Conférences de l'Étoile

 

Les questions, les défis, les scandales : mars-mai 2004

 

LES AFFAIRES, LA JUSTICE ET LA POLITIQUE.

 

Nous abordons là une question très délicate.

La France a un triste privilège. Elle vient en deuxième position, derrière les Etats-Unis, dans le classement des pays où, selon l'opinion publique, le gouvernement est corrompu (1).

La corruption est-elle un mal inévitable ? L'abus de biens sociaux est-il une banalité parfaitement admise ? (2) Est-elle un mal nécessaire ? Est-elle toujours considérée comme une faute ? Faut-il faire la différence, d'un point de vue moral, entre la corruption qui vous profite personnellement et celle qui profite à l'entreprise ?

La tentation de la corruption atteint-elle tout le monde ? Y a-t-il des cultures qui prédisposent à la corruption ?

· Comment devient-on corrompu ou corrupteur ?

Le problème que pose la corruption, c'est celui de la tentation. La tentation relève autant de la psychologie que de la morale.

Les études de Hartshorne et May (1928-1930) montrent que si l'individu se montre cohérent et constant dans sa manière de présenter ses options morales, il l'est peu dans son comportement effectif. Hannah Arendt (3) a écrit que "dans certaines circonstances, la plus ordinaire des personnes honnêtes peut devenir criminelle". Et Adorno (4) et Milgram (5) ont conduit des études et des expériences qui l'ont tout à fait confirmé.

Une expérience malicieuse (Darley et Et. Batson, 1973) montre clairement cet écart entre les principes que l'on professe et la pratique effective (6). Des séminaristes devaient préparer un exposé sur la Parabole du bon samaritain puis se rendre à quelques centaines de mètres plus loin, pour faire leur exposé, à une heure fixe donnée. Sur le chemin entre les deux lieux, un étudiant, complice, gît, apparemment mal en point. Les séminaristes s'arrêtent-ils pour le secourir ? Aucun de ceux qui s'estiment en retard (7). On doit donc le constater, c'est le fait d'être pressé ou non qui détermine leur attitude morale.

Autrement dit, c'est l'occasion qui fait le larron, le corrupteur et le corrompu.

Un autre élément peut favoriser la corruption. De nombreuses professions admettent une dissociation entre la pratique professionnelle et l'éthique privée. Ainsi un avocat accepte de défendre des causes qu'il peut réprouver à titre personnel. Les journalistes considèrent comme de leur devoir professionnel de rechercher des informations même s'il faut pour cela violer la vie privée des gens. De même, les hommes d'affaires peuvent accepter d'entrer dans le jeu de la corruption parce qu'elle profite aux intérêts de leur entreprise, et ce même si leur morale personnelle le réprouve.

· Pourquoi la société tolère-t-elle la corruption ?

Toute société fait une certaine place aux comportements déviants (8). Et en particulier elle tolère la corruption.

Une société fonctionnerait comme un individu. Il y aurait d'une part les principes (correspondant à l'"idéal du moi" de l'individu) et d'autre part les stratégies effectivement mises en jeu (correspondant aux processus d'adaptation et de défense du moi). Même Platon (9) concède un droit à l'infraction aux dirigeants ou plutôt à ceux qui savent user de leurs compétences

Comment expliquer la tolérance de la société actuelle vis-à-vis de la corruption ? C'est sans doute le fait que ceux qui sont lésés (les contribuables, les actionnaires, la collectivité) ne se perçoivent pas véritablement comme des victimes (10). Même une entreprise qui a été "doublée" au dernier moment par une autre ne sera jamais sûre d'être une victime et en tout cas ne pourra jamais le prouver.

D'ailleurs, en France, si l'on a le droit de porter plainte pour corruption, on n'a cependant que rarement la possibilité de se constituer partie civile (11). De ce fait la plainte peut rester sans suite.

Et, de la même manière, la corruption des hommes politiques est souvent difficilement sanctionable. En effet, elle est soumise à deux modes de sanction différents, concurrents et souvent contradictoires : la sanction judiciaire (dont sont exemptés dans certaines limites les hommes politiques du fait de leur immunité) et la sanction politique (leur réélection ou leur non réélection). La levée de l'immunité judiciaire d'un homme politique (permettant des poursuites judiciaires) se fait par ses pairs (politiques). Et bien souvent la condamnation judiciaire d'un homme politique n'empêche pas sa réélection.

· La corruption est-elle utile ?

Certains considèrent la corruption non seulement comme un mal nécessaire mais comme un corollaire indispensable à la marche des affaires et à la conquête des marchés.

D'ailleurs, le Droit fiscal lui-même semble le reconnaître et le légitimer. En effet, il précise : "Dans le cas où l'octroi de commissions secrètes par les entreprises est reconnu de pratique courante, le Ministère des finances peut, à la demande du contribuable, autoriser que soient considérées comme frais professionnels les sommes ainsi allouées" (12).

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que, depuis Robert Merton (13) "un courant continu de travaux s'attache à démontrer l'"utilité sociale" de la corruption, c'est-à-dire son insertion dans les fonctions sociales légitime." (14) En effet, elle facilite l'accès à des ressources rares (logement, patente, titre de séjour), et permet de cour-cicuiter les contraintes bureaucratiques.

Autrement dit, elle met en oeuvre le principe "la fin justifie les moyens" au profit des plus débrouillards. Tout serait donc permis pourvu que cela soit utile ! Ce qui importe, ce serait d'être "intelligent", c'est-à-dire avisé et pragmatique !

L'un des tenants de la pensée utilitariste et pragmatique, John Dewey (1859-1952) écrit : "Ce sur quoi nous insistons plus que tout, c'est que l'on considère l'intelligence comme la seule source et l'unique garant d'un avenir désirable et heureux" (15). Et, nous le savons bien, l'"intelligence" n'a rien à voir avec la morale, la parabole de l'intendant malhonnête et avisé (Luc 16,1-8) le montre bien.

· La confusion du bien et du mal.

En fait, si l'on veut réfléchir sur la corruption en termes théologiques et bibliques, il faut la penser comme une "tentation".

Qu'est-ce qu'une tentation ? La tentation, ce n'est jamais, ou presque, la tentation de faire le mal. Ainsi, lorsque Jésus a été soumis par Satan à une série de tentations (Mat 4, 1-11), celles-ci apparaissent toutes comme des propositions de faire quelque chose de bien. Changer les pierres en pains ? Cela pouvait nourrir les affamés ! Se jeter du haut du temple, en faisant confiance aux anges de Dieu pour qu'ils vous empêchent de vous faire mal en tombant ? Quelle magnifique preuve de foi ! Que Jésus devienne le Seigneur du monde et établisse le Royaume de Dieu sur terre ? Qui pourrait être contre !

La tentation se présente presque toujours comme une stratégie pour faire quelque chose de bien ou de normal : remporter un marché, remplir les caisses d'un parti, se verser une récompense pour une tâche que l'on a menée à bien ...

On le voit, Satan est habile à se transformer en ange de lumière (II Cor 11, 14). Et c'est pourquoi le Notre Père prie : "garde-nous de consentir à la tentation" (16)

La première tentation relatée dans la Bible, c'est celle d'Adam et Eve. Le Serpent leur propose de manger le fruit de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen 2-3). En fait, cet Arbre, selon la lecture juive traditionnelle, devrait être appelé l'Arbre de la confusion du bien et du mal (17). C'est tout à fait significatif. La tentation survient lorsque l'on en vient à confondre le mal avec le bien.

Mais, dans ce cas, comment démêler le bien du mal ? Un seul critère selon le Judaïsme : En toutes circonstances et aveuglément, obéir à la Thora (la Loi). "Tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas". Il faut d'abord obéir à la Thora, même quand on ne comprend pas pourquoi. Et peut-être ensuite on comprendra (18).

On est proche de l'"impératif catégorique" de Kant : rester par principe fidèle à des principes, quelles que soient les circonstances, et même si surgissent des motifs légitimes pour les transgresser.

Lévinas dit : "Il faut aimer la Thora plus que Dieu lui-même". On peut traduire : il faut rester fidèle à l'interdiction du vol et de la corruption, quand bien même il vous semblerait que c'est Dieu lui-même qui nous pousse à la transgresser.

Face à la corruption, on est en fait partagé entre deux attitudes qui ne sont bonnes ni l'une ni l'autre.

- Soit une indignation vertueuse, bien pensante et peut-être quelquefois de pur principe.

- Soit une tolérance désabusée face à une banalisation des "affaires".

Citations : "Les hommes n'hésitent pas à renoncer à la vertu pour la richesse" (Adam Smith)

"La richesse est pareille à l'eau de mer : plus on en boit, plus on a soif" (Arthur Schopenhauer).

"Nous obéirons à la Loi, et c'est seulement après que nous l'entendrons" (Ex 24,7)


Alain HOUZIAUX


(1) Alternatives économiques, janvier 2004, page 46. [retour texte]

(2) L'abus de biens sociaux, c'est le fait pour un dirigeant de se servir, de mauvaise foi, des biens ou du crédit de la société contre les intérêts de celle-ci.

En France, 61% des chefs d'entreprise considèrent qu'il n'est pas grave de faire payer par son entreprise une note de restaurant personnelle. 40% estiment que le fait d'emmener son conjoint aux frais de l'entreprise dans un voyage professionnel n'est pas grave. Cf J.F. Renucci et M. Cardix, L'abus de biens sociaux, PUF 1998. [retour texte]

(3) Eichman à Jérusalem , 1963. [retour texte]

(4) Adorno, né en 1950 a étudié les types de personnes qui, selon les circonstances, étaient prêtes à succomber à des comportements nazis ou facistes. [retour texte]

(5) Milgram a cherché à comprendre comment on pouvait devenir tortionnaire, par exemple en acceptant d'administrer des chocs électriques à un enfant sous prétexte de voir si ce traitement pouvait faciliter un apprentissage. Il s'avère que 65% des personnes peuvent aller jusqu'à administrer des chocs qu'ils savent être dangereux si les circonstances les y incitent, et ce sans que cela n'ait aucune corrélation avec les caractéristiques psychologiques et morales des personnes (celles-ci étant diagnostiquées par un test de personnalité). [retour texte]

(6) Cf St-Paul (Rom 7,15) : "Je vois et j'approuve le bien, mais c'est le mal que j'accomplis". [retour texte]

(7) Owen Flanagon, Psychologie morale, in Dictionnaire d'Ethique et de philosophie morale (Dir. M. Canto-Sperber), PUF, 1996. [retour texte]

(8) Le concept d'"anomie" a été introduit par Durkheim (1858-1917). [retour texte]

(9) République III , 389, b, c. [retour texte]

(10) Pierre Lascoumes, Corruptions , Presses de Sciences Po, 1999, p. 16. [retour texte]

(11) Le droit d'exercer l'action civile n'appartient qu'à ceux qui ont personnellement souffert du dommage directement créé par l'infraction. Ainsi les salariés d'une entreprise, victime d'un abus de biens sociaux ne peuvent pas se porter partie civile. [retour texte]

(12) Cité par Pierre Lascoumes, op cit, p. 68. [retour texte]

(13) Robert Merton, sociologue américain né en 1910. [retour texte]

(14) Pierre Lascoumes, op cit, p. 117. Croissance et corruption iraient-elles de pair ? On pourrait rappeler ici l'ambiguïté du "levain". C'est un ferment. Et à ce titre il est à la fois principe de croissance (cf Mat 13,33) et de corruption (cf Mat 16,6). [retour texte]

(15) John Dewey, The later works, vol. 2, p. 19-21. [retour texte]

(16) Traduction de J. Carmignac, Recherches sur le Notre Père, Paris 1969. [retour texte]

(17) En effet, le verbe hébreu que l'on traduit par "connaître" signifie aussi "coucher avec une femme", c'est-à-dire "se confondre" avec elle et "se mêler" à elle. [retour texte]

(18) Exode 24,7 : "Nous obéirons à la Loi, puis nous l'entendrons". Mais je suis conscient que cette phrase peut devenir le terreau d'un fanatisme pseudo-vertueux. [retour texte]


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