Le fait de pouvoir travailler pourrait devenir un luxe et une denrée rare. Pour que tous puissent avoir la possibilité de travailler, il faudra sans doute, à terme, diminuer considérablement la durée hebdomadaire du travail. Si on ne le fait pas, la société devra entretenir une quantité de plus en plus importante de chômeurs.
En France, 30 à 35% des personnes en âge de travailler ne travaillent pas (1). Il est vraisemblable que ce chiffre ne fera qu'augmenter, tout simplement parce que le temps de travail nécessaire pour produire des biens et de la richesse sera de plus en plus réduit, en raison entre autres de l'automatisation croissante.
Qu'on en juge. En 1896, la production nationale de la France nécessitait 55 milliards d'heures de travail (assurées par 18 millions de travailleurs). En 1996, elle n'en nécessitait plus que 35 milliards (assurée par 22 millions de travailleurs). Et en 2040, nous aurons besoin de près de deux fois moins d'heures de travail pour assurer une production comparable (2).
La robotisation, la délocalisation du travail dans les pays du Tiers Monde, l'importance grandissante des richesses nées de la spéculation et de l'épargne rendent de moins en moins nécessaire le travail de la totalité de la population active. Les entreprises peuvent largement s'enrichir indépendamment du travail de leurs employés.
Peut-on néanmoins favoriser l'emploi ? Actuellement, plus une entreprise comprime ses effectifs et fuit dans des produits financiers et spéculatifs, moins elle paie de cotisations patronales (pour financer le chômage et la retraite). C'est une curieuse manière de favoriser l'emploi. Pour indemniser la protection sociale et en particulier le chômage, il vaudrait mieux taxer les revenus financiers des entreprises et en particulier de celles qui licencient tout en continuant à s'enrichir.
En France et en Europe, le fait d'avoir à assurer le "plein emploi" (le chômage 0%) est considéré comme un handicap pour le libéralisme et la compétitivité économique (3). La richesse d'un Etat n'est plus liée à la quantité de travail effectuée sur son territoire. Le taux de chômage ne nuit en rien à son enrichissement, bien au contraire.
· Ajoutons ceci : Il est tout à fait possible que, dans l'avenir, travailler ne soit plus une nécessité pour vivre.
En effet, aujourd'hui, la richesse d'un pays (qui est pour une large part indépendante du travail) est maintenant apte à subventionner un chômage que l'on juge inévitable et même nécessaire. La collectivité est en mesure d'assurer un revenu régulier et substantiel même à ceux qui ne travaillent pas (4). La richesse de l'Etat (assurée par le biais des impôts et de la CSG (5)) et la redistribution de cette richesse sur le mode de la solidarité le permettent.
· On pourrait donc vivre sans travailler. Mais, même si le travail est moins nécessaire qu'avant, le fait de travailler professionnellement est encore, pour longtemps, la meilleure façon de gagner sa vie. Et c'est aussi la meilleure des protections sociales. Il faut donc continuer à encourager le travail. Le travail nous donne l'estime de nous-même et la considération des autres. Les personnes sans emploi professionnel sont plus largement désocialisées que celles qui travaillent (le fait que les syndicats de chômeurs n'aient jamais pu prospérer le montre bien). Le travail a une valeur humaine "en soi" (6).
Notre société est divisée entre ceux qui travaillent beaucoup et trop et ceux qui travaillent peu et pas assez. Cela crée des frustrations de part et d'autre. Le fils prodigue (qui devient un SDF en vivant aux dépens de la puissance publique) envie le fils aîné (le travailleur qui pointe tous les matins). Et inversement.
Le fait d'indemniser les chômeurs est un palliatif et un pis aller. Disons-le tout net : il faut privilégier le travail pour tous. Et cela est possible si on diminue la durée hebdomadaire du travail. Il faut privilégier les aides actives (qui incitent au travail et qui sont elles-mêmes créatrices d'emploi) plutôt que les indemnisations passives (qui incitent à rester chômeur). Il faut inciter tout un chacun (et en particulier les femmes, les mères (7) et les 55-65 ans) à travailler. Les pays scandinaves ont compris qu'il valait mieux offrir des services de crèches gratuits pour les mères qui travaillent (et aussi un "impôt négatif") plutôt que de leur verser par diverses indemnités un revenu presque équivalent à celui qu'elles recevraient en travaillant (8). Ils ont également compris qu'il est possible de maintenir plus longtemps les personnes âgées au travail par des mesures appropriées (travaux à temps partiel, moins pénibles, aides domestiques, gymnastique sur le temps de travail). Du coup, 68% des 55-65 ans de Suède travaillent contre 32% en France.
Certains économistes (9) proposent même de remplacer toutes les allocations aux non-travailleurs, hommes et femmes, par l'offre d'un emploi d'intérêt public qui serait rémunéré un peu au-dessous du salaire des emplois privés. Qui refuserait se verrait privé de toute aide, à part les handicapés.
D'autres proposent que ceux qui bénéficient de la solidarité nationale (c'est-à-dire des prestations sociales de chômage) effectuent en contrepartie, un travail d'intérêt général bénévole (garde d'enfants, de malades, de personnes âgées...) (10).
L'idéal serait que tout un chacun puisse bénéficier d'un capital "temps de formation", d'un capital "temps de chômage" (droit de gagner sa vie sans travailler) et d'un capital "temps de travail" (droit, et peut-être devoir, de travailler), utilisables, tous trois, de 18 à 65 ans, les quotas de chacun de ces trois "temps" étant modulés en fonction de la quantité de travail disponible sur le marché et des caractéristiques du travail offert. Ce sont d'ailleurs là les propositions du Club de Rome (11).
· Le travail et la Bible
Le Décalogue dit : "Tu travailleras six jours et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est le jour du repos de l'Eternel ton Dieu". De même, Paul (II Thess 3) exhorte les Thessalonissiens à travailler comme il le fait lui-même, et ce " pour n'être à la charge de personne".
Par la suite, le fait d'avoir à travailler n'a jamais été remis en cause (12). Et même les moines devaient travailler pour gagner leur subsistance et échapper à la distraction.
Cependant, au Moyen Age, le travail est souvent conçu comme une manière de faire pénitence. Et pour St-Thomas, l'action est moins parfaite que la contemplation.
En revanche, pour les Réformateurs, le chrétien doit travailler dans le monde. Le travail devient une vocation. Il prend une dimension quasi liturgique.
Pour Marx, le travail a une double face. Par le travail, l'homme s'engendre lui-même. Il se réalise et se développe. Mais, dans l'organisation capitaliste, le travail est aussi le lieu de l'aliénation.
Le Christianisme d'aujourd'hui célèbre le fait que l'homme, par son travail, participe à l'oeuvre du Créateur et continue, en un certain sens, à la compléter et à la développer. Mais, face au chômage, il insiste aussi sur les exigences de la justice sociale. Et face aux conditions de travail, il rappelle les exigences d'une libération de tous les esclavages.
Citation : "Le remède au chômage, ce n'est pas la croissance, mais la régulation des modalités (et en particulier de la durée) du travail". (Jacques Freyssinet).
Alain HOUZIAUX
(1) Il y a en sus des chômeurs déclarés et inscrits, tous ceux qui poursuivent des études ou des formations faute de travailler, et aussi tous ceux (ou en général celles) qui choisissent de ne pas travailler, et aussi ceux qui arrêtent de travailler avant l'âge légal de la retraite. [retour texte]
(2) Rapport du Commissaire au Plan de 1999. [retour texte]
(3) L'Union Européenne ne donne aucun objectif aux Etats membres dans le domaine du chômage. Le plein emploi n'est pas un objectif pour les Etats libéraux. En effet le plein emploi améliore le pouvoir de négociation des salariés par rapport à leur patron. On préfère donc indemniser le chômage plutôt que de donner un pouvoir aux salariés. [retour texte]
(4) L'assurance maladie universelle, le versement d'un revenu minimum ou d'une retraite minimale pour tous peuvent maintenant être assuré grâce en particulier à des impositions opérées sur tous les revenus (et pas seulement par des cotisations prélevées sur le travail). Actuellement le financement de la protection sociale est assuré seulement pour 57% par des cotisations prélevées sur les salaires (contre 80% en 1995). Le reste est assuré par la CSG et les impôts (c'est-à-dire assuré par tous les citoyens imposables, quel que soit la source de leurs revenus : actions, obligations, revenus locatifs, retraites, héritages). [retour texte]
(5) "Ce n'est plus essentiellement le travail qui fonde le droit à la solidarité, mais l'appartenance à une collectivité. Le financement de cette solidarité est assuré par les revenus des citoyens et non par des cotisations prélevées sur le salaire et sur le travail". Joël Roman, Comment redéfinir les formes de la solidarité sociale ? Esprit , février 2001 ; cf aussi Michel Husson, Les casseurs de l'Etat social, La Découverte 2003, page 57. [retour texte]
(6) Le travail bénévole peut-il avoir un rôle psychologique et sociologique comparable à celui du travail salarié ? Ce n'est pas certain. D'ailleurs, il est vraisemblable que l'on aille vers un engorgement du travail bénévole. La demande de travail bénévole sera très vite supérieure à l'offre. [retour texte]
(7) Elles sont particulièrement exposées en cas de divorce et ont beaucoup de difficulté à reprendre un travail après une longue interruption. [retour texte]
(8) Plus de 70% des femmes travaillent dans les pays scandinaves, contre moins de 40% en Espagne. Bien plus, la politique des pays scandinaves favorise la fécondité (plus de 2 au Danemark contre 1,2 en Espagne), ce qui est prometteur pour le futur potentiel productif et pour le budget des retraites à venir ! Cf G. Esping-Andersen, Quel Etat-providence pour le XXIe siècle ? Esprit, février 2001. [retour texte]
(9) K. Galbraith et Mickey Kauss aux Etats Unis, P. Rosanvallon et J.P. Fitoussi en France. [retour texte]
(10) Ce système "solidarité-temps" est mis en oeuvre, dans certains cas, en Allemagne ; cf sur tout ceci B. Majnoni d'Intignano, La protection sociale, Le livre de Poche, 1997, pages 250 et 253. [retour texte]
(11) X. Gaullier, La protection sociale et les nouveaux parcours de vie, Esprit, février 2001. [retour texte]
(12) Notons cependant que, au début de l'ère chrétienne, les chrétiens devaient s'interdire certains métiers (acteurs, soldats, maîtres d'école etc...) en raison de leur lien avec la vie culturelle, cultuelle et politique d'un empire païen. [retour texte]