volontaire semble à beaucoup un moyen d'en finir avec cette vie haïssable (4). Par la suite, le fait d'entrer dans les ordres ou de risquer sa vie en partant en Croisade sera bien souvent, en fait, l'expression, chez les chrétiens, du désir inconscient ou conscient de se suicider.

Le mal de vivre (appelé aussi l'acédie) fait des ravages, au début de l'ère chrétienne dans les milieux monastiques, et l'acédie fait partie, à côté de la tristesse, des huit vices capitaux qui affectent les moines. A la fin du Moyen Age, ces huit vices capitaux deviennent les sept péchés capitaux. La tristesse disparaît et l'acédie cède la place à la paresse, bien que ce ne soit pas la même chose.

Le démon de midi (qui a ensuite laïcisé ses activités) était d'abord le démon de l'acédie. Il frappe le moine en particulier lorsque le soleil est le plus pesant, ce qui affecte son appétit pour le travail manuel et pour la prière, et suscite aussi chez lui une forme de dégoût de la vie monastique (5).

Saint Thomas d'Aquin étudie avec beaucoup de finesse l'acédie et la met en relation avec le sentiment de fadeur, c'est-à-dire avec une absence de goût : plus rien n'éveille le goût. Il la caractérise comme une expérience du non sens qui affaiblit l'élan vital et la capacité d'aimer. « L'acédie est une tristesse alourdissante qui produit dans l'esprit de l'homme une dépression telle qu'il n'a plus envie de faire quoi que ce soit, à la manière des choses qui, mordues par l'acide, deviennent froides. Et c'est pourquoi l'acédie produit un certain dégoût de l'action. Il y en a qui disent également que l'acédie est une torpeur de l'esprit qui empêche de commencer à faire le bien » (6).

Saint Thomas d'Aquin ajoute que l'acédie affecte surtout l'activité des sens. Elle s'attaque moins, dit-il, l'activité intellectuelle parce que, à la différence du plaisir des sens, celle-ci est infinie et infiniment renouvelée (7). En revanche, pour lui, le sot s'ennuie. Mais reconnaissons-le, ceci n'est pas évident.

Venons-en maintenant, en sautant par-dessus les siècles, à la manière dont la psychanalyse freudienne explore le mal de vivre (appelé aussi la mélancolie et la dépression) (8). Freud le met en relation avec la perte de la libido. « La mélancolie est caractérisée psychiquement par un trouble de l'humeur profondément douloureux, une supression de l'intérêt pour le monde extérieur, par une perte de la capacité d'amour, par l'inhibition de toute action et par l'abaissement du sentiment de soi qui s'exprime par des auto reproches et des auto insultes ». Elle est le signe tangible d'un clivage profond entre le "moi" et "l'idéal du moi", entre ce que l'on est et ce que l'on rêve d'être. Et l'idéal du moi est alors érigé en instance persécutrice du moi.

Freud compare la mélancolie au deuil. Dans les deux cas, il s'agit d'un sentiment de perte qui suscite le même assombrissement et le même désinvestissement. De même que celui qui est en deuil a le sentiment d'avoir "perdu" le défunt, le mélancolique a le sentiment d'avoir "perdu" l'amour et le goût de la vie. Mais dans le cas de la mélancolie, il s'y rajoute une perte de l'estime de soi. Au lieu de fixer sa libido sur un objet de substitution, le mélancolique opère un retrait et une régression narcissique en lui-même, et il éprouve à la fois jouissance et souffrance dans ce retrait solitaire (9). Ce retrait en soi-même est vécu comme un refuge et même une jouissance qui peut le protéger, de manière fragile cependant, contre le passage à l'acte suicidaire (10). Karl Abraham (11) ajoute que le mélancolique vit le sentiment de perte comme une répétition d'un événement traumatique qu'il a vécu dans sa petite enfance : le sentiment de "perdre" sa mère quand elle s'éloigne de lui (12). Et pour Abraham, c'est ce qui explique que la dépression se vive comme une "régression" vers des attitudes infantiles.

Notons encore que, comme à l'époque de l'Antiquité, on continue à mettre la mélancolie en relation avec la sexualité. La perte de la puissance sexuelle, tout comme le fait qu'elle soit incapable d'atteindre véritablement son objet engendre des psycho-névroses narcissiques et des comportements comme la masturbation (13).

Et on continue également à mettre la mélancolie en relation avec la lucidité et l'activité intellectuelle. Freud note que le mélancolique « a une vision plus perçante de la vérité que ceux qui ne sont pas mélancoliques ». Et il se demande avec humour pourquoi l'on doit tomber malade pour avoir accès à la vérité sur soi et sur le monde. L'étude de Kay Redfield Jamison, en 1994, a aussi montré les liens entre la dépression et le tempérament artistique. Aujourd'hui, artistes, poètes, romanciers, compositeurs sont trois fois plus soumis à la dépression et au suicide que les scientifiques et les hommes d'affaires (14).

Les cinq causes du mal de vivre

Ainsi, le mal de vivre peut être analysé selon cinq paramètres :

. Il y a d'abord une déficience biologique dans la production des deux principaux neurotransmetteurs, la sérotonine et la noradrénaline, et cette carence ralentit les fonctions cérébrales. Le but des antidépresseurs est de stimuler cette production. D'autre part, la production de cortisol (qui est une réponse à une situation de stress) peut être cause de dépression. L'autopsie des suicidés montre toujours une exceptionnelle concentration de cortiso-tropine (15). Notons aussi, dans le même sens qu'il peut y avoir une prédisposition génétique à la mélancolie.

. Le mal de vivre est ensuite constitué par une dévaluation de l'image de soi, un sentiment de dévalorisation dont l'origine peut être dans la petite enfance : le sentiment d'avoir été dévalorisé par ses parents, rejeté par ses amis, ses frères et soeurs, ce qui conduit à un sentiment d'insécurité.

. Il se manifeste aussi par une carence d'énergie vitale spécialement dans le domaine relationnel. C'est le sentiment de solitude qui peut être déterminant et celui-ci est indépendant du fait d'être effectivement seul ou non. L'expérience prouve que les mésententes dans les couples, bien loi de susciter des dépressions et des suicides, entretiennent plutôt un flux énergétique. C'est plutôt la perte de la libido qui suscite le mal de vivre. Saint Thomas d'Aquin a eu bien raison d'étudier le phénomène de l'acédie dans son traité sur la charité. De fait, la mélancolie handicape la faculté d'aimer, et c'est le renouveau de l'amour qui est le contrepoison de la dépression. Mais, pour Saint Thomas, pour que cet amour soit réellement opérant contre le mal de vivre, il faut qu'il ne soit jamais rassasié et qu'il soit toujours une quête sans fin. Il faut qu'il soit l'amour d'un mystère et d'un infini avec lequel on n'en a jamais fini. Cette tension vers..., qui est aussi attention intellectuelle, maintient, dit-il, l'éveil et le désir. Il faut donc que l'amour soit à la fois affectif et intellectuel. C'est sans doute exact puisque d'après les travaux du neurologue Davidson, la dépression serait suscitée par une mauvaise communication entre les deux hémisphères cérébraux (16) c'est-à-dire par un déséquilibre entre la sensibilité et l'activité intellectuelle. Trop de sensibilité conduit à une forme de satiété et d'écoeurement, et trop d'activité intellectuelle dessèche.

. Le mal de vivre atteint les gens malheureux mais aussi les gens heureux ou plutôt ceux qui ont "tout pour être heureux". On peut être jeune, beau, plein d'avenir et de succès en menant une vie heureuse et réussie, et néanmoins être tenté par le suicide. Le mal de vivre peut même être considéré comme un sous produit de la civilisation du bonheur.

De fait, ce que l'on pourrait appeler le bonheur de vivre (maison avec jardin, mari cadre supérieur, enfants propres et nets) peut conduire à la dépression, au mal de vivre et quelquefois au suicide. On connaît le phénomène du "baby blues", cette forme de dépression des mères qui ont accouché d'un beau garçon, tout comme on sait depuis longtemps que "homo triste post coïtum". En revanche, pendant les périodes de guerre, de conflit et de combat, on se suicide beaucoup moins car on ne s'ennuie pas. Dans les camps de concentration, les prisonniers étaient incontestablement éprouvés (17) mais ils n'éprouvaient pas le mal de vivre. Primo Levi ne s'est pas suicidé pendant qu'il était en camp de concentration mais après en être sorti.

. Enfin, ce qui est déterminant dans le genèse du mal de vivre, c'est le sentiment de l'absurde et de l'absence de sens. C'est le sentiment de la vanité. Job le disait déjà. A quoi cela sert-il de rester fidèle et vertueux ? A quoi cela sert-il de servir fidèlement Dieu puisqu'il n'y a ni justice, ni récompense, puisque Dieu lui-même reste ignorant du sort de l'homme et des efforts de chacun. Rien ne sert à rien. Vanité des vanités, comme le dit l'Ecclésiaste. Plus encore que la peur de la mort et de l'incompréhension du fait d'avoir à mourir, c'est la peur de la vie et l'incompréhension du fait d'avoir à vivre qui est ici déterminant. Comme le dit Albert Camus « Commencer à penser, c'est commencer à être miné ». Et pour certains, il n'y aurait que deux solutions : « le suicide, ou la vie de l'abruti » (18).

Moïse et la délégation

En dépit de ce constat amer, nous voudrions maintenant aborder la question du mal de vivre, et plus spécialement celle de la dépression mélancolique, à propos de quatre personnages bibliques (Moïse, Elie, Job et l'Ecclésiaste). Nous verrons quelles sont les issues qu'ils proposent à cette phase critique.

Nous commencerons par Moïse. La dépression naît en particulier lorsque l'on se sent dépassé par la situation. On baisse les bras et on est pris par le désir d'abandonner et de prendre la fuite. C'est ce qui se passe pour Moïse. Mais rappelons d'abord dans quel contexte survient cette "dépression".

Sous la conduite de Moïse, le peuple hébreu a quitté l'Egypte, a traversé la Mer Rouge et est arrivé dans le désert. Et il y est depuis fort longtemps. Le désert apparaît sans issue, la Terre Promise semble un horizon qui recule sans cesse. Il n'a plus d'avenir. No futur . Le peuple est mécontent et il regrette l'Egypte, ses poissons, ses concombres, ses melons, ses poireaux et ses oignons de l'Egypte (Nombres 11,5). Et c'est ainsi que « Moïse entendit le peuple qui pleurait, chacun dans sa tente et à l'entrée de sa tente. Et il fut attristé » (Nombres 11,10-11). Il s'adresse à Dieu : « Je ne puis pas, à moi seul, porter tout ce peuple, car il est trop pesant pour moi. Plutôt que de me traiter ainsi, tue-moi, je te prie et que je ne vois pas mon malheur » (Nombres 11,14-15).

On retrouve les traits de la dépression. D'une part Moïse est désespéré, c'est-à-dire sans espoir, sans projet, sans vision d'un avenir quelconque, ni pour lui ni pour le peuple. D'autre part, il sent qu'il ne peut pas venir à bout de la situation dans laquelle il se trouve. Il ne se sent pas à la hauteur et il se dévalorise. Il se sent incapable vis-à-vis des autres. Il ne peut répondre à leur attente et il en perd le goût de la vie. Comme c'est souvent le cas dans ce genre de situation, il fait un constat de carence qui se veut rationnel et objectif : la situation est sans issue. Mais le jugement qu'il porte est essentiellement émotif même s'il le développe sur un mode objectif et rationnel.

La réponse de Dieu (Nombres 11,16-17) a une réelle pertinence psychologique. « L'Eternel dit à Moïse : assemble auprès de moi soixante dix hommes des anciens d'Israël, de ceux que tu connais et qu'ils se présentent à moi avec toi. Je prendrai de l'esprit qui est sur toi et je le mettrai sur eux afin qu'ils portent avec toi la charge du peuple ».

Dieu se montre un excellent thérapeute. Il prend le patient là où il en est. Il tient compte de la situation telle qu'elle est ressentie. Il ne dit pas « mais voyons, tu es fort et tu as accompli des hauts faits ; reprends donc du poil de la bête, fais preuve de ton autorité ». Bien plutôt, il entre dans la peau de Moïse et propose une issue acceptable par Moïse et qui va dans le sens de ce qu'il ressent : « Réunis les anciens, de ceux que tu connais, pour qu'ils portent avec toi la charge du peuple ». Ce faisant, il désindividualise le problème. Alors que Moïse était saisi d'angoisse et de dépression parce qu'il faisait de la situation son problème à lui, la situation est considérée en elle-même, sans qu'il n'y ait aucune recherche d'un coupable ni même d'un responsable. La solution proposée (responsabiliser les anciens du peuple) est d'une grande habileté stratégique : les anciens sont mis dans le coup, ce qui cesse d'en faire des opposants et des frondeurs. Mais elle est aussi excellente sur le plan psychologique, vis-à-vis de Moïse. Elle propose à Moïse quelque chose qui n'est pas au-dessus de ses forces et qui va bien au contraire dans le sens de sa faiblesse. Elle l'incite à ce que l'on appellerait aujourd'hui une délégation allant dans le sens de la collégialité. Mais elle ne dévalorise pas Moïse, bien au contraire. C'est l'esprit de Moïse qui sera confié aux anciens.

De la même manière, Jésus, dans la situation de trouble et de dépression dans laquelle il se trouve quelques heures avant sa mort et qui sera portée à son comble au Jardin de Gethsémani, réunit les douze au cours du repas eucharistique pour instituer une forme de collégialité qui persistera après sa mort. Il délègue aux disciples une part de sa chair et de son sang, c'est-à-dire une part de lui-même et de sa mission.

Elie et le retour aux sources

La dépression peut aussi apparaître lorsque l'on se sent attaqué, agressé, persécuté par des forces hostiles. La violence des attaques nous atteint toujours au plus fort de nous-mêmes quand bien même on les considère comme injustes. C'est ce qui se passe pour Elie.

Elie est sorti victorieux de son combat contre les faux dieux (les baals), il a bien défendu l'honneur du Dieu d'Israël. Mais la reine Jézabel (l'épouse du roi Achab d'Israël qui protégeait le culte des baals) veut venger les baals et mettre à mort Elie. « Elie voyant cela, se leva et s'en alla pour sauver sa vie. Il laissa là son serviteur et alla dans un désert. Après une journée de marche, il s'assit sous un genêt et demanda la mort en disant : c'est assez ! Maintenant, Eternel, prends mon âme car je ne suis pas meilleur que mes pères » (I Rois 19,3-4).

Ce dont souffre Elie, ce qui est la cause de son mal de vivre, c'est son inaptitude à avoir de bonnes relations que ce soit avec les autres, avec Dieu et avec lui-même. Il vient d'assurer la victoire de son Dieu, mais c'est au prix d'un massacre (celui des prophètes de Baal). Cette victoire ne le valorise en rien. Le peuple ne semble pas lui en savoir gré. L'épouse de son roi lui en veut à mort. Et Dieu lui-même se fait bien silencieux. Elie est nul en communication et en marketing relationnel. Il n'a que des relations conflictuelles et contradictoires. En fait, par sa victoire, il n'a pu convaincre personne, même pas lui-même.

Vanité des honneurs et des victoires. Bien plus, après un succès et une réussite, on peut être saisi par un sentiment de lassitude et de désabusement. C'est peut-être une forme de retombée après un intense effort et une situation de stress particulièrement vive. Elie n'a plus envie de se battre, quelles que soient les bonnes raisons qu'il aurait pour cela. Trop, c'est trop ! Il a simplement envie de fuir. Et de ce fait il se sent lâche, il se méprise. Il veut être seul et abandonne son serviteur. Puis vient la dévalorisation de l'image de soi : je ne suis pas meilleur que mes pères.

Même avant la crise, Elie, comme tout homme, avait une relation ambivalente à la fois positive et négative avec lui-même. Et il avait peut-être aussi vis-à-vis de Dieu une relation ambiguë d'amour et de haine. Et ces contradictions internes sont renforcées. Freud dit en effet que « les causes déclenchantes de la mélancolie... englobent des situations où on subit un préjudice, une humiliation, une déception qui peuvent induire dans la relation une opposition d'amour et de haine ou renforcer une ambivalence déjà présente » (19). Elie, persécuté par Jézabel, se sent persécuté par Dieu lui-même et sa relation à ce Dieu devient agressive.

Et là encore, Dieu, sous la forme d'un ange, se fait thérapeute. D'abord une cure de sommeil et une nourriture reconstituante. Après avoir dormi, Elie trouve à son chevet un gâteau et une cruche d'eau. Et alors il décide de marcher jusqu'au Mont Sinaï, le lieu des révélations de Dieu et de ses promesses.

Elie veut repartir à zéro. Faire table rase de son passé de fausse victoire et de vrais échecs. Recommencer sa vie en amont de tout cela (20).

Revenir, vidé de tout, à ce qui, dans le passé, a été source de promesses, de force et de commandement. Revenir à ce que l'on croyait avant la crise de dépression. Retrouver ce qui alors vous nourrissait. On peut dire qu'Elie, en remontant au lieu de la révélation du Dieu de son enfance et de ses pères, fait une sorte de régression. De fait, Freud insiste sur le fait que la mélancolie induit un processus de régression (21).

Mais cette régression a du bon. Elle lui permet un nouveau départ. On peut dire qu'Elie redevient un Juif de la première heure.

Dieu se manifeste à lui sous la forme d'un murmure de silence (1 Rois 19,12). De même que nul ne peut Le voir en face, nul ne peut L'entendre par l'oreille. Mais ce qui est clair, c'est qu'il est bien là. Comme le dit le Talmud, « Dieu est toujours du côté du persécuté. Si un juste est persécuté par un méchant, Dieu est avec le juste persécuté. Si un méchant est persécuté par un méchant, Dieu est avec le persécuté. Et si un méchant est persécuté par un juste, Dieu est au côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

Elie a retrouvé le Dieu de son enfance et de son "zèle" et, du coup, il se sent appelé à un nouveau départ. Il ira oindre Hazaël pour roi de Syrie, Jehu pour roi d'Israël et Elisée pour prophète à sa place.

La pointe du récit est sans doute dans cette régression d'Elie qui lui fait "remonter le cours du temps" jusqu'à ce qu'il revienne en amont de la crise qu'il a subie et puisse reprendre ainsi le cours de sa vie à partir de là.

On a pu expliquer certaines guérisons miraculeuses, et en particulier celles "opérées" par la Vierge, par un processus de régression tout à fait comparable. Expliquons-nous. Un malade a spontanément tendance à retrouver des postures plus ou moins infantiles. Il revient dans l'univers de son enfance. Le pèlerinage, à Lourdes ou ailleurs, suscite et accentue cette régression vers l'enfance et le merveilleux enfantin. La Vierge symbolise pour le malade tel ou tel personnage de l'univers de son enfance, et sa mère en particulier. Le malade est ainsi replacé dans une situation antérieure à sa maladie. Et ainsi, cela lui permet de reprendre son évolution naturelle et saine. L'adulte reprend sa vie non pas à zéro mais du moins à cinq ou dix ans (22). Il a l'impression de retrouver sa mère alors qu'il croyait l'avoir perdue (23). On peut donc comprendre que la régression qui lui fait retrouver sa mère lui permet de repartir d'une bon pied.

La guérison d'Ezéchias, roi d'Israël peut s'expliquer de la même manière. Ezéchias était "malade à la mort" (2 Rois 20,1). Et Esaïe vient lui annoncer qu'il pourra vivre de nouveau quinze ans. « Ezéchias dit à Esaïe : à quel signe connaîtrai-je que Dieu me guérira ? » (2 Rois 20,8). « Alors Esaïe, le prophète, invoqua l'Eternel qui fit reculer l'ombre (portée sur un cadran solaire) de 10° ». Autrement dit, il fait remonter le temps au temps. Et ainsi il rajeunit Ezéchias et le replace dans une situation antérieure à sa maladie. Ezéchias peut alors reprendre sa vie.

De la même manière, Jésus, lorsqu'il est tenté par Satan au terme d'un jeûne de quarante jours, trouve la force de répondre à Satan et de s'opposer à lui en remontant le temps et en se ressourçant aux versets de la Bible juive de son enfance. Il retrouve ce qu'il tenait pour sûr avant l'épreuve de sa dépression et de sa tentation.

Job et la révolte

La troisième situation de dépression que nous décrirons, c'est celle de l'angoisse devant l'incompréhensible. C'est celle que Job éprouve.

Le problème de Job n'est pas tellement celui de sa souffrance. C'est celui du pourquoi de sa souffrance. Il ne sait pas pourquoi il souffre. Sa souffrance est-elle une punition pour une faute ? Est-elle une forme d'éducation ? Mais en vue de quoi ? Est-elle seulement l'effet du hasard et de l'arbitraire d'un Dieu incompréhensible ? Toutes ces explications sont invoquées les unes après les autres tant par Job lui-même que par les trois amis qui viennent lui prodiguer les "j'ai réponse à tout" de la religion traditionnelle.

Job n'accepte aucune des explications et il se révolte contre Dieu, contre lequel il porte plainte. Les trois amis voudraient qu'il s'auto-accuse, qu'il recherche les fautes qui justifieraient la punition de Dieu. Et lui, il accuse Dieu.

Ici, contrairement à ce qu'il s'est passé pour Moïse et Elie, Dieu n'intervient pas. S'il est thérapeute, c'est par son silence et son absence. Job doit se débrouiller seul. C'est sur lui et lui seul qu'il peut prendre appui. Et il le fait par la révolte, le refus et l'imprécation. Il s'insurge face au vide. Il prend le vide à parti. Il se dresse face au néant de Dieu. Il s'arc-boute sur une série de "non" ! Non aux consolations mensongères. Non aux illusions rassurantes et décevantes. Non aux discours théologiques qui n'expliquent rien. Job est le précurseur de tous les grands révoltés et de tous les blasphémateurs. Mais l'absurde et la révolte ne conduisent Job ni au désespoir ni à une forme d'athéisme cynique et amer. Sa relation à Dieu reste chevillée en lui sous la forme d'un combat qui réitère le combat de Jacob avec l'Ange. Mais ici l'Ange est l'Absence ou du moins l'Incompréhensible.

Très logiquement, le processus qui fait sortir Job de sa mélancolie se fait en sens inverse de celui qui, selon Freud, conduit à la mélancolie. Pour Freud, la mélancolie, tout comme le deuil, naît du sentiment de perte d'un objet aimé. Et ceci se traduit d'abord par des reproches à l'objet aimé et par une relation à la fois d'amour et de haine. Mais, dans la mélancolie (à la différence du deuil), les reproches vis-à-vis de l'objet aimé et disparu se mutent en reproches contre soi-même et en une auto-dévalorisation. Ainsi, comme le dit Freud (24), « ces auto-reproches sont des reproches contre un objet d'amour qui sont renversés de celui-ci sur le moi propre ».

Il est possible que Job, après avoir perdu enfants, troupeaux et richesses ait commencé par une phase d'auto-accusation et d'auto-dépréciation mélancolique. En tout cas, s'il ne l'a pas fait explicitement, c'est clairement ce que pouvaient susciter en lui les trois amis. Mais il sort de cette mélancolie auto-accusatrice en exhumant de l'auto-accusation l'accusation de l'autre qui en était l'origine latente. Job exhume de son auto-accusation mélancolique une accusation de Dieu vitupérente et salvifique. L'origine de la mélancolie était dans l'accusation de l'autre métamorphosée en accusation de soi ; le salut hors de la mélancolie sera dans la métamorphose de l'accusation de soi en accusation de l'Autre.

Job ouvre le chemin de Camus qui écrit : « Je tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion ». Ce qui fait la grandeur de l'homme, ce qui fait son salut, c'est la révolte. L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est. « Le révolté métaphysique n'est donc pas sûrement athée, comme on pourrait le croire, mais il est forcément blasphémateur » (25).

La révolte transfigure le mal de vivre et le sens de l'absurde. Elle fait du mal de vivre un moteur. Elle lui ôte tout ce qu'il peut avoir de glauque et de plaintif pour en faire un cri et une insurrection.

C'est sans doute le service que Dieu rend aux hommes par son absence et son silence. Il donne un point d'ancrage, un point d'Archimède situé hors du monde, à notre révolte. Il donne un point d'appui ou plutôt d'impact à notre révolte. En ceci il permet la révolte là où il n'y aurait eu que le marasme, la déliquescence et, pire que cela, l'auto-dépréciation.

Le mal de vivre nous sauve de l'ennui. Et la révolte nous sauve du mal de vivre. Moins de Prozac, plus de révolte, quitte à ce que cette révolte soit contre Dieu. Job le montre bien, le fossé n'est pas si grand entre haïr Dieu et le confesser.

Le Dieu de Job est le même que celui de Kierkegaard. Camus définit celui-ci avec une extraordinaire perspicacité : « Par un subterfuge torturé, Kierkegaard donne... à son Dieu les attributs de l'absurde : injuste, inconséquent et incompréhensible » (26). L'absurde de ce monde, le cruel non sens de l'existence, bien loin d'être une négation du Ciel et de la Transcendance peut bien plutôt être compris comme le miroir et le reflet d'un Dieu de caprice, de hasard et d'irrationnalité.

Plus que le bonheur, le sentiment de l'absurde érige la figure de Dieu et appelle à se dresser passionnément devant Lui. Et ceci nous sort de la mélancolie.

L'Ecclésiaste, la vanité et sous le soleil

Nous en venons maintenant à l'Ecclésiaste. Il s'agit bien d'un traité sur le mal de vivre et plus précisément sur la mélancolie.

L'Ecclésiaste décline ce qu'il y a de plus profond dans la mélancolie : le "rien ne sert à rien". Le mal de vivre a sans doute des racines médicales, psychologiques et sociologiques. Mais c'est le déshonorer que de le réduire à cela. Le mal de vivre, c'est de ne pas savoir pourquoi l'on vit. Le mal de vivre, ce n'est pas être malheureux, c'est le sentiment de l'absurde. On peut avoir le sentiment de l'absurde en étant heureux. L'Ecclésiaste le dit clairement « J'ai dit en mon coeur : viens donc que je t'éprouve par la joie (et que je goûte au bonheur) ; et voici cela aussi est vanité » (Ecclésiaste 2,1-2). Vanité des vanités et tout est vanité. Tout est vain, inutile et absurde, même le bonheur.

C'est, pourrait-on penser, du Cioran avant la lettre. Pour Cioran, tout découle d'un constat fondamental : mieux aurait valu le néant que l'existence, car tous nos maux viennent de ce que nous sommes et du fait qu'il y ait quelque chose plutôt que rien. « N'être pas né, rien que d'y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace » (27).

Il y a cependant une différence entre Cioran et l'Ecclésiaste. Cioran regrette que ce qui existe ne soit pas néant. L'Ecclésiaste, lui, constate que tout ce qui existe, est en fait néant et vanité. Le propos de Cioran est plutôt ontologique. Comme Valéry, il voit l'être comme un défaut dans la pureté et la limpidité du non être. En revanche le propos de l'Ecclésiaste est plutôt de l'ordre de l'absurde et de l'absence de sens. Ce que conteste l'Ecclésiaste, ce n'est pas, comme Cioran, le fait qu'il y ait de l'être et non pas du non être, mais c'est plutôt que cet être n'ait pas de raison d'être et soit quasi du néant. L'Ecclésiaste est en fait plus proche de Camus que de Cioran.

Tout est vanité signifie d'abord "tout est bulle de savon, feu de paille, vapeur vaporeuse". Cela signifie que tout est passager, rien ne dure, tout est inconsistant, rien n'est taillé dans le roc. Tout disparaît, tout s'évapore, tout est passager, le bonheur comme le malheur. Tout finit par passer.

Et "tout est vanité" signifie aussi "au fond, tout nous est indifférent" ou pour le dire plus crûment "on s'en fout". Tout est fumisterie.

La troisième signification de "vanité des vanités", c'est "cela ne sert à rien". "On s'en fout", c'était le registre de la dérision et du mépris. En revanche, "cela ne sert à rien", c'est plutôt celui de la mélancolie.

Et la quatrième signification, c'est "tout revient au même". Au fond il n'y a pas de vraie différence entre le bonheur et le malheur. Et il n'y a pas non plus de vraie différence entre les saints et les pécheurs, entre les croyants et les non croyants, entre les gens heureux et les gens malheureux. C'est le registre de l'in-différence, c'est-à-dire de l'absence de vraie différence.

On s'est demandé comment le livre de l'Ecclésiaste, avec un tel message, a pu être accepté dans le canon des Ecritures saintes du Judaïsme et du Christianisme.

A ce sujet, notons d'abord que, d'une certaine manière, l'expression "tout est égal" est profondément évangélique : tout est égal, cela signifie que, devant Dieu, l'ouvrier de la onzième heure est l'égal de l'ouvrier de la première. Les deux recevront le même salaire. Vanité du travail, vanité des efforts, vanité de la bonne volonté. Le bonheur, le malheur et aussi la grâce atteignent de la même manière ceux qui font des efforts et ceux qui n'en font pas, ceux qui sont pécheurs comme ceux qui sont saints. « Dieu fait lever son soleil de la même manière sur ceux qui sont justes comme sur ceux qui sont injustes » (Mat 5, 45).

Au fond, le message de l'Ecclésiaste est peut-être le préalable à la compréhension de l'Evangile. D'ailleurs la plupart des conversions les plus radicales ont souvent été précédées par une conscience aiguë de l'absurdité de toute chose. C'est le cas en particulier pour Saint Augustin et Pascal.

Notons ensuite un autre point. S'il est vrai que le "vanité des vanités" est le refrain du livre, on y trouve également très fréquemment l'expression "sous le soleil". Elle revient vingt neuf fois. Vanité des vanités, et tout est vanité, mais c'est "sous le soleil".

Il y a sans doute là la clé de la possibilité d'un retournement du mal de vivre. "Sous le soleil" fait référence à la lumière, certes, mais aussi à la transcendance. Le soleil, c'est l'infini de l'éternité. En langage savant "sous le soleil" pourrait être traduit par " sub specie aeternitatis " (sur le mode de l'éternel), mais avec une connotation plus sensible et même sensuelle. "Sous le soleil", c'est l'éternité faite chaleur et lumière.

L'Ecclésiaste nous conduit insensiblement du "vanité des vaniés, tout est vanité" au "sous le soleil, tout est vanité".

Il prend au sérieux le mal de vivre et le sentiment de la vanité. Il ne l'escamote pas. Bien au contraire, il prend appui sur lui pour faire découvrir la dimension du soleil et de la transcendance.

Comment se fait cette évolution ? Celui qui dit "vanité des vanités" découvre qu'il y a aussi une forme de vanité du sentiment de la vanité. Tout est vain, y compris le sentiment de la vanité. Celui qui dit "tout est vanité" est lui-même pris à son propre piège et découvre que, sous le soleil, il y a une vanité de tout, y compris de la vanité.

Dire "sous le soleil, tout est vanité", c'est une autre manière de dire "tout est vanité", mais c'est aussi une manière autre. C'est par référence à ce soleil que l'Ecclésiaste dit "tout est vanité". C'est la référence au soleil éternel et somptueux qui conduit à un sentiment de petitesse, de relativité et de fugacité de toutes choses. Le soleil, c'est en quelque sorte le regard de l'Eternel qui voit avec quelque distance, quelque hauteur et quelque sourire, le sempiternel labeur des petites fourmis que sont les humains qui oeuvrent en grignotant le temps, qui s'agitent, se prennent au sérieux, se disputent, s'impatientent et se croient le centre du monde.

Ce qui est particulièrement pertinent dans le message de l'Ecclésiaste, c'est qu'il prend au sérieux le mal de vivre et ne prétend pas apporter quelque consolation facile venue d'ailleurs. Il ne dit pas "mais voyons, ce n'est pas si grave, il y a le soleil, les petits oiseaux et les fleurs". La démarche est tout autre. La référence au soleil n'est d'abord rien d'autre qu'une explicitation du sentiment de vanité. Puis elle devient un éclairage et une lumière sur ce sentiment de la vanité. Enfin la lumière du soleil devient l'objet premier de l'attention et du plaisir, et le sentiment de la vanité en devient la conséquence bienheureuse.

L'absurde est le plus sûr levier de la transcendance. L'absurde est un sentiment métaphysique. Il ouvre ce dans quoi il est enfermé. D'abord il broie du noir, enfermé à l'intérieur d'un cocon nocturne, puis, à force de broyer ce cocon, il l'ouvre de l'intérieur. ll débouche alors sur un vide lumineux. L'absurde, c'est la vie qui se décentre, qui change de centre. La transcendance surgit de l'absurde poussé à bout.

C'est le sentiment de l'absurde, beaucoup plus que celui du sublime, qui conduit à une sorte de vertige qui nous ouvre à l'infini et à l'éternité. Pascal, entre autres, l'a bien compris. L'absurde de notre petit monde, perdu, tel une bulle de savon, dans l'infini fluide et vierge conduit à un sentiment d'infini. Il nous rend attentif à l'infini éternel qui est au-dessus et au-delà de toutes choses. Pour reprendre les mots de Victor Segalen (28) il nous rend « attentif à ce qui n'a pas été dit, soumis à ce qui n'a pas été promulgué, prosterné devant ce qui n'est pas encore ».

Comme l'écrit Romano Guardini (29), « la mélancolie.... tend à l'absurdité du désespoir. Mais c'est de cette même mélancolie que surgit l'élément dionysiaque. C'est sans doute la mélancolie qui a les relations les plus profondes avec la plénitude de l'existence... Elle fait l'expérience de la douleur causée par la fugacité des choses : l'objet aimé lui est enlevé, la beauté vivante n'est jamais là qu'en passant, la beauté a la mort pour voisine. Mais, comme par une défense suprême contre ce mal, la nostalgie de l'éternel, de l'infini, de l'absolu lui est donnée. La mélancolie est la douleur causée par l'enfantement de l'éternel dans l'homme ».

Dans la tradition juive, le livre de l'Ecclésiaste est lu lors de la fête de Souccoth. Souccoth, fête des cabanes, des huttes, des abris provisoires et fragiles. Chacun doit édifier sous le soleil puis sous les étoiles sa dérisoire hutte. Un fois par an, il faut abandonner toutes les possessions, tous les biens, toutes les sciences, toutes les sagesses, bref toutes les vanités et, pour toute une semaine, vivre sous une simple hutte. Et cette fête de la fragilité et de la précarité est aussi celle de la joie.

Le lendemain du dernier jour, on reprendra la vie quotidienne, et il faudra continuer à faire ce que l'on a à faire, comme si de rien n'était. « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le avec la force que tu as », mais sache que tout est soumis au jugement de la vanité (Ecclésiaste 9,10) (30).

Quelle différence y -a-il entre le "vanité des vanités" du mal de vivre et le "vanité des vanités sous le soleil" de l'Ecclésiaste ? Le "vanité des vanités sous le soleil", c'est l'absurde transfiguré en gratuité. La vie est alors vécue comme une aventure gratuite, généreuse et festive. Le mal de vivre est introverti, l'absurde sous le soleil est extraverti, festif, dionysiaque. C'est l'une des formes du potlach. Et l'on peut passer de l'un à l'autre par un simple changement de regard.

Pour vivre "sous le soleil", il suffit d'aimer la vie comme cela, sans raison, même si cela paraît absurde. Aimer sa dulcinée, sans savoir pourquoi. Travailler, semer et moissonner, sans savoir pourquoi. Partager et donner, sans savoir pourquoi. Oublier les offenses, sans savoir pourquoi. Mettre au monde des enfants, sans savoir pourquoi. Retrouver sa lune de miel à cinquante ans passés, sans savoir pourquoi. Raconter sa part de rêve à ses petits-enfants, sans savoir pourquoi. Et enfin quitter ce monde, sans savoir pourquoi, en disant seulement : "c'était bien. Amen et merci".

Entre l'absurde du mal de vivre et l'absurde du bonheur de vivre sans savoir pourquoi, il n'y a même pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette, mais seulement un changement de regard.

Alain Houziaux (31)


(1) Moravia, L'ennui, Roman, Flammarion, 1961. [retour texte]

(2) Kierkegaard, Ou bien, ou bien, 1843. [retour texte]

(3) Problème XXX, 1, traduction française R. Klibansky et Alii, Saturne et la mélancolie, Gallimard 1989, page 52. [retour texte]

(4) cf Georges Minois, Histoire du mal de vivre, La Martinière 2003, p. 45. [retour texte]

(5) F. Thierry-Marie Hamonic, in L'acédie et l'ennui spirituel chez St Thomas d'Aquin, in L'ennui , ouvrage collectif, Editions Autrement, 1998. [retour texte]

(6) Saint Thomas, Somme de théologie , IIa, Iiae, Q35, a1, cité par Hamonic, article cité. [retour texte]

(7) Certains esprits un peu coquin pourraient dire exactement l'inverse. On voit bien que Saint Thomas est très différent d'Abélard. [retour texte]

(8) Freud, Deuil et mélancolie, in Métapsychologie , Gallimard, Folio essais, 1989. [retour texte]

(9) Les auteurs de journaux intimes se suicident en moyenne trois fois plus que les auteurs d'autobiographies. Tourmentés, plus enclins à l'écriture brute et aux réactions violentes, les premiers cèdent plus facilement à des accès de pessimisme, alors que les seconds s'analysent, s'interrogent et cherchent à donner une forme littéraire à leurs écrits. [retour texte]

(10) Julia Kristeva, Soleil noir, dépression et mélancolie, Gallimard 1987 [retour texte]

(11) Karl Abraham (1877-1925), psychanalyste allemand, un des plus fidèles et des plus orthodoxes disciple de Freud. [retour texte]

(12) Pour Freud, le jeu du "coucou" ou du "cache-cache" de l'enfant avec sa mère ("coucou, je ne suis plus là... coucou me revoici !") rend compte de l'angoisse de la perte et du plaisir des retrouvailles. [retour texte]

(13) Minois, op cit, page 380. [retour texte]

(14) Minois, op cit, page 407. [retour texte]

(15) G. Minois, op cit, page 400. [retour texte]

(16) Minois, op cit, page 402 [retour texte]

(17) Les prisonniers pouvaient même se suicider, mais plutôt par désespoir et par refus d'accepter une situation inique. [retour texte]

(18) Charles Juliet, Journal I, Paris Hachette 1978, cité par Minois, op cit, page 378. [retour texte]

(19) Freud, Deuil et mélancolie, op cit , page 159. [retour texte]

(20) Les Américains, après le 11 septembre 2001, ont aussi rasé les Tours symbole à la fois de leur victoire et de leur échec et ils ont appelé le lieu vide de la Tour "ground zero". C'est significatif. Repartir à zéro. [retour texte]

(21) Freud, Deuil et mélancolie , op cit, page 158. [retour texte]

(22) Cf X Thévenot, dans Rapport au Congrès international de Lourdes, 1993, édité à Lourdes. [retour texte]

(23) Cf Le jeu du "coucou", voir note 11. [retour texte]

(24) Freud, Deuil et mélancolie, Métapsychologie , op cit page 154. [retour texte]

(25) Albert Camus, L'homme révolté, Gallimard 1993, Folio, page 42. [retour texte]

(26) Camus, Le mythe de Sisyphe [retour texte]

(27) Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973. [retour texte]

(28) Victor Segalen, Stèles [retour texte]

(29) Romano Guardini, De la mélancolie, Seuil, 1952. [retour texte]

(30) Cf Jacques Ellul, La Raison d'être, Méditation sur l'Ecclésiaste, Seuil 1987, page 11. [retour texte]

(31) Pasteur à l'Eglise Réformée de l'Etoile, Docteur en Philosophie, Docteur en Théologie. [retour texte]

 

[ retour conférences octobre-décembre 2005 ]

haut


 • @ l'Affiche

 • Bienvenue & Contact

 • L'Église Réformée de France

 • Editorial

 • Catéchismes

 • Jeunes 18-30

 • Toutes les Activités

 • Réflexions

 • vos Questions

 • Petit dico de Théo

 • le Protestantisme

 • Organisation de l'E.

 • Confessions de Foi

 • Bibliographie

 • Prédication

 • Cultes

 • Baptême

 • Profession de foi

 • Mariage

 • Service Funèbre

 • Prières

 • Musique & Orgue

 • Chorale

 • Histoire Protest.

 • Luther... Calvin...
 • Zwingli... Bèze...

 • Histoire du temple

 • Cartes Anciennes

 • la Croix Huguenote

 • Conférences

 • Liens sur le www

 • OEcuménisme

 • l'Entraide

 • Coups de Mains ?

 


Vous pouvez nous écrire vos remarques, vos encouragements, vos questions