A-t-on le droit de donner la mort pour des raisons humanitaires ? La souffrance peut-elle rendre la vie intolérable et "indigne" ?
En cas d'euthanasie, est-ce au patient de décider ? A la famille ? Au médecin ? La demande d'euthanasie du malade atténue-t-elle la responsabilité du médecin ?
Faut-il légaliser l'euthanasie ? L'interdiction de donner la mort doit-elle rester la seule règle ? Si on légalise l'euthanasie, comment prévenir les abus ?
· Mais tout d'abord, qu'est-ce que l'euthanasie ?
"L'euthanasie, c'est l'acte d'un tiers qui met délibérément fin à la vie d'une personne dans l'intention de mettre un terme à une situation jugée insupportable" (définition du Comité Consultatif d'Ethique, 2000). L'euthanasie vise donc à procurer une mort en douceur.
On notera qu'il n'est pas fait état dans cette définition d'une demande ou d'un accord du malade. L'euthanasie est donc tout à fait différente d'une assistance à ce qui serait de fait un suicide voulu et demandé par le malade lui-même.
On peut d'ailleurs se demander si le fait que le malade demande lui-même à un soignant ou à un proche de hâter sa mort change considérablement le problème moral et juridique que pose l'euthanasie. Ce n'est pas certain. En effet, même si depuis 1791, la loi ne condamne plus le suicide, elle continue à condamner l'assistance au suicide. Le fait que le malade demande sa mort ne suffit pas à déresponsabiliser celui qui effectue l'acte. Chacun est toujours pleinement et solitairement responsable de ses actes, surtout lorsqu'ils concernent un tiers. Nous avons à respecter la liberté d'autrui. Mais nous n'avons pas à nous rendre complices de ce qu'il souhaite.
· Par ailleurs, la définition donnée à l'euthanasie fait clairement la différence entre "faire mourir" et "laisser mourir". Le fait de limiter les soins apportés à un malade ne peut être assimilé à une euthanasie, lorsque l'on cherche non pas à hâter la mort mais seulement à laisser se faire le processus naturel conduisant à la mort (1). En effet, la mort, en survenant naturellement en son temps, est l'issue normale de la maladie et même de la vie. Maintenir artificiellement quelqu'un en vie et prolonger ainsi son agonie constitue une sacralisation de la vie pour la vie. Mais c'est aussi une "diabolisation" de la mort. Celle-ci est alors considérée comme un événement anti-naturel, illégitime et condamnable qu'il faut tenter d'éliminer ou à tout le moins de retarder le plus possible. Respecter la vie, c'est aussi respecter le fait que nous ayons à mourir au temps fixé par la vie elle-même. Le droit de vivre inclut le droit de mourir naturellement.
· Quelles sont les raisons qui peuvent inciter à hâter la mort d'un malade ? Et comment peut-on évaluer la pertinence de ces raisons ?
Certaines personnes demandent qu'on les aide à "mourir dans la dignité". Que vaut cet argument ? L'expression est équivoque.
Signifie-t-elle "avoir le droit de mourir dès qu'on ne peut plus vivre en restant digne" ? Mais que veut dire rester digne ? Est-ce indigne d'avoir besoin d'être assisté ? Est-ce indigne d'avoir une existence délabrée ? Je ne le pense pas. Faudrait-il préférer la dignité à la vie ? Faudrait-il considérer que l'on n'a plus le droit de vivre lorsque l'on devient indigne ? Cela me paraît en contradiction absolue avec la prédication de la justification par grâce seule. Nous avons le droit le vivre quand bien même nous nous jugerions indignes et quand bien même nous serions effectivement indignes.
Perd-on le goût de vivre si l'on se sent indigne ? Je ne le pense pas. Plus on est affaibli et dépendant, moins cette notion de dignité a de l'importance. Et c'est très bien ainsi.
Ou bien "mourir dans la dignité" signifierait-il "pouvoir mourir sur demande" ? La dignité dont il est alors question serait celle de la mort volontaire, c'est-à-dire du suicide. Le suicide peut-il être considéré comme un acte de dignité ? C'est possible. Mais je doute que la dignité puisse être la principale motivation qui pousse au suicide ou à souhaiter mourir sur demande. Je vois dans le désir de "mourir dans la dignité" la prétention, suspecte à mon sens, de vouloir disposer de sa mort et d'en faire un acte qui vienne de soi-même.
Ainsi, à mon sens, la seule justification possible de l'euthanasie, ce n'est pas l'indignité. Ce ne peut être que la souffrance.
Supprimer la vie à cause de la souffrance, cela signifie que la vie ne vaut la peine d'être vécue que si elle s'accompagne d'une certaine "qualité de vie". La vie, à partir d'un certain degré de souffrance, ne serait plus la vie. Et par là même elle n'aurait plus alors à être protégée, secourue et soignée. Ce qui serait "sacré", ce ne serait pas la vie en elle-même, mais une certaine qualité de vie. Et dès lors que cette qualité de vie n'existerait plus, la vie serait désacralisée.
Que penser de cette manière de voir ? Il est exact que la vie n'est pas une réalité purement biologique. Elle implique un minimum de relation à soi-même et à autrui et aussi une certaine sensibilité au plaisir même ténu. Tout le problème est de savoir si un médecin, un soignant ou un proche peuvent se porter juge de cette qualité de la vie du malade. Beaucoup de ceux qui, à soixante ou soixante dix ans, jugent que la vie d'un grabataire n'est plus "la vie" n'ont plus la même opinion lorsqu'ils deviennent eux-mêmes grabataires. Ceux qui sont informés qu'ils disposent sur leur table de nuit d'une pastille d'un produit mortel ne prennent pas cette pastille. Cela peut faire réfléchir (2).
Mais, d'un autre côté, l'euthanasie ne doit pas faire peur. Il n'y a pas, contrairement à ce que dit St-Paul (I Cor 15,26) à considérer la mort comme le "dernier ennemi", c'est-à-dire comme l'ennemi absolu qu'il faudrait combattre et faire reculer à tout prix. Le fait de passer de la vie à la mort est un fait naturel, rapide et sans doute le plus souvent indolore. Quant à ce que l'on est après la mort, le problème ne se pose pas vraiment. Que l'on croit ou non à une forme d'existence après la mort, celle-ci en tout état de cause, ne sera ni pire, ni d'ailleurs meilleure que cette vie-ci. Elle lui sera incomparable, au sens strict.
Il n'y a donc pas à considérer le fait de mourir comme une tragédie. C'est peut-être ce qu'a voulu dire St-Paul lorsqu'il affirme "dans la vie comme dans la mort, nous sommes au Seigneur". Comme le dit Jacques Ricot (3), "lorsque la vie a fait son oeuvre et que la mort se profile inéluctablement, celle-ci n'est plus un mal absolu par rapport à la souffrance".
Ce qui compte, c'est de rendre la vie supportable dans ses derniers moments, même si ce que l'on fait pour cela peut, en conséquence, hâter la mort et l'avancer de quelques jours.
· Faut-il légaliser l'euthanasie ? Il me semble que non, pas plus qu'il n'y a lieu d'autoriser ou d'interdire le suicide ou le fait de donner la vie. Ce sont là des actes qui transcendent le droit.
Le droit n'interdit ni n'autorise le fait de donner la vie à un enfant dont on sait à l'avance qu'il sera malade. De même, il n'a ni à autoriser ni à interdire le fait de hâter la mort d'un incurable. Il doit seulement sanctionner les abus. Et, dans ce cas, l'acharnement thérapeutique, en tant qu'acte de violence volontaire, doit être sanctionné (4) au même titre que les euthanasies abusives. Reste à préciser les critères permettant de définir le seuil de l'abus.
Le Comité Consultatif d'Ethique propose une solution. Le fait de donner la mort resterait défini comme un crime. Mais si un acte d'euthanasie était poursuivi comme tel, le prévenu pourrait soulever, dès le début de la procédure, ce que l'on appelle en termes de droit une "exception", c'est-à-dire un élément qui, s'il est retenu, permet de faire exception à la règle générale et met fin à la procédure engagée.
Citations : "Je suis en pourparlers avec la mort ; je pèse ses propositions" (Paul Claudel).
"La mort semble bien moins terrible quand on est fatigué" (Simone de Beauvoir)
Alain HOUZIAUX
(1) Il faut cependant souligner qu'un médecin, obtempérant au désir de son patient de ne pas poursuivre les soins, est passible des peines prévues par le délit de non assistance à personne en danger (5 ans d'emprisonnement). [retour texte]
(2) On peut se rappeler la fable "La Mort et le Bûcheron" de La Fontaine. Le bûcheron, épuisé, appelle la Mort mais lorsque celle-ci se présente, il se remet en route. [retour texte]
(3) Jacques Ricot, Dignité et euthanasie, Editions Pleins Feux, 2003. Nous avons largement utilisé cet excellent ouvrage pour ce petit article. [retour texte]
(4) Au vu des articles 222-9 et 222-10 du Code Pénal. [retour texte]