Conférences de l'Étoile
Le Retour du Religieux, qu'en penser
?
Michel Lacroix : Le New Age, un "grand
tournant" ou une forme de drogue ?
Je voudrais rappeler d'abord ce que dit le New Age.
Trois idées forces peuvent être dégagées
:
-
L'annonce d'un grand tournant. Le New Age est
inséparable de l'attente de grands événements
qui vont modifier profondément l'aventure humaine. Ces grands
événements sont présentés, selon les
auteurs, soit dans une optique astrologique, soit dans une optique
socio-politique. Au point de vue astrologique, le New Age annonce
l'entrée dans l'ère du Verseau, d'une durée
de deux mille ans environ, qui sera une période de spiritualité
élevée, de réconciliation et d'amour. L'approche
socio-politique, quant à elle, repose sur la prise en compte
du processus d'unification de la planète, grâce notamment
aux moyens de communication électronique, aux satellites,
etc. permettant à chaque individu d'entrer en contact avec
n'importe lequel de ses semblables. On assisterait donc à
l'émergence d'un cerveau planétaire et, dans le discours
du New Age, ce mot n'est pas pris au sens figuré, mais au
sens propre. Il s'agit d'un véritable champ de conscience
global, dans lequel tous les humains sont immergés, et où
ils vont perdre leur individualité. Chacun de nous n'est
plus qu'un neurone dans le système nerveux central d'une
immense divinité terrestre, Gaïa.
-
En second lieu, le New Age formule une thèse
métaphysique sur la réalité. En apparence,
explique-t-il, la réalité est fragmentée. Elle
semble constituée de parties séparables. Je suis séparé
de mes semblables, la culture humaine est séparée
de la nature, les créatures sont séparées de
leur créateur. Mais le New Age ajoute aussitôt : si
nous faisons l'effort de dépasser cette apparence, si nous
modifions notre appareil de perception, alors l'unité de
toutes choses jaillira comme une évidence irréfutable.
Si nous parvenons à nous défaire de notre grille de
lecture "séparatiste" du monde, ce dernier nous apparaîtra
irrévocablement un. Une formule résume cette thèse
moniste : le "paradigme holistique" (du grec holos, signifiant "tout").
-
Le troisième volet du New Age est l'exigence
d'une modification de nos comportements, d'un travail sur soi. Le
New Age déclare : "Ne vous contentez pas d'acquiescer intellectuellement
aux idées de tournant et de holisme. Vous devez vous préparer
à vivre l'ère du Verseau dans votre vie quotidienne.
Vous devez intérioriser le paradigme holistique dans les
fibres de votre être, dans vos relations avec les autres,
dans votre spiritualité". C'est le rôle assigné
à la transformation personnelle, qui permettra à chacun
de vivre sur un mode fusionnel, " océanique ".
Pour parvenir à ce résultat, le New
Age propose des techniques variées, visant principalement la
modification des états de conscience (les fameux EMC, états
modifiés de conscience). À première vue, la multiplicité
de ces techniques défie l'imagination, mais en réalité
elles sont apparentées car elles sont au service d'un même
projet de modification du vécu. Il s'agit de l'hypnose, de la
récitation de mantras, de la relaxation, de la méditation,
de procédés respiratoires, de techniques d'extase et de
transe.
Venons-en à la question qui est posée
: où en est le New Age ? On entend dire parfois qu'il est dépassé.
De fait, lors de mon enquête dans les milieux du New Age, j'ai
constaté que beaucoup de personnes qui appartiennent à
ce mouvement ont, paradoxalement, tendance à récuser cette
étiquette. Elles refusent d'être inféodées
à une idéologie, mais si l'on prête attention à
leur témoignage, on s'aperçoit que leur dénégation
laisse transparaître, en filigrane, un message qui énonce
ceci : "Nous avons intégré les idées du New Age,
et c'est pourquoi nous n'avons plus besoin de lui". Je traduis cela
ainsi : le New Age est dépassé, pour la simple raison
qu'il a été complètement assimilé! Bien
des signes indiquent, en effet, qu'il est enraciné dans notre
culture, et si le mot est parfois récusé (notamment en
France), la chose, elle, est très présente. L'attente
millénariste d'un grand tournant, le postulat holistique et le
souci de la transformation personnelle sont inscrits profondément
dans notre conscience collective.
Le New Age se porte donc plutôt bien. C'est
une raison suffisante pour tenter d'exercer son esprit critique. J'aimerais
en particulier poser à ce mouvement trois séries de questions
:
-
S'agissant d'abord du thème du grand tournant
: à une époque où la philosophie du progrès
est en panne et où le sens de l'histoire est brouillé,
la notion d'ère du Verseau n'est-elle pas un succédané
commode, un moyen facile de se rassurer en reconstituant une apparence
de sens ? L'attente millénariste ne traduit-elle pas le refus
de vivre dans une histoire déboussolée et un besoin
irrépressible de rendre le futur lisible à tout prix
? Mais alors cette notion de tournant ne désigne pas une
réalité objective, vérifiable : elle reflète
simplement un besoin subjectif.
N'y a-t-il pas aussi dans le New Age une propension à parler
de la transformation personnelle en termes grandiloquents ? Certes,
le travail sur soi constitue une tendance sociologique majeure de
notre époque. Est-il raisonnable, pour autant, de situer
cette transformation personnelle dans le cadre grandiose d'un changement
d'échelle cosmique ? Cette mise en scène n'est-elle
pas emphatique ? Comme si le cosmos s'intéressait à
ce que ce que nous faisons ! Le New Age explique que l'Age de la
conscience (autre nom de l'ère du Verseau) représente
une mutation aussi importante que l'apparition de la vie sur la
Terre et, plus encore, que le Big Bang. De telles comparaisons font
sourire. Le "grand tournant" est un habit taillé vraiment
trop large.
-
Concernant le paradigme holistique, je remarque
que le rapport entre le New Age et la science est ambivalent. Le
New Age demande volontiers à la science de lui fournir des
exemples théoriques capables de légitimer son paradigme
holistique. Ainsi, il invoque un théorème de la physique
quantique sur la non-séparabilité, selon lequel deux
particules qui ont été réunies à un
moment donné gardent le souvenir de leur complémentarité
même si on les sépare, de sorte que toute action exercée
sur l'une de ces particules se répercutera instantanément
sur la particule sÏur, fut-elle très éloignée.
C'est le théorème fétiche du New Age, qui y
voit la confirmation de la thèse holistique.
Mais, curieusement, le New Age adopte en même temps une attitude
condescendante vis à vis de la communauté scientifique.
Il lui reproche de rester prisonnière de paradigmes dépassés
: "Il faut sortir des chemins stériles de la science académique",
répète-t-il. Cela débouche sur une exaltation
de l'intuition immédiate et sur des affirmations singulières
comme celle-ci : "Grâce aux états de conscience modifiés
(EMC), vous obtiendrez un savoir bien plus grand que le scientifique
avec ses expériences et ses raisonnements hypothético-déductifs".
-
Venons-en, enfin, à l'exigence, constamment
réitérée, d'une transformation personnelle.
Celle-ci est, le plus souvent, liée à un projet spirituel.
Le travail sur soi et les EMC s'articulent, en effet, à une
quête mystique. Ce faisant, le New Age s'inscrit dans le vaste
mouvement de retour du religieux. Il exprime un point de vue original
en raison de trois traits affirmés avec force : le libre
choix des traditions spirituelles, la prise en compte du corps et
de la respiration considérés comme des portes d'accès
à la mystique, la défiance à l'égard
des institutions religieuses et des dogmes. Ces trois traits définissent,
si je puis dire, la carte d'identité religieuse du New Age.
Mais la question suivante ne saurait être esquivée
: quelle est la valeur réelle, en définitive, de cette
spiritualité ? Ne risque-t-elle pas de se réduire à
une mystique dégradée, sauvage ? Je songe à l'instrumentalisation
dont les états mystiques font souvent l'objet. Voici par exemple
ce qu'on apprend dans le prospectus d'un casque électronique
que le new-ager est invité à mettre sur ses yeux et ses
oreilles. Cet appareil, est-il indiqué, enverra des signaux visuels
et auditifs cadencés au rythme des ondes cérébrales
alpha, qui correspondent à un état intermédiaire
entre la veille et le sommeil. Le médecin qui a inventé
cet appareil assure qu'en seulement trente minutes d'utilisation, on
parviendra au même degré d'extase qu'un sage de l'Orient
au terme de trente années d'exercices spirituels...
Les pratiques du New Age suscitent une autre inquiétude
: en faisant une grande publicité aux états modifiés
de conscience, le New Age ne donne-t-il pas, avec une coupable complaisance,
sa caution à la culture de la drogue qui imprègne la société
actuelle ? La sacralisation des EMC n'est-elle pas une manière
insidieuse de légitimer la toxicomanie?
Il faut s'interroger aussi sur le projet de dépassement
de l'ego qui est au cÏur des pratiques de transformation personnelle.
Le New Age exalte le fusionnel. Il invite à dépasser les
frontières qui emprisonnent notre ego et à nous évader
dans le monde illimité du transpersonnel. Que devient alors notre
individualité? N'est-elle pas dangereusement dévaluée?
Notre culture occidentale est fondée, au contraire, sur le sens
de l'individualité, lequel s'est forgé à la dure,
si l'on peut dire, dans un dialogue exigeant avec un Dieu lui aussi
personnel, - dialogue dont la Bible retrace les étapes. Le sens
de l'individualité fait partie de notre carte d'identité
culturelle. Dans ces conditions, le New Age apparaît comme une
sorte de reniement culturel.
Les EMC appellent une dernière mise en garde.
Assurément, ils donnent au sujet le sentiment grisant de la toute-puissance
sur le monde. Ils permettent une odyssée psychique, qui se traduira
par la conquête du monde. Par le jeu des identifications multiples
réalisées grâce aux EMC, on naviguera librement
de l'atome jusqu'au cosmos tout entier. Mais, par ailleurs, ces EMC
placent le sujet dans un état de moindre vigilance. Ils affaiblissent
l'esprit critique. Qu'on le veuille ou non, la descente en ondes alpha
signifie suggestibilité et influençabilité accrues.
Le danger est évident. L'envers de la toute-puissance est, bien
souvent, la toute-faiblesse. La spiritualité du New Age ouvre
la voie à la manipulation mentale. Et ce n'est certainement pas
un hasard si le New Age est la principale réserve d'idées
des mouvements sectaires, comme le souligne le dernier rapport de la
Commission d'enquête parlementaire sur les sectes.
[ retour sommaire
livre ]
haut

|

|
|