Conférences de l'Étoile
Le Retour du Religieux, qu'en penser
?
Alain Houziaux : le christianisme doit-il
s'associer avec le néo ésotérisme ?
1 - Quelques remarques critiques
-
La connaissance ésotérique (appelée
la "cosmosophie") prétend " respiritualiser " la science
et la nature. Pour cela, elle joue sur le fait que certains concepts
tels que ceux d'" intelligence " et d'" énergie " semblent
autoriser des glissements de sens du scientifique au spirituel.
Ainsi la cosmosophie parle de l'" intelligence " de la matière
et des cellules, de l'" énergie " de la matière (avec
tous les glissements de sens que cela suppose entre énergie
mécanique, vitale, psychique, cosmique, spirituelle...) et
de l'" interdépendance " cosmique (le monde est perçu
comme un réseau où tout dépend de tout).
Cette fin de XXème siècle se veut post-moderne, ce
qui signifie qu'elle conteste la modernité issue des Lumières,
c'est-à-dire la rationalité. L'ésotérisme
" scientifique " d'aujourd'hui rentre dans cette mouvance du " postmodernisme
". Ainsi il revendique le "post-déterminisme", c'est-à-dire
la rétroaction des effets sur les causes, la "non-dualité"
(ce qui veut dire que même si A est différent de B,
A peut être égal à B). Mais il faut reconnaître
que ce discours pseudo-scientifique relève souvent de l'incantation
et qu'il est difficile de savoir si certaines de ses affirmations
(telles que " les cellules ont une intelligence ", " il y a des
électrons pensants ") relèvent d'un langage imagé
ou réaliste.
-
Dans le domaine des sciences humaines et de la
psychologie, la connaissance ésotérique (l'"anthroposophie")
professe l'unité du corps et de l'esprit, ce qui, dit-elle,
implique que, par des techniques physiologiques, on puisse atteindre
des états de conscience supérieurs, mystiques, illuminés,
et ainsi le dépassement de l'ego.
Même si l'ésotérisme prétend initier
l'individu à un dépassement de soi, à une disparition
dans le grand Tout, il n'en reste pas moins qu'il va dans le sens
de la séduction, aujourd'hui très prospère,
de l'intérêt narcissique à soi-même et
d'une recherche quelque peu prométhéenne vers une
sorte de sur-homme qui serait doué d'une connaissance supérieure.
-
Sur le plan politique, le néo-ésotérisme,
du moins celui de ses théoriciens, est souvent conservateur
et même réactionnaire, avec des nostalgies archaïsantes
d'inspiration païenne pour une société agraire.
Il insiste sur des thèmes articulés autour des idées
de " nature " (tels que ceux de sang, peuple, forces) et d'" élite
" (d'où l'importance des hiérarchies dites " naturelles
" entre les races et les personnes). N'oublions pas que la croix
gammée a été d'abord l'emblème d'une
revue d'ésotérisme (Ostata) dont Hitler fut un lecteur
attentif après qu'il eût été initié
à une école d'ésotérisme par Rudolf
Hess.
-
Sur le plan éthique, le néo-ésotérisme
va dans le sens d'un refus, aujourd'hui très fréquent,
de la faute, du péché et de la distinction entre le
bien et le mal. La voie dite de " l'intériorité "
est aussi souvent celle du refus de la responsabilité et
de la morale.
-
Sur le plan théologique, les écoles
dites ésotériques remettent souvent en cause la transcendance
de Dieu. Cela aboutit souvent à une divinisation de la nature
et de l'homme. Les concepts du christianisme (la mort et la résurrection)
sont réinterprétés dans un sens symbolique
et cosmique : la nature divinisée, soumise à des cycles,
tour à tour meurt et ressuscite. Les origines juives du christianisme
sont condamnées puisque le judaïsme récuse le
syncrétisme et le caractère sacré du cosmos
et puisqu'il considère que c'est l'histoire et non la nature
qui rend compte de l'action de Dieu.
2 - Religion sauvage et foi chrétienne
La question que nous nous posons c'est celle-ci :
le christianisme doit-il s'associer avec le néo-ésotérisme
(en tentant de le " récupérer ") ou doit-il le récuser
? Le choix n'est pas évident.
Face à ce choix, de nombreux théologiens
d'aujourd'hui ont opté en plaçant la foi du côté
de l'athéisme et du rationalisme.
Cette option n'est d'ailleurs pas nouvelle. En effet,
dès le premier siècle de notre ère, le christianisme
orthodoxe s'est heurté à une forme d'ésotérisme,
le gnosticisme, qui déjà se targuait de " visions " et
qui se " gonflait " de chimères (II Colossiens 2,17). Et le christianisme
orthodoxe a alors déjà été considéré
comme une forme d'athéisme dès lors qu'il condamnait l'effervescence
religieuse de type ésotérique et gnostique.
Au cours des siècles, l'Eglise chrétienne
a ensuite oscillé entre deux attitudes :
-
assumer la demande de l'homme religieux en la
"baptisant" et en l'assumant dans sa propre théologie (cf.
le culte des saints, des anges et de la Vierge par exemple) : ce
fut le courant catholique et celui de l'Eglise orthodoxe d'Orient.
-
se démarquer de la demande de l'homme religieux
en prêchant un Evangile qui prend à contre-pied le
désir religieux ; ce fut la tendance protestante qui a trouvé
son apogée dans la théologie de Karl Barth. Le protestantisme
a ainsi voulu, volontairement, opposer la foi au sens du mystère
et du sacré.
À mon avis, il y a là une fausse contradiction.
Le christianisme doit présenter d'une part des rites, des prières
et des liturgies qui permettent l'expression de la " religion naturelle
" (le sens du mystère et du sacré), et elle doit aussi
d'autre part prêcher un Dieu dont la parole et l'interpellation
sont en décalage par rapport à notre désir.
Dans nos cultes, il devrait y avoir deux moments distincts
: d'abord le moment où l'officiant est le porte-parole de l'assemblée
et exprime en son nom les aspirations de l'" homo religiosus " avec
son goût pour l'irrationnel, le paranormal et les croyances étranges
; et ensuite, le moment où, face à l'assemblée,
l'officiant prêche la parole iconoclaste du Dieu d'Israël
et de Jésus-Christ.
Ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons contenir
et sanctifier le néo-paganisme d'aujourd'hui.
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