Conférences de l'Étoile

 

Les questions, les défis, les scandales : mars-mai 2004

 

LA LIBERTÉ SEXUELLE, JUSQU'OÙ ?

 

· Les réticences du Christianisme.

Le drapeau de la libération sexuelle est apparu avec Freud. C'est lui qui le premier a proclamé que, dans le domaine du sexe, rien n'était "contre nature". Et donc que rien n'était ni prohibé ni immoral. A sa suite, Marcuse a considéré que l'épanouissement sexuel était une fin en soi, c'est-à-dire une valeur morale. Mais, attention, cela veut dire aussi que les rapports sexuels ne doivent pas être instrumentalisés. La mécanique ne crée pas le bonheur.

Le Christianisme, lui, a manifesté bien des réticences vis-à-vis de la vie sexuelle. Ce n'est pas étonnant. Comme le dit la publicité : "C'est si bon que cela ne peut être qu'un péché !" (1) Ce qui ennuyait les théologiens chrétiens, c'est que l'on puisse éprouver du plaisir à faire l'amour même lorsque cela ne fait pas d'enfant. Il est en effet possible d'avoir des relations sexuelles, d'en avoir le désir et d'éprouver du plaisir à un âge ou à des périodes où la femme n'est pas ou plus féconde. C'est vrai, la nature est vraiment mal faite, du moins du point de vue des anciennes théologies chrétiennes !

Et St-Augustin regrettait même que la conception d'un enfant puisse s'accompagner d'un plaisir sexuel. Et, au Moyen Age, Grégoire Le Grand (à la différence de St-Thomas d'Aquin d'ailleurs) condamne le fait que l'on puisse prendre du plaisir lors de l'activité sexuelle.

De toute manière, c'est bien clair, il faut "racheter" et justifier le plaisir que l'on a à faire l'amour. Cela peut se faire par l'objectif de la procréation, par le fait que l'on s'est marié devant le curé, et aussi par le fait que l'on s'aime (cf Jean-Paul II "Seul l'amour peut exclure l'utilisation d'une personne par l'autre").

Donc, c'est clair, pour la théologie chrétienne, la sexualité a à voir avec le péché. Mais, comme le dit avec quelque malice le bon docteur Freud : "Le péché est indispensable si l'on veut jouir de toutes les bénédictions de la grâce divine ; le péché est donc en fin de compte une oeuvre agréable à Dieu" (2).

Cela dit, la grande question dans le domaine du sexe, c'est celle-ci : tout est-il permis ?

· Toutes les relations sexuelles sont-elles légitimes ?

A propos de cette question, plusieurs critères d'appréciation peuvent être évoqués.

· Le consentement mutuel. Il est admis par tous ou presque. Pour qu'une relation sexuelle soit légitime, il faut que les deux partenaires soient consentants sur le fond et sur la forme (3). Violer le consentement d'autrui, c'est mal. C'est au nom de ce principe que l'on exclut non seulement le viol, mais aussi la pédophilie, le consentement de l'enfant étant considéré comme insuffisamment éclairé. Mais on peut aussi poser la question : le consentement, jusqu'où ? Le devoir conjugal, jusqu'où ? Faut-il "consentir", même si on ne veut pas ? Il semble que la jurisprudence actuelle revienne sur le principe "Il n'y a pas de viol entre époux".

· Autre critère : la nature. De fait, on condamne généralement les actes sexuels "contre nature". Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui est "contre nature" ? Et pourquoi ce qui est naturel serait-il nécessairement bon et acceptable ? Une pulsion sexuelle (tout à fait "naturelle") peut être extrêmement violente et inciter au viol. A mon sens, l'activité sexuelle "contre nature", c'est celle qui est contre la nature de l'autre. La liberté sexuelle s'arrête là où commence la souffrance de l'autre.

· Autre critère : la fidélité aux engagements pris. De fait, devant le prêtre ou le pasteur, les conjoints se promettent fidélité. Ils le font librement et ils se doivent de tenir ces engagements. L'adultère n'est peut-être pas d'abord une faute de nature sexuelle. Il est un manquement à une promesse et aussi bien souvent un mensonge.

· Autre critère : la liberté. Beaucoup, et en particulier Kant, ont considéré le désir sexuel comme une aliénation, voire un esclavage. Que ce soit dans le mariage, ou hors du mariage, on peut devenir esclave de son désir sexuel. Même si deux personnes consentent à un acte sexuel, elles peuvent n'être libres ni l'une ni l'autre. Puisque les Commandements du Décalogue sont d'abord une école de liberté et de libération par rapport aux aliénations et aux esclavages, on peut peut-être traduire "tu ne commettras pas d'adultère" par "tu ne seras pas l'esclave de ton corps ni du corps de ton prochain". Ceci dit, la sexualité n'est pas nécessairement une aliénation. On peut rester libre même vis-à-vis de la sexualité, tout comme on peut rester libre vis-à-vis de l'argent (cf Rom 14,14).

· Autre critère : la nocivité. Ce critère a été mis en avant par les "utilitaristes" (J.S. Mill (4)). Les utilitaristes font la morale sur les conséquences des actes. Seul ce qui est nocif est interdit, ce qui pose la fameuse question : Une infidélité qui reste secrète (et qui ne fait de mal à personne) doit-elle être condamnée ? Mais les utilitaristes vous diront que, si elle conduit à un divorce (bien qu'elle soit restée secrète), elle s'avère nocive. Les utilitaristes sont souvent de grands moralistes !

· Le dernier critère que je voudrais évoquer surprendra sûrement : c'est celui de la dignité.

Cette notion de "dignité" est à la fois fondamentale et difficile à saisir.

La dignité est une limite à la liberté individuelle. Le Conseil d'Etat a statué dernièrement qu'un nain qui se prêtait volontairement, pour gagner sa vie, à des jeux humiliants, n'avait pas le droit de le faire parce qu'il renonçait au respect de la dignité de sa personne. Dans ce sens, la dignité s'oppose donc au fait que l'on puisse faire ce que l'on veut de son corps et de son sexe. Elle limite le droit de pouvoir dire "c'est mon choix, j'en ai le droit".

Ainsi, le critère pour répondre à la question "la liberté sexuelle, jusqu'où ?" n'est pas relatif aux modalités de la sexualité mais à la manière dont celle-ci est ressentie. Une relation sexuelle peut-elle être ressentie comme "indigne" ? Cette question se pose, que cette relation ait lieu ou non au sein du mariage, qu'elle soit "contre nature" ou pas. La sexualité légitime, c'est celle que le sens moral approuve.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le "sens moral" (il faut préférer cette expression à celle de "conscience morale") relève autant de la psychologie que de la morale. C'est le sentiment par lequel nous approuvons ou condamnons ce que nous faisons (Hutcheson (5)). C'est le sentiment d'être en accord avec soi-même. Il est subjectif et individuel. Il se manifeste par le dégoût, la honte ou au contraire le contentement et une certaine forme de bonheur.

Ce critère me paraît être le bon et vrai critère pour juger de la question de la liberté sexuelle. Il permet d'éviter un double écueil : juger de la sexualité uniquement en termes de morale (en disant "ceci, c'est bien", "cela, c'est mal"), ou bien dire que la sexualité n'a rien à voir avec la morale et la considérer comme une forme d'hygiène corporelle et comme une concession à la chair et au plaisir (ce qui est une manière de la dévaloriser).

Citations : "La morale est une attitude que nous adoptons vis-à-vis des gens que nous n'aimons pas" (Oscar Wilde).

"C'est si bon que c'est presque un péché" (Publicité)

"La conscience du péché vient lorsque l'on a perdu le plaisir" (Colette)

"Nous sommes les pires ennemis de notre liberté" (Jean-Louis Bory)

 

Alain HOUZIAUX


(1) Notons qu'il y a sans doute des degrés dans le "bon". Le devin grec Tirésias affirma que la femme éprouve, dans l'amour, neuf fois plus de plaisir que l'homme. L'enseignement biblique va dans le même sens (Gen 3,16). [retour texte]

(2) Freud, L'avenir d'une illusion, chapitre 7, cité par Odon Vallet, Petit lexique des idées fausses sur la religion, 2002, Albin Michel, page 185. [retour texte]

(3) Et pourtant Sade considère que chacun a le droit à la satisfaction sexuelle et que personne ne peut refuser les exigences de l'autre. [retour texte]

(4) J.S. Mill, philosophe utilitariste et économiste anglais (1806-1873). Cf "Mill" et "Sexualité" , Dictionnaire d'Ethique et de Philosophie morale, PUF. [retour texte]

(5) Francis Hutcheson, Philosophe intuitionniste irlandais, (1694-1746). Cf "Sens moral", Dictionnaire, op cit. [retour texte]

 

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