Conférences de l'Étoile

 

Les questions, les défis, les scandales : mars-mai 2004

 

L'AIDE AU TIERS-MONDE, À QUOI BON ?

 

L'aide au Tiers-Monde est-elle un gaspillage ? Est-elle vraiment utile pour les pays du Tiers-Monde ?

L'aide au Tiers-Monde n'a plus bonne presse. L'aide fournie par les pays riches est tombée au plus bas (par rapport au PNB de ces pays) depuis 1945. Celle de la France baisse régulièrement. Néanmoins, rapportée au PNB, elle vient en cinquième position (derrière le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède) très loin devant celle des Etats-Unis.

L'humanitaire d'Etat relaie de plus en plus l'humanitaire privé. Le budget des ONG augmente de manière considérable mais il est de plus en plus alimenté par des financements publics (à hauteur de 50%). L'aide formée par les ONG ne représente que le quart de la totalité de l'aide au développement.

· Une parabole scandaleuse.

Peut-on trouver dans la Bible un texte qui permette de réfléchir à cette question ? Ce n'est pas évident. Nous partirons d'une parabole de Jésus (Luc 16, 1-13) qui, à première vue, paraît scandaleuse et incompréhensible.

"Il y avait un homme riche qui avait un gérant, et celui-ci lui fut dénoncé comme dilapidant le bien qu'il possédait. Il l'appela et lui dit : qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion car tu ne pourras plus être mon gérant. Le gérant ... fit appeler chacun des débiteurs de son maître et dit au premier : combien dois-tu à mon maître ? Cent mesures d'huile, répondit-il. Et l'intendant lui dit : prends ton billet, assieds-toi vite, écris : cinquante. Et il dit à un autre : et toi, combien dois-tu ? Cent mesures de blé, répondit-il. Et il lui dit : prends ton billet et écris : quatre vingts. Le maître loua le gérant infidèle de ce qu'il avait agi en homme avisé.

Prenons le risque de "traduire" cette parabole en fonction du problème qui nous occupe :

Le patron représentera les pays riches et développés, et les fermiers les pays du Tiers Monde. Et à l'interface, il y a le gérant (appelé aussi l'intendant). Il symbolise "l'aide au Tiers monde". Il a un rôle ambigu. Et il est accusé de gaspillage. De fait, à première vue, en diminuant la dette des fermiers, l'intendant dilapide malhonnêtement la richesse de son patron.

Et pourtant son patron le loue. Essayons de comprendre pourquoi. En fait, cet intendant agit tout à fait honnêtement.

Nous allons le montrer. A l'époque de Jésus, l'intendant d'un domaine n'était pas rémunéré par son patron. Il l'était par une commission en nature que lui versaient directement les fermiers chaque fois qu'il recouvrait un fermage (1).

Dès qu'on a saisi ce point, notre parabole s'explique parfaitement. Pour se faire des amis parmi les fermiers qui vont ensuite l'aider, espère-t-il, l'intendant renonce purement et simplement à percevoir sa commission. Il ne lèse donc aucunement son patron. Le fermier qui devait verser cent mesures d'huile (dont cinquante de commission pour l'intendant) n'en a plus que cinquante à verser et celui qui devait cent mesures de blé (dont vingt pour l'intendant) n'en a plus que quatre vingts à verser. Et du coup l'attitude du patron s'explique ! Il peut louer l'intendant parce que celui-ci, loin d'être malhonnête à son égard, a agi avec intelligence et générosité. Il est content parce qu'il garde ses fermiers qui lui rapportent pas mal d'argent.

Tout comme l'attitude du gérant, l'aide au Tiers-Monde est à la fois généreuse, habile et utile aux pays riches. Le Ministère du gouvernement français qui accorde des subventions aux pays pauvres peut être loué par le MEDEF.

Si les pays riches aident les pays pauvres, c'est d'abord pour se sauver, eux, les pays riches et pour pouvoir continuer à commercer avec les pays pauvres ! Les nations riches sont embarquées, par la mondialisation, dans le même bateau que les nations pauvres. Et si les nations pauvres "explosent", c'est la totalité du bateau qui coulera. Donc les pays riches ont tout à fait intérêt à aider les pays pauvres. D'ailleurs, de même que le gérant aura, dans l'avenir, besoin de l'aide des fermiers, les pays riches auront, eux aussi, besoin des pays pauvres (2). Le gérant a besoin des fermiers. Le patron aussi et les fermiers ont besoin du patron et du gérant. Et en conséquence ils s'entraident.

· C'est le Tiers Monde qui aide les pays riches.

Est-ce le Nord qui aide le Sud, ou l'inverse ? En fait c'est le Sud qui finance d'avantage le Nord que l'inverse.

Jusqu'à ce jour, les sommes que le Sud a versées au Nord au titre du remboursement de la Dette (3) ont été sept supérieures à celles que le Nord a versées au Sud au titre de l'aide publique au développement. Pour la seule année 1999, les pays à faible revenus ont payé au Nord une somme cinq fois supérieure à celle qu'ils ont reçue.

Et en conséquence, les pays les plus pauvres sont toujours plus pauvres. Et les pays les plus riches sont toujours plus riches. En 1900 les revenus moyens des pays riches étaient cinq à six fois supérieurs à ceux des pays pauvres. En 1998, ils étaient plus de soixante dix fois supérieurs.

Autre chiffre. La Dette que les pays du Sud avaient contractée avant 1982 vis-à-vis du Nord a déjà été remboursée quatre fois (du fait du jeu des intérêts composés qui augmentent considérablement le montant à rembourser). Et pourtant, aujourd'hui, les pays du Sud sont quatre fois plus endettés vis-à-vis du Nord qu'ils ne l'étaient en 1982.

L'annulation de la Dette est-elle une solution ? Michel Rocard écrit : "Effacer toute la Dette, ce n'est pas si simple. On casse ainsi toute confiance de la part des prêteurs. Les pays bénéficiaires auront alors du mal à financer leurs projets. Pour ma part, je plaide pour le remboursement des prêts en monnaie locale. Cela peut mettre l'argent du remboursement des prêts dans des projets d'école, de santé etc... décidés d'un commun accord entre les parties" (4)

· Pourquoi aide-t-on les pays du Tiers-Monde ?

Les raisons pour lesquelles les pays riches aident les pays pauvres sont diverses. Elles ne relèvent pas toutes, loin de là, d'un idéal de solidarité et de générosité.

Le sentimentalisme de l'assistance humanitaire permet de dissoudre les crimes d'Etat et des responsabilités politiques dans une "liturgie du malheur" (5), avec ses rites, ses spectacles et sa prétention à être au service d'un idéal. La médiatisation de l'aide est quelquefois abusive et coûteuse (6). Mais, convenons-en, elle peut aussi être extrêmement efficace (7).

Des considérations politiques motivent bien des assistances économiques. Celles-ci sont souvent accompagnées d'"assistances militaires" ayant un intérêt stratégique. Et elles se monnaient en allégeances politiques bien utiles notamment lors des votes à l'ONU.

Des motivations purement économiques interviennent aussi. On oblige souvent le pays qui bénéficie d'une aide à l'utiliser en partie pour acheter les produits du pays donneur, même si ceux-ci ne sont pas prioritaires pour lui. Cette aide dite "liée" est donc un investissement rentable, les pays donateurs récupérant en fait leur mise. Cette aide "liée" tend à diminuer, mais elle reste néanmoins importante.

Les pays riches favorisent en priorité, dans les pays pauvres, la production de matières premières (produits alimentaires et minéraux) dont ils ont besoin. Ces produits sont exportés. Les pays pauvres ne sont pas incités à créer des industries de transformation. Cela nuit à leur développement et à leur commerce intérieur. De plus les bénéfices recueillis du fait de l'exportation des matières premières servent principalement au remboursement de la Dette. Ils ne profitent donc que très peu aux pays "aidés".

Si les pays riches voulaient vraiment aider au développement de l'économie des pays pauvres et favoriser leurs exportations sur le marché mondial, il vaudrait mieux qu'ils diminuent leurs subventions aux productions de leur propre pays, ce qui les rendrait moins compétitives par rapport à celles des pays pauvres. En aidant la Corrèze, on nuit au Zambèze.

Certes, il peut aussi y avoir une aide au Tiers Monde désintéressée et purement généreuse. Mais elle peut aussi avoir des effets pervers (8). Ainsi, par exemple, l'aide alimentaire incite les pays aidés à ne pas développer leur propre production agricole.

L'aide au Tiers-Monde profite aux riches des pays pauvres. Elle accroît dans ces pays l'écart entre les riches et les pauvres. Certes, certains disent que l'enrichissement des plus riches finit par bénéficier aux plus pauvres. Mais c'est faux.

L'augmentation des inégalités des richesses dans un pays nuit à la croissance dans ce pays. En effet il faut que la consommation locale puisse suivre la production. De plus, ceux qui s'enrichissent dans les pays aidés cachent leur magot dans des paradis fiscaux des pays riches.

Ainsi, la moitié des sommes prêtées aux pays pauvres par les pays riches retourne dans les banques des pays riches. Les sommes en banque, pour le compte des potentats africains ou autres, représentent donc la moitié de la Dette des pays pauvres vis-à-vis des pays riches (9).

· Quelques règles pour que l'aide au Tiers-Monde soit plus efficace

- L'aide a un impact significatif sur la croissance seulement si l'apport n'est pas démesurément élevé par rapport au PIB du pays aidé (10)

- L'aide ne doit pas d'abord favoriser les exportations des pays pauvres vers les pays riches. Un pays n'est en capacité d'exportation que lorsque son marché intérieur (la consommation locale) atteint un certain niveau (11).

- Il faut réduire le plus possible les intermédiaires entre les donateurs et les aidés. Les organismes chargés de l'aide et les institutions financières internationales doivent être mis en concurrence. Leur gestion doit être contrôlée. Lors de la mise en oeuvre du développement dans les pays aidés, les ONG et les institutions financières ne doivent pas se substituer aux organisations locales des pays aidés.

- Il faut augmenter l'aide en matière d'éducation et de santé. Elle ne représente qu'un à deux pour cent de l'aide totale.

- On ne peut pas connaître à l'avance les effets d'une intervention d'aide. Et c'est pourquoi il faut préférer les petits pas et les actions réversibles que l'on peut facilement annuler et amender.

- L'aide au développement doit être effectuée directement auprès des pauvres des pays pauvres, et non auprès des riches.

- L'aide ne doit pas exporter des modèles idéologiques mais permettre la mise en oeuvre d'idées de développement ( réforme agraire, accès à l'eau, réglementation du marché, couverture d'assurance sociale, etc...)

Citation : "Avoir le courage de changer ce que l'on peut changer, la sérénité d'accepter ce que l'on ne peut pas changer et l'intelligence de savoir distinguer l'une de l'autre" (Marc Aurèle).

 

Alain HOUZIAUX


(1) Ces commissions de recouvrement souvent usuraires étaient interdites par la loi mosaïque mais tolérées par l'usage. Cf. Eric Fuchs, L'exigence et le don , Labor et Fides, 2000 page 195 et 196. [retour texte]

(2) Jacques Attali prévoit que certains pays du Nord seront amenés à s'ouvrir massivement aux émigrés du Sud, voire à rivaliser pour les attirer, et ce pour trois raisons :

. pour éviter la concurrence des "immigrés virtuels", vivant dans les pays du Tiers Monde et travaillant, via Internet en particulier, pour les entreprises des pays riches. En effet ces Etats ne peuvent prélever de taxes sur leur travail ni bénéficier de TVA sur leur consommation.

. pour éviter de voir leurs propres diasporas maltraitées en représailles de leur refus d'accueillir les immigrés.

. pour compenser leur effondrement démographique et éviter d'avoir à reculer drastiquement l'âge de la retraite. [retour texte]

(3) Apportons quelques précisions à propos de cette fameuse Dette. Les Etats du Tiers Monde doivent rembourser leur dette extérieure en devises étrangères (généralement en dollars) et, pour cela, ils utilisent une partie plus ou moins grande de leurs revenus d'exportation. Ceux-ci sont en forte baisse (entre 15% et 40% en 1998 selon les produits). Cette baisse de revenus oblige ces Etats, pour pouvoir rembourser leur dette, à souscrire de nouveaux emprunts à des taux élevés (10% à 15% alors que les pays les plus industrialisés peuvent emprunter à des taux de 3 à 5%).

Il existe trois grandes catégories de créanciers de la dette extérieure des pays du Tiers Monde : les institutions mondiales (FMI et Banque Mondiale), le secteur privé (banques,...) et les Etats (principalement les plus industrialisés). Le FMI et la Banque Mondiale (auprès desquels sont souscrits 30 à 75% des emprunts) ne renoncent jamais à leurs créances, pas plus que les institutions privées (dont les créances représentent 50% de la dette des principaux pays d'Amérique latine et du Sud-Est).

Les mesures d'annulation éventuelle ne concernent donc que les dettes d'Etat à Etat. Elles ne peuvent être octroyées que pour quelques pays qui ont suivi les programmes d'ajustement structurel et seulement pour des sommes sur lesquelles aucun ré-échellonement n'a été décidé. En fait, pour ces quelques Etats (Ouganda, Mozambique, Bolivie ...), 8% seulement de la dette a été annulée.

Cf. Eric Toussaint, Enrayer la spirale infernale de la dette, in Contre la dictature des marchés, Ouvrage collectif publié par Attac , Vo Edition, 2000. [retour texte]

(4) Questions de sens, novembre 2003, page 51. [retour texte]

(5) Cf Rony Brauman, Assistance humanitaire, Dictionnaire d'Ethique et de Philosophie morale, PUF 1996. [retour texte]

(6) L'opération "du riz pour la Somalie" menée par B. Kouchner et J. Lang. 90 millions de francs ont été dépensés pour envoyer 6000 tonnes de riz qui, sur le marché mondial, ne coûtaient que 6 millions de francs. [retour texte]

(7) Toujours en Somalie, ce sont les ONG qui ont alerté l'opinion mondiale et ont ainsi permis à des centaines de milliers de personnes d'être sauvés d'une mort certaine. [retour texte]

(8) C'est ce que l'on appelle l'effet pervers de la parabole du bon Samaritain. Il peut arriver que ce que l'on fait pour suivre l'enseignement évangélique de cette parabole soit plus nocif qu'utile. C'est souvent un sentiment de culpabilité qui suscite l'action humanitaire. Mais celle-ci n'en devient pas pour autant efficace politiquement et économiquement. [retour texte]

(9) David Sogge, Les mirages de l'aide internationale, L'Atelier, page 60. [retour texte]

(10) D. Sogge, op cit, page 224. [retour texte]

(11) Cf Michel Rocard : "Il n'est pas vrai que la clé du développement des pays pauvres soit l'accès de leurs produits aux marchés mondiaux. Il est dangereux de mettre en situation de libre échange intégral des pays dont le niveau de développement est très inférieur à celui des pays riches. Il faut donc d'abord favoriser le marché intérieur. Et il faut, au moins au départ, que le pays aidé adopte une politique protectionniste". Questions de sens, op cit page 50-51. [retour texte]

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