Conférences de l'Étoile

 

Les questions, les défis, les scandales : mars-mai 2004

 

ISRAËL, LES JUIFS ET L'ANTISÉMITISME

 

Aujourd'hui, on critique la politique de l'Etat d'Israël vis-à-vis des Palestiniens (1). Est-ce pour autant une critique des Juifs en tant que tels ? Y a-t-il un renouveau de l'antisémitisme ? La réprobation de la politique d'Israël est-elle le voile d'un nouvel antisémitisme ?

Il est vrai que la critique de la politique de l'Etat d'Israël est de nature complexe. On ne la critique pas de la même manière que l'on critique la politique de la Russie vis-à-vis des Tchétchènes. Certains arguments visent, que cela soit avoué ou non, le peuple juif en tant que tel. On fait valoir que le peuple juif, et la nation qui le représente (l'Etat d'Israël) ont des obligations particulières dans le domaine éthique et même théologique.

On avance les points suivants :

- Le peuple d'Israël n'est pas un peuple comme les autres. Il a des devoirs spécifiques. Il est le témoin d'une espérance et d'une mission qui durent depuis 3500 ans. Sa mission lui a été confiée par Dieu lui-même. Il a à se soumettre d'une manière toute particulière aux exhortations des prophètes d'Israël. Et l'Etat d'Israël devrait avoir une attitude politique cohérente avec ces exigences (2).

- Le peuple d'Israël, parce qu'il a subi le martyre de la persécution antisémite devrait être vacciné à tout jamais contre toute tentation de violence. L'Israël d'aujourd'hui, devrait, dit-on, se souvenir de la prédication adressée à l'Israël des temps bibliques : Tu ne feras pas subir aux autres ce qu'on t'a fait subir. Souviens-toi que tu a été esclave en Egypte ; et de ce fait, tu ne mettras personne en esclavage. Souviens-toi que tu as été étranger en Egypte ; et de ce fait tu respecteras l'étranger (Ex 22,21 ; 23,9).

En fait, pour beaucoup d'entre nous, Israël est un peuple que l'on voudrait exemplaire. Le peuple d'Israël est, de fait, plus ou moins idéalisé. Puisqu'Israël a beaucoup souffert de ce qu'il y a de plus diabolique dans l'humanité, on voudrait qu'il nous montre le chemin d'une certaine forme de sainteté.

Nous serions moins émus par le sort des Palestiniens s'ils étaient persécutés non pas par le peuple juif mais par des Pakistanais par exemple. Ce qui nous émeut, c'est que les Palestiniens sont devenus "les juifs" (c'est-à-dire, symboliquement, les persécutés) des Juifs (c'est-à-dire du peuple qui devrait se souvenir qu'il est le peuple de la Shoah).

Si l'Etat d'Israël n'était pas l'Etat des Juifs, on le jugerait ni plus ni moins sévèrement qu'un autre état cherchant à accroître son territoire et à défendre ses intérêts. Mais parce qu'il est l'Etat des Juifs, notre critique se fait plus dure et peut-être aussi plus passionnelle. Et puisqu'il s'agit d'une critique adressée aux Juifs en tant que tels, on peut sans doute y voir une forme d'antisémitisme un peu particulière, si l'on définit l'antisémitisme comme une critique des Juifs en tant que Juifs.

Ainsi, après avoir connu un antisémitisme fondé sur le rejet de la prétendue élection d'Israël, on assisterait à un antisémitisme fondé sur la reconnaissance de cette élection particulière et de cette mission spécifique.

En fait, on pourrait dire que ces "nouveaux antisémites" ("théologiquement corrects" puisqu'ils reconnaissent la spécificité du peuple juif) sont plus "judaïsants" que les Juifs eux-mêmes. Ils sont convaincus, plus que les Juifs eux-mêmes, que le peuple d'Israël et l'Etat d'Israël ont une vocation propre. Les politiciens d'Israël préfèreraient sûrement ne pas bénéficier de cet honneur et être jugés selon des critères communs. Mais les censeurs de l'Etat d'Israël ne l'entendent pas de cette oreille. A l'image de ceux qui veulent faire le bonheur des autres malgré eux, ils veulent faire d'Israël un peuple élu et saint malgré lui !

La déception éprouvée à l'égard de l'Etat d'Israël est à la hauteur de l'espérance qu'il avait suscité alors qu'il était le peuple (rescapé de la Shoah) des pionniers socialistes qui faisaient fleurir le désert grâce à leurs kibboutz joyeux, fraternels et quasi-messianiques.

Cette déception atteint toutes les classes d'âge, mais elle est peut-être plus forte chez les plus âgés d'entre nous. Dans leur enfance, on leur a raconté l'épopée du bateau "Exodus" comme une réitération de l'Exode biblique. Au cours de leur jeunesse, ils ont souvent travaillé, chanté et fait leurs choix politiques au cours de séjours dans les kibboutz. Et c'est pourquoi, par réaction, par déception et par frustration, ils risquent de tomber dans une sorte de dépit amoureux.

· "Etre ou ne pas être, telle est la question".

Peut-on esquisser une défense d'Israël qui soit fondée, elle aussi, sur des arguments théologiques (3)  ? Le peuple d'Israël (que ce soit celui des temps bibliques ou celui d'aujourd'hui) est placé devant une double contrainte.

Hier (aux temps bibliques) comme aujourd'hui, le peuple d'Israël doit, au nom de la vocation que Dieu lui a confiée, assurer son existence. Il a toujours été en danger de mort, mais il faut qu'il continue à vivre, et ce pour des raisons qui sont de fait théologiques. Si le peuple saint disparaissait, ce serait le projet de Dieu lui-même qui serait sans "lieu-tenant" sur cette terre. Et pour pouvoir continuer à exister et ainsi assurer sa mission, il faut sans doute qu'Israël assure son existence vis-à-vis des Cananéens (aux temps bibliques) et vis-à-vis des Arabes et des Palestiniens (aux temps d'aujourd'hui).

Aujourd'hui, si l'Etat d'Israël se montre aussi vindicatif, c'est sans doute parce que, à tort ou à raison (à tort sans doute), il continue à craindre pour son existence même. Alors que la Shoah pourrait être pour lui une règle lui rappelant de ne pas faire subir aux autres ce qu'il a subi lui-même, elle est plutôt la mémoire obsessionnelle d'un destin qui pourrait se renouveler s'il cesse de se montrer fort, puissant et même belliqueux.

C'est là le paradoxe. Pour pouvoir continuer à exister et à exercer la mission que Dieu lui a confiée, Israël doit prendre le risque de désobéir à l'éthique de cette mission (4).

Si Israël ne s'était pas constitué en Etat, s'il était resté un peuple saint, juste et exemplaire, il aurait pu succomber sous les vagues de l'antisémitisme. Il aurait sans doute gardé son âme, mais il aurait pu perdre sa vie.

En fait, le problème de cette double contrainte a été déjà débattu dès les temps bibliques. Israël doit-il être un Etat comme les autres ? Aux premiers temps de son entrée en Canaan (la Terre Promise), le peuple d'Israël ne constituait pas un état. Pour se conformer à la volonté de Dieu, il était un peuple de nomades dont Dieu était le seul roi et le seul général en chef. Au fond, Israël, était une sorte de diaspora en marche. Mais ensuite, Israël a voulu avoir un roi et devenir une nation comme les autres. Et c'est ce qui s'est passé à partir de David. Et certains prophètes ont estimé qu'Israël avait été puni par des exils successifs pour avoir oublié sa mission spécifique (5).

· Deux remarques :

Face au risque que représente ce nouvel antisémitisme "théologiquement correct", je ferai deux remarques :

- C'est par un amalgame trop hâtif que l'on assimile le peuple d'Israël et l'Etat d'Israël. De même, il n'y avait pas lieu d'assimiler le Catholicisme avec les Etats pontificaux quand ils existaient. L'Etat d'Israël doit être jugé en fonction de critères politiques, moraux et universels et non pas en fonction de critères théologiques et spécifiques.

De son côté, Israël devrait accepter d'être critiqué comme tout Etat peut l'être, sans brandir la crainte d'un nouvel antisémitisme. Il est vrai que le peuple juif (diaspora incluse) est profondément insécurisé. Et cela peut se comprendre. De fait, on constate que même les populations juives les plus assimilées et les plus acceptées se sentent très vulnérables. Le fait qu'elles rappellent de manière insistante le martyre de la Shoah le montre bien. Mais on peut s'étonner que, paradoxalement, ce sont les populations qui ont été le moins marquées par la Shoah (les Juifs des Etats-Unis par exemple) qui insistent le plus sur le devoir de mémoire. Comment l'expliquer ?

- Il se peut que la critique "théologiquement correcte" de l'Etat d'Israël puisse, quelquefois, couvrir un antisémitisme classique. En effet, l'adage "qui aime châtie bien" (qui s'explicite ici "c'est parce que je suis philo-sémite que je me donne le droit de critiquer Israël") est une vieille ruse qu'utilisent les bien-pensants pour justifier des sentiments agressifs tout à fait communs.

Ceci dit, il ne faut pas systématiquement considérer l'opposition à la politique d'Israël comme une forme d'antisémitisme. Ce qui le montre bien, c'est que, aux Etats-Unis, les Démocrates, qui ne sont en rien antisémites, sont hostiles à la politique d'Israël. Et inversement les Républicains, qui seraient peut-être plus enclins à l'antisémitisme, sont favorables à la politique agressive d'Israël parce qu'ils la jugent nécessaire pour contenir le monde arabe. De la même manière, en France, ce sont les moins antisémites qui sont généralement les plus hostiles à la politique d'Israël. Et en revanche, ceux qui soutiennent la politique américaine et celle d'Israël n'ont pas forcément beaucoup de sympathie pour les Juifs.

Citation : "Un élu est un homme que le doigt de Dieu coince contre un mur" (Jean-Paul Sartre).

 

Alain HOUZIAUX


(1) Et cette réprobation peut devenir une réprobation de l'existence même de l'Etat d'Israël. [retour texte]

(2) Cette fonction de peuple élu pour le service de la justice et de la sainteté se perçoit clairement à partir de la logique de la prière d'Abraham intercédant pour Sodome et Gomore. Et elle est rappelée par le grand rabbin Sirat dans un article du Nouvel Observateur (30 novembre 2003). Si, au sein de la population de ces villes, il y a quelques justes, toute la population sera épargnée et sauvée. Le peuple d'Israël a pour mission d'être "ces quelques justes" qui, par leur justice et leur sainteté, sauvent l'ensemble de la population de la planète. Si le peuple d'Israël cesse d'être saint, c'est l'ensemble de l'humanité qui est perdu. [retour texte]

(3) Cf Jean Daniel, La prison juive, Odile Jacob, 2003. [retour texte]

(4) La problématique de ce paradoxe se retrouve aussi pour le Christianisme. Etait-il nécessaire et légitime que le Christianisme, pour pouvoir perdurer en tant qu'Eglise sainte, évangélique et apostolique, se compromette avec les puissants et se constitue en Etat (les Etats pontificaux) ? [retour texte]

(5) Dans la Bible, Israël est normalement désigné comme "am" (peuple). Mais il est aussi appelé "goy" (nation) quand son comportement le rapproche des autres nations, ce qui encourt alors la critique des prophètes (Ex 32,9 ; Jérémie 36). [retour texte]

 

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