Comment Jésus est-il le Fils de Dieu?
Prédication du pasteur Alain Houziaux
au temple de l'Etoile à Paris le 16 décembre 2001
"Je crois en Jésus-Christ, son Fils unique". Il est possible que
cet article soit le plus fondamental de la foi chrétienne, mais
il est aussi profondément déroutant. En fait, ce qui nous
déroute, c'est l'idée que Dieu puisse avoir un "fils" et
ce même même si on accepte volontiers que Dieu puisse être
comparé à un "père". On comprend bien que Dieu soit
Père Père parce qu'Il est la Source de la vie et parce qu'il
est une bénédiction, un pardon et une protection pour nous
qui sommes comme ses "enfants". Mais que Dieu ait un "fils", et de plus
un "fils unique", cela surprend. L'image est trop génétique.
Elle est même un peu sexuelle. Cela rappelle les mythologies païennes
où les dieux s'accouplent entres eux ou avec des femmes de notre
monde. Et, en plus de cela, le Symbole des Apôtres, en précisant
que Jésus-Christ a été "conçu du Saint Esprit"
et qu'il est "né de la Vierge Marie" accentue cette image d'une
filialité quasi génétique. Mais cet article est également
déroutant par rapport à Jésus-Christ lui-même.
Ce qui nous déconcerte aussi c'est que Jésus-Christ, puisqu'il
est "Fils de Dieu", soit à la fois Dieu et homme. Nous n'arrivons
pas à concilier l'idée d'un Dieu transcendant, absolu, parfait,
éternel et de plus créateur du monde avec l'image de l'homme
Jésus de Nazareth marchant et souffrant sur les chemins de Palestine
en l'an 33 de notre ère. Et ce qui nous déroute encore plus,
c'est que l'on puisse dire que c'est "Dieu" lui-même qui meurt sur
la croix et que Marie est la mère de "Dieu".
1- Quelques mises au point.Il importe donc de préciser quelques
points : - Quand on dit que Jésus est fils de Dieu, cela ne veut
absolument pas dire que Jésus soit de nature divine et encore moins
Dieu lui-même. Pour le Symbole des Apôtres, dire que Jésus
est le Fils de Dieu ne caractérise pas Jésus comme un être
divin et surnaturel. Ainsi Jésus peut très bien être
à la fois d'une part le Fils de Dieu et d'autre part le fils de
Marie et même aussi de Joseph. Dire que Jésus est le Fils
de Dieu et qu'il a été conçu du Saint-Esprit, c'est
dire deux choses tout à fait différentes. - Quand on dit
que Jésus est "Fils de Dieu", cela n'a rien à voir avec
les modalités de sa naissance. L'article du Symbole des Apôtres
qui concerne les modalités de la naissance de Jésus, c'est
celui qui énonce qu'il a été conçu du Saint
Esprit et qu'il est né de la vierge Marie. Ce n'est pas celui qui
dit qu'il est Fils de Dieu. - Dire que Jésus est "fils de Dieu",
cela signifie qu'il a été choisi, on pourrait dire adopté,
par Dieu comme étant son fils, c'est-à-dire son porte-parole,
son ambassadeur et son serviteur. C'est aussi dire que, après sa
mort sur la croix il a été reconnu par Dieu comme son fils.
Jésus est le "fils de Dieu", un peu de la même manière
que les soldats de la grande guerre, morts au combat, ont été
considérés comme les "fils de la Patrie". Cela veut dire
que Jésus-Christ a vécu et qu'il est mort au service de
Dieu et que de ce fait Dieu le reconna”t comme son "fils". On peut dire
également que Jésus est "Fils de Dieu" un peu de la même
manière qu'il est la "Parole de Dieu". Le fait qu'il soit la Parole
de Dieu, n'a jamais voulu dire qu'il entendait des voix et qu'il les restituait
tel un poste de radio. Et de même, le fait qu'il soit le Fils de
Dieu n'implique pas qu'il soit de nature ou de semence divine, ni même
de naissance divine. - Dire que Jésus a été "engendré"
par Dieu ne doit pas être entendu dans un sens génétique
et naturel. Lorsque Actes 13,33 dit en citant le Psaume 2, que Jésus
a été "engendré" par Dieu, cet engendrement n'est
pas mis en relation avec sa naissance.
2- Jésus, le fils de Dieu dans les Evangiles synoptiques.Pour
mieux saisir le sens de l'expression "Jésus est le Fils de Dieu",
il faut partir de la Bible et voir les différents sens qu'elle
donne à cette expression. A l'époque de la rédaction
du Nouveau Testament, l'expression "fils de Dieu" était usuelle
pour désigner les monarqueset à ceux auxquels on attribuait
des pouvoirs de thaumaturges. Mais cela n'a jamais voulu dire, bien évidemment,
qu'ils étaient engendrés par Dieu au sens "génétique".
Mais le sens qu'il faut donner à "fils" dans les Evangiles synoptiques,
c'est d'abord celui de "serviteur". Lorsque, dans les Synoptiques, Jésus
est désigné comme "fils de Dieu", par exemple par Pierre
(Mat 16,16), c'est pour caractériser son obéissance qui
doit le conduire à la mort sur la croix. En effet, en hébreu
et en grec, "fils" et "serviteur" sont très proches. Ainsi lorsque
Jésus, lors de son baptême est investi de la mission de Serviteur
souffrant, il est appelé par Dieu "mon fils bien-aimé" (Marc
1,11) en signe d'affection, de confiance et d'intimité sur le chemin
de l'obéissance qui doit le conduire au calvaire. Cette appellation
de "fils bien-aimé" lui sera redite sur la montagne de la Transfiguration,
au moment où sa vocation de martyr lui sera réitérée.
De même, dans la parabole des vignerons révoltés (Marc
12,7), Jésus est considéré comme "fils de Dieu" pour
caractériser sa vocation au martyre. Ainsi, dans les Evangiles
Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), le titre de fils de Dieu n'exprime
en rien la divinité de Jésus. Bien au contraire, ce titre
désigne d'abord l'humanité de Jésus et son obéissance
en particulier lors de sa mort sur la croix.
3- Le Logos dans l'Evangile de Jean.Quelques siècles plus tard,
Jésus a été appelé Fils de Dieu (avec, ici,
une majuscule) dans un tout autre sens, parce qu'on a considéré
qu'il était l'incarnation de la deuxième Personne de la
Trinité (Dieu le Fils). Mais remarquons que cet énoncé
est plus explicite dans le Symbole de Nicée que dans le Symbole
des Apôtres. Ceci pose deux questions : qu'est-ce que la deuxième
Personne de la Trinité ? Que veut dire : Jésus est l'incarnation
de la deuxième Personne de la Trinité ? Pour comprendre
ce qu'est cette deuxième Personne de la Trinité, il faut
remonter au Judaïsme d'avant Jésus. Dans le judaïsme
tardif, à partir du troisième siècle avant J.C, on
a voulu faire la différence entre Dieu en tant que transcendance
absolue au-delà du monde (on pourrait dire Dieu dans son mystère
absolu) et Dieu en tant qu'il intervient dans notre monde pour le créer
et le gouverner et aussi pour faire conna”tre sa loi aux hommes. Et cette
deuxième "personnalité" de Dieu (on dira ensuite cette deuxième
Personne du Dieu Trinitaire), on l'a appelée la Parole de Dieu
("Dabar" en hébreu signifie à la fois Parole et Acte), puis
la Sagesse, puis la Thora (la Loi). Ainsi, dans le premier chapitre du
livre de la Genèse, on ne dit pas que c'est Dieu lui-même
qui a crée le monde mais que c'est la "Parole de Dieu" Et ce point
est repris dans le livre des Proverbes (Prov 8,30) puis dans les livres
du judaïsme tardif. Ainsi, le "Dabar", la "Sagesse" ou la "Thora",
c'est Dieu, non pas dans son mystère au-delà du monde, mais
en tant qu'il est le Créateur du monde et aussi le capitaine, le
moteur et le gouvernail de la progression de l'histoire du monde. C'est
Dieu en tant que Projet pour le monde et Action dans le monde. C'est le
principe directeur et organisateur du monde et du déroulement de
son histoire. On peut dire que c'est Dieu en tant qu'il est Projet, Action
et Parole. Puis, sous l'influence de la philosophie grecque, cette "Parole-Sagesse-Thora"
a été appelée "Logos" (en grec). Et c'est pourquoi
l'Evangile de Jean, tout pétri à la fois de la pensée
grecque et de la pensée du judaïsme tardif, a écrit
"le Logos était au commencement avec Dieu. Tout a été
fait par Lui et rien de ce qui a été fait n'a été
fait sans lui" (Jean1,2). Le Logos, c'est donc l'Action et la Parole de
Dieu en tant qu'il agit dans ce monde, c'est la "Loi" et la logique selon
lesquelles le monde a été projeté et crée,
et selon lesquelles il est gouverné et conduit. Mais, tout ceci
n'explique pas pour autant que ce Logos puisse être fait "chair"
en Jésus-Christ. Comment peut-on identifier ce Principe métaphysique
et l'homme Jésus ? Pour comprendre qu'on ait pu faire cette curieuse
identification, il faut savoir que, dans le judaïsme tardif, on avait
considéré que la Thora (c'est-à-dire ce que Jean
appelle le Logos) était "incarnée" dans un livre, à
savoir le Pentateuque (c'est-à-dire les cinq premiers livres de
la Bible juive). Et cette identification de la Thora avec un livre est
tout à fait aussi surprenante. On peut cependant l'expliquer par
le fait que, dans le Pentateuque, on peut lire quelles sont les caractéristiques
de la Thora en tant qu'elle désigne le Principe créateur
et gouverneur du monde. En paraphrasant Jean1,14 on pourrait dire "la
Thora a été faite texte". Et l'évangéliste
Jean va effectuer une superposition comparable entre le Logos et l'homme
Jésus-Christ. Jésus-Christ sera le lieu de la manifestation
du Logos, tout comme le Pentateuque était le lieu de la manifestation
de la Thora. De la même manière que, dans le judaïsme,
la Thora était "incarnée", manifestée et révélée
par le Pentateuque, de la même manière, dans le christianisme
de Saint Jean, le Logos, en tant que transposition de la Thora, sera incarné,
manifesté et révélé en Jésus-Christ.
Jésus, sa parole et son histoire, sont considérés
comme "l'épiphanie", c'est-à-dire la manifestation
visible et audible de ce qu'est le Logos en tant que Principe métaphysique.
En effet, de la même manière que le Pentateuque rendait compte
de la Thora, de la même manière, le message et la vie de
Jésus rendent compte du Projet, de l'Action de Dieu et de la "Loi"
(c'est-à-dire de la logique, du fil conducteur) qu'il met en Ļuvre
en créant le monde et en dirigeant l'histoire.
4- Le Fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Il nous reste enfin à
dire pourquoi l'homme Jésus-Christ a été appelé
non seulement "le Logos fait chair" mais aussi "le Fils unique de Dieu",
spécialement dans l'Evangile selon Jean. Dans la philosophie juive
du premier siècle de notre ère, ce que l'on appelait la
Thora ou le Logos, on l'appelait aussi le Fils. En effet, pour insister
sur la différence entre d'une part Dieu lui-même dans son
mystère et son au-delà, et d'autre part l'Action de Dieu
intervenant dans le monde, on disait que Dieu avait créé
le monde et qu'il le gouvernait par son Fils. Et c'est pourquoi, Jésus-Christ,
en tant qu'expression, épiphanie et incarnation de ce Fils, a été
appelé par St-Jean, et aussi par St-Paul, le Fils de Dieu . Ainsi
Jésus-Christ est le Fils de Dieu parce que son être, sa vie
et sa prédication sont pleinement habités et soumis à
l'action du Fils en lui, c'est-à-dire à Dieu en tant que
Parole, Action et Logos. L'homme Jésus-Christ, dans sa chair et
dans son histoire humaine, peut être considéré comme
la manifestation et l'incarnation de ce Fils. Mais, bien s˛r, ce Fils
préexiste à Jésus-Christ puisque ce Fils était
"auprès de Dieu" dès la création du monde . Par ailleurs,
l'évangéliste Jean a étendu et modifié le
sens du concept de Logos et de Fils. Chez Jean, le Fils de Dieu, c'est
non seulement Celui qui crée et gouverne le monde mais c'est aussi
Celui qui donne la vie et ressuscite les morts (Jean 5,17 sq) et aussi
Celui qui juge et pardonne, et aussi Celui qui met tout dans la lumière,
un peu comme dans Genèse I la Parole de Dieu crée la lumière.
On peut d'ailleurs noter que Saint Paul, bien qu'il soit antérieur
à Saint-Jean, n'a pas été en reste par rapport à
la pensée de l'évangéliste Jean puisqu'il écrit,
ce qui peut bien s˛r surprendre, que "Jésus-Christ, celui qui est
mort sur la croix", c'est celui "en qui tout a été créé
dans les cieux et sur la terre". Et il ajoute "tout a été
créé par lui et pour lui, et tout subsiste en lui" (Col
1,15-20). Paul opère donc une superposition et même une forme
d'identification entre le Logos ou le Fils (par lequel le monde a été
créé et par lequel il est gouverné depuis le commencement
jusqu'à la fin de son histoire) et l'homme Jésus crucifié
en l'an 33 de notre ère.
5- Donc, que veut dire que Jésus est le Fils de Dieu ? Dire que
Jésus est le Fils de Dieu, c'est dire que, dans la vie, dans l'histoire
et dans la prédication de Jésus de Nazareth, on peut lire
ce qu'est le projet et l'action de Dieu pour notre monde et pour l'humanité.
Et Jésus est le révélateur de ce projet et de cette
action parce qu'il est lui-même entièrement obéissant
à ce projet et pénétré de cette action. Il
en est l'incarnation. Il est "habité" par ce projet et cette action.
Ainsi Jésus est bien le "fils de Dieu", au sens des Evangiles Synoptiques
(Jésus est pleinement obéissant à Dieu et à
son Action dans le monde, il est le serviteur de Dieu). Et il est bien
aussi le "Fils de Dieu" au sens de l'Evangile de Jean. On peut dire que
toute l'existence de Jésus est "engendrée" par son obéissance
au projet et à l'action de Dieu. Ainsi Jésus-Christ est
le Fils de Dieu non pas par sa naissance et non pas non plus par sa résurrection.
Il l'est par son obéissance. Il l'est parce que son être,
sa prédication, son action, sa vie sont moulés dans la "logique"
du projet et de l'action de Dieu. L'histoire de Jésus-Christ, c'est-à-dire
sa naissance, sa prédication, sa mort et sa résurrection
nous révèlent ce qu'est la logique du projet et de l'action
de Dieu pour le monde et pour l'humanité. La naissance de Jésus
nous révèle que la "logique" de Dieu c'est celle de l'incarnation.
La "logique" de Dieu, ce n'est pas de rester dans le ciel de l'éternité
et de la perfection, c'est de s'incarner dans le monde sensible de la
chair et du sang, de l'imperfection, des échecs, de la relativité
et de l'humain. La prédication de Jésus nous révèle
que la "logique" de Dieu, c'est celle de la rémission des péchés.
C'est celle d'une Bonne Nouvelle annoncée non seulement aux Juifs
mais aussi aux païens. Et c'est celle d'un salut, d'une libération
et d'une liberté offertes à tous. La mort de Jésus
nous révèle que la "logique" de Dieu, c'est celle du sacrifice.
Le fait que Jésus-Christ se soit offert par amour en sacrifice
nous fait conna”tre que la logique de Dieu, c'est de se sacrifier dans
ce monde, tout comme la logique du grain est de s'anéantir et de
mourir pour porter du fruit, tout comme la logique de l'amour d'un vrai
"papa", c'est de s'effacer pour que ses enfants deviennent pleinement
adultes, autonomes et libres par rapport à lui. La logique de Dieu,
c'est d'abdiquer sa toute puissance, son jugement et sa condamnation.
Et sa résurrection nous révèle que la "logique" de
Dieu, c'est celle de la libération. Le fait que Jésus-Christ
ait été ressuscité d'entre les morts, nous fait comprendre
que la logique de Dieu est une logique de résurrection. Le projet
et l'action de Dieu, c'est de ressusciter l'homme et même le monde
hors du mal, hors des esclavages, hors du lit des souffrances, hors de
la tombe des échecs, hors de tout ce qui le crucifie jour après
jour, siècle après siècle. La logique de Dieu, c'est
d'arracher la vie à la tombe, la liberté à l'esclavage,
l'amour au péché, la joie à l'ennui, la gloire du
Royaume au souffrance du temps présent.
Alain Houziaux .
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