Conférences de l'Étoile

 

Le Retour du Religieux, qu'en penser ?

 

Jean-Louis Schlegel : La quête initiatique et le supermarché

 

1- Qu'est-ce que l'ésotérisme ?

Pour répondre à cette question, je ne ferai pas de l'histoire, mais je décrirai la situation actuelle en insistant sur trois points pour comprendre son relatif succès auprès de nos contemporains.

L'ésotérisme part du principe suivant : il y a plus à connaître de Dieu, du monde et de l'homme que ce que nos sens peuvent appréhender, que ce que notre raison peut savoir. Autrement dit, tant notre connaissance courante, avec notre intelligence, notre imagination et nos sens, que la connaissance scientifique des temps modernes, avec ses instruments de calcul, de mesure, d'expérimentation, sont insuffisantes, tronquées, limitées, pauvres pour appréhender le réel.

Cette affirmation et cette conviction des individus qui s'adonnent aux disciplines ou aux sciences dites ésotériques expliquent leur résistance, leur opposition ou leur dédain face aux sciences modernes, officielles, reconnues par l'Etat et par l'Universités, et réciproquement, le refus, voire l'animosité de nombreux scientifiques modernes face à la connaissance ésotérique.

Dans la même ligne, mais, là, ce sont avant tout les grandes religions monothéistes, et notamment la religion chrétienne, qui sont concernées, une seconde conviction redouble la précédente : il y a plus à connaître que ce que la foi enseigne. La foi, telle qu'elle est enseignée par les Eglises en particulier, enseigne des choses simples, destinées à tous ; foncièrement, cet enseignement est une doctrine exotérique , destinée aux gens de l'extérieur, donc au tout venant, aux non initiés. A cet enseignement exotérique, s'oppose précisément le savoir ésotérique, celui qui enseigne les choses de l'intérieur ; on y entre grâce à une voie et à des enseignements spécifiques, une initiation, grâce à un maître, à un chemin personnel d'intériorisation.

La connaissance de la raison et la connaissance de la foi ne sont peut-être pas rejetées, mais considérées comme trop pauvres par rapport à la connaissance ésotérique, qui est une connaissance intuitive, une connaissance par l'imagination active, qui donne libre cours à la spéculation et à la divagation sur les secrets du monde et de la création, les mystères de Dieu et du divin, la profondeur insoupçonnée de l'homme, du corps et de l'âme humaine, tous les symboles qui, dans toutes les cultures, entourent de sens la vie de l'homme.

Cette double opposition qu'on retrouve aujourd'hui , à la fois envers la science officielle des modernes et envers la foi officielle des Eglises, est désormais, dans les temps modernes, basée sur la conviction, chez certains, que la science et la foi se sont réconciliées sur le dos de l'ésotérisme ; la science est certes a-thée (elle n'a pas besoin de l'hypothèse " Dieu "), mais elle n'est plus antireligieuse ; de son côté, non seulement la foi ne voit plus dans la science une ennemie, mais elle a été contaminée par le rationalisme contemporain. Par exemple, dans l'étude de la Bible domine l'approche historico-critique, qui étudie avec les méthodes des sciences modernes le texte biblique, et qui a laissé tomber, dit-on, l'approche symbolique, mystique, spirituelle, du texte. Ou encore, elle a abandonné tout le vaste domaine de la guérison, de la science.

 

2 - Où en est-on aujourd'hui ?

Longtemps, - jusqu'à l'avènement des temps modernes, pour faire court -, l'ésotérisme a été réservée à des initiés ; c'étaient des enseignements transmis à et pratiqués par quelques-uns, des doctrines à l'écart des doctrines courantes pour une élite de chercheurs et de connaissants.

Hermès Trismégiste dit ceci (dans un dialogue avec son fils) :

" En te rappelant ces principes (ésotériques), tu te souviendras facilement des choses que je t'ai expliquées plus au long. Mais évite d'en entretenir la foule ; non que je veuille lui interdire de les connaître, mais je ne veux pas t'exposer à ses railleries. Qui se ressemble s'assemble ; entre dissemblables il n'y a pas d'amitié. Ces leçons doivent avoir un petit nombre d'auditeurs, ou bientôt elles n'en auront plus du tout. Elles ont cela de particulier que, par elles, les méchants sont poussés encore davantage vers le mal. Il faut donc te garder de la foule, qui ne comprend pas la vertu de ces discours. "

La kabbale, la théosophie, l'alchimie, l'astrologie, l'hermétisme, la théurgie, les secrets des nombres, des symboles, des signes, des plantes, du corps humain, la divination, les mancies en général ( la prédiction de l'avenir), tout cet ensemble de connaissances constituait des disciplines réservées au petit nombre, à de petits groupes fervents. Ce n'étaient pas des disciplines au sens où nous l'entendons aujourd'hui, c'est-à-dire des savoirs et des spécialités extérieures à celui qui les connaît et les enseigne, mais c'étaient avant tout des sagesses, des façons de contempler le monde et d'y vivre de façon sage, juste et bonne. Par exemple l'alchimie n'était pas ce que l'on dit vulgairement, une recherche pour transformer " le vil plomb en or ". C'était beaucoup plus, et même avant tout une quête beaucoup plus difficile et subtile : comment transformer le vil plomb de nos âmes déchues en or spirituel ? J'aime cette phrase d'un alchimiste du début du XVIème siècle :

" Certes, je suis un magicien, mais comme tout lettré le sait, un magicien n'est pas un sorcier, ni un adepte de la superstition, ni un homme qui fait alliance avec les esprits du Mal. Non, le magicien est un sage, un prêtre et un prophète. Je concède que la magie enseigne mainte chose inutile, bien des miracles qui sont de la poudre aux yeux ; laissez toutes ces futilités, sans oublier pour autant d'en explorer les causes. Ce qui en revanche, sans blesser Dieu et la religion, peut être mis en Ïuvre pour servir au bien des hommes, pour détourner le malheur, détruire les maléfices des sorciers, guérir les maladies, chasser les fantômes, conserver la vie et l'honneur, maintenir la vie bonne ici-bas - qui ne considérerait que cela est utile et nécessaire ? "

Ce qui s'est passé relativement récemment, et il faudrait évidemment décrire le comment et dire le pourquoi, c'est ceci : l'ésotérisme a cessé d'être réservé à des initiés ; à l'ère des médias et de la communication généralisée, il est entré dans le grand public. Ses secrets sont devenus des secrets de polichinelle, ils sont proposés partout dans le grand supermarché du salut et des religions aujourd'hui, par tous les médias possibles, non seulement dans des ouvrages de vulgarisation mais même dans des ouvrages savants anciens ou récents. Mais du coup, comme le dit le titre du livre d'un grand ésotériste contemporain, Raymond Abellio, nous assistons à la " fin de l'ésotérisme ". L'ésotérisme pour tous c'est de l'exotérisme, tout simplement.

A partir de là, il faudrait préciser, du point de vue sociologique, comment ce retour ou, plutôt (car il ne s'agit pas d'un retour, mais plutôt d'une apparition au grand jour), comment cette vogue de l'ésotérisme trouve un relais évident dans le souci contemporain de soi, de son destin, de sa santé, comment il rejoint tout le besoin de donner sens à sa vie, d'en relier les divers aspects, de la réenchanter, de combler le vide intérieur, de redécouvrir une intériorité etc. Simplement, l'ésotérisme qui touche les foules, qui est vulgarisé n'importe où et n'importe comment, a cessé d'être un enseignement secret réservé à des initiés. Il est devenu, si l'on peut dire, une religion, ou plutôt un ensemble de religions supplémentaires sur la place publique. Du coup, il a cessé aussi, chez la plupart, d'être une sagesse. Il est recyclé dans le grand marché de la religiosité contemporaine, il est vendu, comme du Prozac ou de la drogue dans le pire des cas, à des individus en quête de mieux-être, d'harmonie, de réalisation de soi, de solutions à leurs problèmes de vie, de mal de vivre. Et il devient un phénomène de société, partie intégrante de toute la quête thérapeutique, " psy " et psycho-corporelle, que connaît aujourd'hui notre société.

 

3- La position de théologien.

Pour le théologien, la situation n'est pas simple, parce que " l'adversaire " (s'il faut employer ce mot !) est insaisissable, sans contours ni limites précises, et en plus, c'est un adversaire qui ne demande rien au judaïsme ou au christianisme " officiels ", et qui n'a que faire des théologiens et des intellectuels " rationalistes ".

Diverses positions sont possibles :

  1. Le refus. Dans la tradition juive, comme dans la tradition chrétienne, il y a un refus de la " religion ", entendue comme le goût du sacré ou du sacral, des mystères, le goût pour les autres mondes et les arrière-mondes, et les pratiques qui en découlent, comme la magie, la sorcellerie, la divination etc. Il y a ici l'idée que le Dieu unique nous préserve de cela, que la foi en lui seul, l'observation de sa loi seule sont libération par rapport à ces puissances, à ces superstitions qui enchaînent plus qu'elles ne libèrent. Le protestantisme a une forte tradition sur ce point, représentée à l'époque la plus récente par la théologie de Karl Barth. Actuellement ce sont souvent les communautés dites évangéliques qui vont le plus dans ce sens et de la façon la plus virulente. Elles verraient dans toutes ces manifestations de l'ésotérisme l'irruption du diable.
    La difficulté de cette position, c'est qu'elle se met en dehors, ou au-dessus de la question qui est posée. Elle ne cherche pas à comprendre ou à entendre, elle refuse et condamne. Mais en démocratie, quand le christianisme est devenu " un parmi d'autres ", la simple dénonciation de la position adverse est une position d'impuissance ou de fragilité.

  2. Une autre façon de réagir consiste à insister sur la question qui est posée aux grandes confessions historiques, aux Eglises en particulier. Si nos contemporains vont chercher leur salut dans l'ésotérisme ( au sens large), c'est que nous ne serions pas ou que nous ne serions plus assez attractifs. D'où la nécessité de réformer quelque peu nos façons de faire et d'être : par exemple proposer une religion davantage festive, plus concernée par la dimension symbolique, moins froide, moins bureaucratique, moins axée sur la morale, avec des communautés plus ferventes et plus chaleureuses, plus axées sur la recherche spirituelle. Autrement dit, nous devrions proposer un christianisme ou un judaïsme plus enchantés, ou plus réenchantés, moins rationnels, axés aussi sur les soucis des gens, en particulier ce souci thérapeutique, cette quête de guérison, de force pour vivre.
    La difficulté : sur le papier, cela paraît plausible, mais dans la réalité, est-ce possible est-ce souhaitable ? A supposer que les grandes confessions puissent aller dans ce sens, elles feraient inéluctablement partir d'autres individus, pour qui le grand défi consiste à relever le défi de la raison moderne, du monde désenchanté, de la critique rationaliste. Ces personnes là ressentiraient une complaisance pour les religiosités contemporaines comme une véritable régression, et comme une infidélité envers leur tradition.
  3. Je partirai plutôt, en ce qui me concerne, de la conviction suivante : dans une société démocratique, le principe fondamental est le libre choix des individus, et aujourd'hui, dans la société e consommation, cela signifie le libre accès du maximum de gens à tous les biens, à tous les choix possibles. Tout est possible, tout est permis, mais tout est-il bon ? Voilà ma question et le sens de ma réflexion. Nous devons tout accueillir, mais nous avons le droit et même le devoir d'être critiques. Critiques dans quel sens ? Eh bien, nous devons dire que tout n'est pas bon.

Rappelons ce que disait Hermès Trismégiste ci-dessus : " Ces doctrines ont ceci de particulier que par elles les méchants sont poussés encore davantage au mal ". Je ne vais évidemment pas dire que tous les gens qui s'intéressent aujourd'hui à l'ésotérisme sont des " méchants. J'aurais plutôt tendance à dire que ce sont des souffrants, des gens qui manquent de quelque chose. Dans leur manque, ils vont chercher des solutions et des réponses partout sur le marché actuel des réponses, mais, j'en ai peur, n'importe où, n'importe comment, sans critères, sans barèmes pour juger. Et du coup, au lieu de s'en trouver bien, je crains qu'ils s'en trouvent plus mal, ou qu'ils n'aient que des soulagements provisoires. Pour leur malaise souvent flou, difficile à cerner, ils choisissent des solutions floues, au temps des croyances floues. Mais l'addition du flou fait encore du flou. Il manque une loi, une limite, une direction. J'allais dire : il manque précisément une instance " extérieure ", celle qui ne va pas toujours dans le sens du plaisir ou de la réponse qui comble, mais aussi de la question, de la mise en question. Je conclurai par deux phrases du philosophe juif Franz Rosensweig, qui résume mon attitude. La première se trouve dans son livre L'Etoile de la Rédemption. Il parle du Dieu des juifs et des chrétiens, dont l'Etoile de la Rédemption se lèvera un jour pour ceux qui le contemplent : " Les " ismes " s'évanouissent devant l'astre de la Rédemption qui se lève : qu'on y croie qu'on n'y croie pas, on y voit en tout cas un fait, et non un " isme ". Il y a donc un haut et un bas, impossible à permuter, inconvertibles. Dans la Vérité, il y a un haut et un bas, pour cette raison nous devons l'appeler le visage de Dieu ".Notre vérité est un visage, et dans un visage, en effet, il est impossible de permuter les éléments ou les parties. Aucune connaissance ne peut définitivement le saisir et l'appréhender : un visage est toujours " plus profond " que la somme de ses éléments, et les yeux reflètent la profondeur même du monde et de Dieu. La loi juive et la foi chrétienne sont ainsi orientation et liberté à partir d'une altérité. Elles donnent sens et font aller de l'avant.

Une fois cela dit, nous devons citer aussi la deuxième phrase de Franz Rosenzweig, qui nous ramène à une humilité fondamentale : " Il est juste que les temples des Dieux soient tombés en ruines, il est juste que leurs images taillées se dressent dans des musées, mais il est fort possible que leur culte (E) n'ait été qu'une gigantesque erreur ; mais l'oraison jaculatoire jailllie vers eux d'une poitrine oppressée, les larmes versées par le père carthaginois qui offrait son fils en sacrifice à Moloch, ne peuvent être restées inaperçues.

Chrétiens, nous devons dire clairement ce qui nous sépare des recherches ésotériques. Intellectuels, rationalistes, nous ne devons pas renoncer à l'exigence de rigueur et aux défis que la raison moderne adresse à la foi. Nous devons dire que le Dieu unique donne liberté par rapport aux secrets et aux puissances mystérieuses du monde - s'il y en a. Mais nous devons dire en même temps que nous ne sommes jamais assurés que ses voies passent par nos voies, et qu'il se refuse absolument et toujours à emprunter celles des autres.

 

Alain Houziaux :

Si vous demandez à un quidam ce qu'est la religion, il vous répondra que c'est croire qu'il y a des forces qu'on ne connaît pas, qu'il y a quelque chose au-dessus de nous. C'est donc croire qu'il y a des interventions paranormales qui émanent d'un au-delà du connaissable. La théologie officielle, aussi bien de l'Eglise catholique que de l'Eglise protestante, fait fi de cette manière populaire, et pourquoi pas vraie, d'aborder le religieux. Finalement, les guérisons miraculeuses nous empoisonnent l'esprit, les manifestations d'un Esprit paranormal sous des formes de glossolalie ou autres nous ennuient beaucoup, le fait de croire qu'il y ait des interventions de Dieu dans la vie quotidienne empoisonne aussi les bons théologiens comme vous et moi. Alors, comment voulez-vous que la théologie que nous proposons dans nos églises ait quelque chose à voir avec la manière dont le commun des mortels aborde en général le religieux et la puissance divine ?


Jean-Louis Schlegel :

Nous sommes en effet des intellectuels chrétiens, et nous sommes passés par une certaine critique de la religion dite populaire. Il n'est pas facile de se situer par rapport à cela. J'ai beaucoup de respect pour les personnes qui disent vivre sur ce registre des miracles, des guérisons et des phénomènes extraordinaires. En même temps, je ne peux pas les prendre à mon compte. Là dessus, je me sens proche d'une lignée de fond du christianisme et du judaïsme qui considère qu'il y a dans ces formes de croyance populaire un phénomène de non-liberté, avec des liens qui pèsent sur les gens. Je reconnais une certaine division en moi-même : à la fois je respecte cela chez les autres, mais je ne peux pas y adhérer.


Alain Houziaux :

En fait, nous préférons les athées qui vivent un scepticisme et une dénégation du surnaturel aux personnes religieuses qui manifestent une crédulité proche de la superstition et nous les condamnons. Mais, en même temps que je dis ceci, je finis par ne plus en être tout à fait sûr.


Jean-Louis Schlegel :

Je ne dirais pas que " je préfère les athées ". Mais il est vrai qu'un certain nombre d'intellectuels de haut vol, comme Gilbert Durand, sociologue à Grenoble , ou comme Jean Borella, professeur de philosophie à Nancy, ont tendance à critiquer vivement l'évolution que l'Eglise a prise après le Concile. On lui a reproché non seulement d'avoir abandonné la liturgie en latin, mais aussi d'avoir laissé tomber d'un coup tout un univers de symboles qui était la grande valeur de l'Eglise catholique, par rapport à l'Eglise Réformée.

 

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