Conférences de l'Étoile

 

Les questions, les défis, les scandales : mars-mai 2004

 

LE VOILE, QUE CACHE-T-IL?

 

· Ce fichu fichu

Que cache donc cette affaire de fichu ? Est-ce qu'il s'agit vraiment de défendre la laïcité de l'école ? Je ne pense pas. Les Français ont montré, en particulier en défilant en masse il y a quelques années pour défendre l'école privée, qu'ils n'étaient pas tellement attachés aux idéaux de la laïcité.

Cette réaction vis-à-vis du voile (1), est-ce parce que l'attitude des jeunes filles qui le portent est ressentie comme provocante ? C'est possible et même probable. Mais envisage-t-on de voter une loi contre le "string" qu'exhibent, de "manière ostensible", certaines autres lycéennes ?

On fait aussi valoir que le voile est le symbole d'une aliénation des mineures et des femmes. Mais, si c'est effectivement le cas, les lois du droit commun devraient suffire pour sanctionner cette "maltraitance" (2). De plus, on peut considérer que l'Etat, lui aussi, à son tour, exerce une forme de contrainte sur les jeunes filles en leur interdisant de porter le voile.

· On peut s'interroger sur les raisons pour lesquelles certaines jeunes musulmanes tiennent à porter le voile. J'en vois quatre différentes, même s'il peut y avoir bien sûr des recoupements.

- Les jeunes filles portent le voile par pudeur et pour se protéger des provocations sexuelles de la part de tiers. Porter le voile signifie "pas touche" ! Et dans ce cas, on peut se demander en quoi cela peut être considéré comme blamable.

- Les jeunes filles portent le voile à la demande de leurs parents. On peut considérer qu'elles subissent une forme de pression. Mais, jusqu'à présent, la République reconnaît l'autorité des parents sur leurs enfants mineurs. Donc on peut poser la question : au nom de quoi l'Etat pourrait-il s'opposer à cette autorité légitime ?

- Les jeunes filles portent le voile par "communautarisme", pour identifier leur culture propre et, éventuellement, pour manifester leur refus de la culture occidentale et française. Si c'est là le mobile du port du voile, il s'agirait d'une sorte d'échec de notre politique d'intégration. Le refus de s'intégrer à la culture occidentale devrait aussi se manifester par le refus de suivre des cours de philosophie, de sciences naturelles...Si c'était le cas, le problème relèverait non pas des exigences de la laïcité mais plutôt d'une réflexion politique sur le communautarisme et la politique d'intégration.

Il est clair que le refus de suivre certains cours de l'école publique, s'il était avéré devrait être sanctionné. L'école est et doit rester obligatoire pour tous.

- Les jeunes filles portent le voile par obligation religieuse. Et dans ce cas, la question posée à l'Etat est : cette obligation met-elle en cause la laïcité de l'espace de l'Ecole ?

· Que cache le désir d'interdire le port du voile ?

Soyons clair. D'abord une forme d'islamo-phobie (ou plutôt d'arabo-phobie) qui a les mêmes composantes que le vieil antisémitisme. L'arabo-musulman occupe aujourd'hui, à l'intérieur même du pays, la place de "altérité intérieure", inquiétante et envahissante, qui fut naguère celle du Juif (3). On peut faire aussi le rapprochement avec la "communauté gay". Ce qui suscite cette réaction d'intolérance, c'est le fait que la communauté arabo-musulmane est un complexe à la fois religieux, ethnique, culturel et comportemental qui lui donne une forme de visibilité. Et, en tant que telle, elle contrarie l'idée bien française d'une dissociation entre la vie privée et la vie publique. Elle nous dérange parce qu'elle est à la fois intégrée (dans l'économie, la culture, la citoyenneté) et non intégrée (4). De plus, tout comme jadis la communauté juive, elle apparaît comme le cheval de Troie d'un péril et d'une puissance internationale, obscure et imprécise (celle du pétrole, de l'Arabie Saoudite, de Ben Laden...).

Par réaction, face à cette islamo-phobie larvée, la communauté musulmane réagit en prenant ses marques. Il s'agit là d'un processus classique. La loi d'interdiction du port du voile ne fera qu'augmenter ces manifestations. Elle décuplera le nombre de postulantes au "martyre". Le port du voile va devenir une forme de défi. Alors que jusqu'à présent, il ne troublait nullement l'ordre public, cela pourrait maintenant devenir le cas. La loi va créer la transgression de la loi.

Deuxième point révélé par la crise du voile : une crainte de ce que peut entraîner "la religion". Le voile devient le signe et l'emblème de ces trois vices de la religion : le fanatisme, l'aliénation et l'obscurantisme. Si une secte avait exigé le port d'un signe ostensible, il y aurait eu une réaction tout à fait comparable à celle que suscite le voile islamique.

Ce qui est regrettable, c'est qu'aujourd'hui, l'Etat, sous couvert de laïcité, est tenté de fonctionner comme une religion, c'est-à-dire par excommunication. De plus, en interdisant le voile à l'école et seulement à l'école, il introduit une distinction (que l'on pourrait considérer de nature religieuse) entre un espace sacré (où le voile est interdit) et l'espace profane (où il est autorisé). Les femmes doivent enlever leur voile en entrant à l'école tout comme les hommes enlèvent leur chapeau en entrant à l'Eglise.

· La laïcité, jusqu'où ?

Ainsi l'Etat interdit à l'école le port de signes ostensibles, et ce au nom de l'idée de laïcité. Ceci pose une question aux confessions religieuses (juive, chrétienne ou musulmane) : jusqu'où une confession religieuse peut-elle accepter le principe même de la laïcité et les exigences d'un Etat laïc ?

En fait, il faut distinguer deux problèmes :

- Le croyant peut-il accepter d'être intégré dans une "cité", un état, un système de lois, une Ecole dont les principes sont laïcs c'est-à-dire sans référence à ses obligations religieuses ?

- Le croyant peut-il renoncer à ce qu'il estime être ses obligations religieuses lorsqu'il pénètre dans le champ de cette cité laïque ?

En fait, l'idée de laïcité peut être comprise à deux niveaux différents.

- La laïcité professe que la plupart des champs de la vie sociale peuvent et même doivent être indépendants de la religion et des institutions religieuses. Les institutions civiles (gouvernement, écoles, oeuvres sociales, hôpitaux, oeuvres de jeunesse et en particulier scoutisme) peuvent et même doivent être laïcs, sans rapport avec les Eglises.

Ceci, le Protestantisme l'a admis et même prêché dès ses origines (5). Il a considéré que l'Etat laïc et les institutions civiles avaient une fonction d'éducation, de gouvernement et de police vis-à-vis de tous, croyants ou non croyants, et qu'ils servaient la volonté de Dieu même sans le savoir (6).

Le Catholicisme, lui, a admis beaucoup plus difficilement l'idée de laïcité (7). Mais depuis quelques décennies, l'Eglise catholique, de manière prudente il est vrai, accepte de faire référence à cette idée.

Pour ce qui est de l'Islam, le problème est tout à fait complexe. L'Islam, dans son principe, est opposé à la distinction entre "le règne de Dieu" et "le règne de l'Etat laïc". Mais, en France, les autorités musulmanes officielles, peut-être en faisant contre mauvaise fortune bon coeur, ont reconnu le principe même d'une société laïque.

Donc, même du point de vue des confessions religieuses, le fait que l'école soit laïque peut être considéré comme tout à fait acceptable et même légitime. Et il est normal que les jeunes filles musulmanes soient tenues de suivre tous les cours de cet enseignement laïc.

- Mais la laïcité, dans un sens plus radical, c'est aussi professer que certains champs de la vie individuelle du croyant peuvent et même doivent être indépendants de leur foi.

Là, la question est plus délicate. Est-il légitime, du point de vue de la foi, qu'il puisse y avoir deux hommes en moi, indépendants l'un de l'autre : le croyant d'une part, l'homme profane d'autre part ? Par exemple, est-il légitime, que lorsque je rentre à l'école laïque, je puisse laisser au vestiaire mes obligations de croyant (par exemple, pour les musulmans, le voile islamique) ?

La plupart des théologiens (qu'ils soient chrétiens ou musulmans) considèrent que nous sommes appelés à rester fidèles aux obligations de notre foi sept jours sur sept, même dans le champ des activités profanes (8). Comme le dit Act 5,29, "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes".

Ainsi, pour le musulman (ou pour le chrétien) l'exigence de se comporter en musulman (ou en chrétien) ne s'interrompt pas lorsque l'on franchit la porte d'une école, d'une entreprise ou d'un hôpital. Il doit suivre la loi que lui dicte sa conscience religieuse. Et c'est pourtant ce que l'Etat, par sa propre loi, veut lui interdire. On aboutit à un conflit entre deux "lois".

En enlevant le voile à l'entrée du collège, les jeunes musulmanes auront l'impression de trahir leurs parents et leur religion et de vivre, entre l'école et la maison, une forme de schizophrénie sinon d'hypocrisie. Et ceci semble fort peu pédagogique, tout autre considération mise à part.

· Un conflit de lois

Posons d'abord quelques questions : Le croyant doit-il se soumettre aux règles de l'Etat ? Peut-il accepter le principe de la laïcité et les exigences de l'Etat ?

En général, il n'y a pas d'incompatibilité entre les lois de l'Etat et celles de la religion. Donnons deux exemples. Certes il est prescrit aux Musulmans de ne pas manger de porc. Mais les cantines scolaires, même si elles proposent du porc n'obligent personne à en manger. Certes les Musulmans sont assez souvent polygames. Mais ce n'est pas pour eux une obligation. Ils peuvent donc suivre sans problème la loi française qui prescrit d'être monogame.

Néanmoins, il peut y avoir des cas d'incompatibilité entre la loi de la cité et les lois de la religion. Ainsi aux premiers temps du Christianisme, Rome prescrivait le culte à l'Empereur. Les chrétiens, au nom de leur foi, s'y refusaient et ce fut là l'origine des persécutions et des martyres. De même, au XXe siècle, le service militaire était obligatoire, et certains chrétiens le refusaient au nom de leurs convictions religieuses. On a d'abord mis des objecteurs de conscience en prison, puis on leur a accordé un statut. De même, dans l'Allemagne de Hitler, certains chrétiens, au nom de leur conviction religieuse, ont estimé qu'ils devaient désobéir à l'Etat et même tenter de le défier et même de le renverser. De même encore, ici, en France, les témoins de Jéhovah refusent le principe des transfusions sanguines alors que l'Etat prescrit aux médecins de la pratiquer en cas de nécessité.

La question est de savoir si, pour les jeunes musulmanes, le fait de porter le voile est une "obligation de conscience". On fait valoir que le port du voile n'est pas une obligation prescrite par le Coran et la tradition de l'Islam. Peu importe, ce n'est pas à la République de définir la théologie de l'Islam. En revanche, ce qui compte, c'est que, pour les musulmans, le voile n'est pas seulement un "signe" distinctif (comme les croix chrétiennes, l'étoile de David et les mains de Fatma) mais une obligation rituelle de la conscience religieuse.

Or l'article 1 de la Loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat précise : "La République assure la liberté de conscience" (9).

Mais la question est aussi de savoir si le port du voile est une forme de prosélytisme. Si les jeunes filles voilées font pression sur celles qui ne le sont pas, on peut comprendre que le port du voile soit interdit. Les jeunes musulmanes qui ne portent pas le voile ont droit, elles aussi, à la liberté de conscience. Et l'Etat a le devoir de la faire respecter. Mais, pour le moment, rien ne prouve, me semble-t-il, qu'il faille assimiler le port du voile à une forme de prosélytisme.

On veut faire de l'Ecole un espace de laïcité et un lieu d'éducation à la liberté. Fort bien. Mais c'est une ineptie de croire que l'on puisse éduquer les élèves à être libre en les obligeant à se soumettre, de gré ou de force, à des lois contraignantes. Pierre Mendès-France le disait clairement : "La laïcité, c'est un état d'esprit, elle ne peut s'imposer par la loi" (10).

De toute façon, ce n'est pas en interdisant le port du voile que l'on libérera les femmes musulmanes et que l'on mettra fin aux rixes entre musulmans et juifs à la sortie des lycées. Ce n'est pas non plus de cette manière que l'on intégrera mieux la communauté musulmane ni que l'on mettra un frein à son expansion.

Citations : "La laïcité, ce n'est pas une loi, c'est un état d'esprit" (Pierre Mendès-France).

"Al Quaïda s'en prend à la loi française sur le voile" (La Presse).

Alain HOUZIAUX


(1) En Orient, aux temps bibliques, le voile faisait partie de la toilette des femmes (Es 3,19 ; Gen 24,65 ; 38,14 ; Cant 4,1 et 6,7) et aussi des hommes. On le retrouve dans de nombreuses cultures. Le fichu est un élément parfaitement intégré dans la culture vestimentaire occidentale. Les femmes françaises, campagnardes ou non, l'ont porté très longtemps. Il était obligatoire pour entrer dans les églises, conformément à ce qui est prescrit par le Nouveau Testament (I Cor 11, 5-15). [retour texte]

(2) La signification du voile est très différente selon les cas.

Si une femme de cinquante ans arrive totalement voilée dans un hôpital, muette et de plus escortée de son mari qui parle à sa place, le voile est incontestablement un signe de soumission de cette femme à son mari et peut-être aussi un signe d'aliénation religieuse.

En revanche, pour une jeune fille de quinze ans, il en est tout autrement. Ce voile a d'abord été significatif d'un désir d'affirmer son identité. Il a pu ensuite devenir une manière de faire parler de soi. Et il devient maintenant une forme de défi. Ce phénomène existe chez tous les jeunes. Et il devrait être considéré comme tel par les autorités. [retour texte]

(3) Cf E. Balibar in Antisémitisme, l'intolérable chantage, La Découverte 2003. [retour texte]

(4) Ce n'est pas le même problème pour la communauté tzigane qui est plus à part et qui de ce fait suscite moins d'intolérance. [retour texte]

(5) Par exemple, il a toujours considéré que le mariage célébré à la mairie, qu'il soit béni ou non par l'Eglise, était à lui seul parfaitement valable. [retour texte]

(6) Pour Luther, il y a une séparation radicale entre le règne temporel qui a pour fonction de conserver la société et le règne spirituel, gouverné par la Parole de Dieu, qui a pour fonction de conduire au salut et à la rédemption. On peut dire que Luther, à sa manière, réintroduit la distinction opérée au Ive siècle par le Pape Gélose I entre l'"octoritas" de l'Eglise et la "potestas" de l'Empereur. Luther et Calvin considéraient qu'il n'était pas nécessaire d'être croyant pour bien accomplir sa fonction de magistrat, d'enseignant ... Cela signifie qu'un homme athée possède l'ensemble des qualités humaines, relationnelles et morales ! [retour texte]

(7) En 1909, la Conférence des évêques de France a condamné formellement l'école laïque. Le Pape a exprimé sa réprobation dans des Encycliques. [retour texte]

(8) Calvin, semble-t-il, a cependant une opinion différente puisqu'il écrit : "Il y a un double régime en l'homme. L'un est spirituel, par lequel la conscience est instruite et enseignée des choses de Dieu et de ce qui appartient à la piété ; l'autre est politique et civil par lequel l'homme est enseigné des offices d'humanité et civilités... Il y a deux mondes en l'homme, lesquels se peuvent gouverner par divers rois et diverses lois" ( Institution de la Religion Chrétienne III, 19,15). Et Calvin cite à l'appui de son propos non pas le fameux "rendez à César ce qui est à César" mais la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mat 13, 24-30) qui recommande que l'on laisse croître ensemble ce qui est saint et ce qui est pervers. [retour texte]

(9) Celui-ci spécifie : "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées dans l'intérêt de l'ordre public". [retour texte]

(10) La République Moderne , Gallimard, 1962. [retour texte]


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