Pourquoi Marie était-elle vierge?
Prédication du pasteur Alain Houziaux
au temple de l'Etoile à Paris le23 décembre 2001
IL A ÉTÉ CONÇU DU SAINT-ESPRIT ET
EST NÉ DE LA VIERGE MARIE
Cet article du Credo évoque pour nous toute l'imagerie de Noël.
Et à ce titre, il fait partie de manière incontournable
du Christianisme. Si Jésus ne naît pas du Saint Esprit et
de la Vierge Marie, Noël s'écroule. Et si Noël s'écroule,
le Christianisme s'écroule, du moins pour beaucoup d'entre nous.
Apparemment, ce que dit notre article du Credo, c'est que Jésus-Christ
était à moitié Dieu et à moitié homme.
Il est de nature divine parce qu'il est né du St-Esprit et il est
de nature humaine parce qu'il est né de Marie. Et pour bien confirmer
que la fécondation de la femme Marie n'a pu être faite que
par Dieu lui-même, il fallait que cette femme soit vierge.
Mais, par ailleurs, s'il y a bien un article du Credo qui a été
démystifié et "démythologisé" ,
c'est bien celui-là, beaucoup plus encore que celui relatif à
la résurrection de Jésus-Christ à Pâques.
On rapproche très souvent la naissance virginale de Jésus
et sa résurrection comme si c'était deux miracles qui étaient
sur le même plan, l'un au début de la vie de Jésus
et l'autre à la fin. Mais on à tort parce ces deux miracles
ne sont pas sur le même plan. En effet la résurrection de
Jésus d'entre les morts a toujours été le fondement
de la prédication chrétienne dans son ensemble alors que
la naissance virginale de Jésus n'est, par comparaison, qu'une
affirmation marginale, même et surtout pour les textes bibliques.
En effet, il n'y a aucune trace de cette naissance miraculeuse de Jésus
dans le Nouveau Testament en dehors de Matthieu 1 et de Luc 1 et 2. Paul
n'en parle pas alors que la notion de naissance miraculeuse ne lui est
pas étrangère puisqu'il l'évoque à propos
d'Isaac né de Sarah (Gal 4,23.27.29). Et Jean ne fait pas état
d'une naissance miraculeuse à propos de Jésus même
lorsqu'il traite de l'incarnation du Verbe de Dieu en Jésus-Christ
(ce qui est à l'origine de la doctrine des deux natures, l'une
divine et l'autre humaine, de Jésus-Chirst). Et pourtant, Jean
évoque une forme de naissance miraculeuse à propos de l'ensemble
des chrétiens puisqu'il dit qu'ils ne sont nés "ni
du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme mais de Dieu"
(Jean 1,13).
Ainsi on a pu concevoir l'affirmation de la naissance miraculeuse de Jésus
comme une illustration tardive confirmant que Jésus était
bien le "Fils de Dieu". Mais ce qui est gênant, c'est
que dans le Nouveau Testament, les auteurs qui insistent le plus sur ce
titre de "Fils de Dieu" (à savoir Paul et Jean) ne sont
pas ceux qui font état d'une naissance miraculeuse de Jésus
(Matthieu et Luc). Et de plus Paul et Jean considèrent que Jésus,
en tant que Fils de Dieu, "préexiste" , en tant que tel,
à sa propre naissance. Il n'est donc pas Fils de Dieu par sa naissance.
1- Que cherchent à montrer les textes de Matthieu et Luc ?
Que veulent donc montrer Matthieu et Luc en affirmant la naissance "virginale"
de Jésus ?
Certes, il est exact que chez Luc, au moins à deux reprises, l'enfant
de Bethléem est appelé le "Fils de Dieu" (Luc1,32
et 35). Et pourtant le récit de la naissance virginale de Jésus
n'a pas été rédigé pour montrer que Jésus
est le Fils de Dieu. Il a été rédigé pour
démontrer aux Juifs que Jésus est le Messie (ou le Christ
en grec) qui leur avait été promis. Ce n'est pas la même
chose. Israël attendait le Messie. Il n'attendait pas le Fils de
Dieu. Mais puisque, dans le judaïsme, le titre de "Fils de Dieu"
était accordé, entre autres, au Messie attendu , Luc a,
incidemment, qualifié Jésus de "Fils de Dieu",
mais sans que ce titre n'ait, pour lui, un lien avec les conditions miraculeuses
de sa naissance.
Pour démontrer aux Juifs que Jésus était le Messie,
Luc montre que les modalités de la naissance miraculeuse de Jésus
sont dans la ligne et dans la lignée de celles d'autres naissances
miraculeuses de l'Ancienne Alliance. Et, de plus, il présente Marie,
la mère de Jésus, comme étant la symbolisation du
peuple d'Israël tout entier, et ce pour bien montrer que l'enfant
qui naissait d'elle ne pouvait être que le Messie promis à
Israël et attendu par lui.
2- La naissance de Jésus : une intervention du Dieu sauveur.
Ainsi, le récit de Luc relatant la grossesse de Marie et la naissance
de Jésus est calqué sur les récits de grossesses
et de naissances miraculeuses de plusieurs héros de l'Ancien Testament.
Le parallélisme le plus clair est avec la naissance de Samuel dont
la mère était Anne (I Sam1et2), avec celles de Samson (Juges
13), d'Isaac, d'Ismaël, et aussi bien sûr avec celle de Jean-Baptiste.
Les mères d'Isaac, de Samson, de Samuel et de Jean-Baptiste étaient
stériles. Et, selon la tradition des évangiles apocryphes,
la mère de la Vierge Marie était elle-même stérile.
Et c'est pourquoi la naissance de leur rejeton ne pouvait être attribuée
qu'à Dieu.
Marie, elle, n'était pas stérile, mais elle ne "connaissait
pas" (au sens biblique) son époux . Et c'est pourquoi la naissance
de l'enfant qu'elle attendait ne pouvait, elle aussi, être qu'une
naissance miraculeuse attribuée à Dieu .
L'annonce de la grossesse de la femme "handicapée" (soit
parce qu'elle est stérile, soit parce qu'elle "ne connaît
pas d'homme") se fait par un ange de Dieu. C'est le cas pour Marie,
mère de Jésus. Mais ce fut aussi le cas pour Agar (mère
d'Ismaël), pour Sarah (mère d'Isaac), pour Anne (mère
de Samuel ). Et l'annonce de la grossesse d'Elisabeth, qui sera la mère
de Jean-Baptiste, se fait aussi par un ange. Et l'enfant qui naît
est consacré à Dieu .
Le fait que la conception de Jésus se fasse par l'intervention
de l'Esprit et de la Puissance du Très-Haut est aussi en continuité
avec la manière de décrire les naissances plus ou moins
miraculeuses de l'Ancienne Alliance. Adam lui-même naît du
souffle de Dieu (Gen 2, 7), Caïn naît aussi grâce à
Dieu (Gen 4,1, cf Gen 5,1). Les femmes d'Israël qui sont stériles
ou âgées et qui néanmoins enfantent le font "selon
l'Esprit" (Gal 4,29).
De plus, le fait que Luc précise que l'Esprit Saint "couvre"
le sein de Marie "de son ombre" est une indication très
"parlante" pour les Juifs. En effet, le St-Esprit est explicitement
décrit comme étant la Puissance du Très-Haut (appelée
aussi la "Gloire de Dieu" et la "Shekina" de Dieu)
qui était comme une colonne de nuée qui "couvrait de
son ombre" l'Arche de l'alliance (cf Esaïe 40,35 repris presque
textuellement par Luc 1,35) .
Ainsi tout est fait dans le texte de Luc pour montrer que la naissance
de Jésus est dans la continuité (on pourrait dire dans la
lignée) de l'histoire d'Israël, et que Jésus-Christ
est bien la nouvelle Arche de l'Alliance qui manifeste, sous une forme
nouvelle, la présence de Dieu au sein de son peuple.
Le texte de Luc montre que la progression de l'histoire qui débouche
sur la naissance du Messie s'est effectuée par une série
de recommencements, et ce depuis des siècles. A chaque fois il
s'agit de faire naître un rameau neuf d'une souche vieillie, usée,
stérile ou suspecte d'un point de vue moral. Et, à chaque
fois, cela se fait de telle sorte que cette naissance-renaissance ne puisse
être attribuée qu'à Dieu seul . Et, à chaque
fois, Dieu élit et "adopte" pour poursuivre son projet
l'enfant qui est né grâce à son intervention.
Ainsi Dieu "retourne" les échecs, les handicaps et même
les fautes pour en faire des outils au service de sa promesse et son salut.
L'évènement de la résurrection du Crucifié
le manifeste encore plus clairement.
3-Marie, la Vierge d'Israël.
Ainsi, les Evangiles ont donc un objectif pédagogique et théologique
: montrer aux Juifs incrédules que Jésus est bien le Messie,
c'est-à-dire le Christ. Et, par rapport à cet objectif,
Marie a une place importante. Pour montrer aux Juifs que Jésus
est bien le Messie qu'ils "attendent", Luc va faire de Marie,
qui "attend" Jésus, la personnification du peuple juif
qui "attend" le Messie.
Et c'est pourquoi Marie est représentée comme la "Fille
de Sion", cette "Fille de Sion" étant la personnification
symbolique du peuple juif , un peu comme Marianne est la personnification
de la République Française. Or, il avait été
promis à cette Fille de Sion, non seulement qu'elle avait Dieu
"en son sein" (Soph 3,16) et qu'elle enfanterait (Michée
4,10), mais aussi et surtout qu'elle donnerait naissance au Messie (Esaïe
7,14). Donc, puisque Marie est la Fille de Sion, cela montre bien que
l'enfant qu'elle "attend" est le Messie dont le peuple juif
"attend" la naissance.
Et, pour bien montrer que Marie est la Fille de Sion qui attend le Messie,
Luc va reporter sur Marie toutes les caractéristiques que l'Ancien
Testament attribuait à cette Fille de Sion.
Ainsi, le Livre d'Esaïe (Esaïe 7,14 ) précise que la
Fille de Sion est "vierge" . Et c'est pourquoi Luc 1,32, en
citant le texte d'Esaïe, présente Marie comme "vierge".
D'après Zacharie (Zac 9,9), la Fille de Sion était appelée
à se réjouir et à "exulter" parce qu'elle
attend le Messie. Et donc Marie, de la même manière, va "exulter"
parce qu'elle attend le Messie (Luc 1,28-30). Sophonie (Soph 3,16-17)
précise que la Fille de Sion porte "au milieu d'elle"
Dieu, son "Sauveur". Donc, de même, Luc (Luc1,31) précise
que Marie conçoit en son sein un fils auquel elle donne le nom
de Jésus, qui veut dire "Dieu Sauveur". Et Esaïe
(Esaïe 7,14) précise que la Fille de Sion donnera aussi le
nom de "Emmanuel" (c'est-à-dire "Dieu avec nous")
à l'enfant-Messie qu'elle attend. Donc, de même, Jésus
sera appelé, non seulement Jésus, mais aussi "Emmanuel"
(Luc 1,26-35).
Ainsi, si l'Evangile de Luc décrit Marie comme "vierge",
c'est pour montrer aux Juifs que Marie incarne et représente la
Fille de Sion, qui est elle-même décrite comme vierge.
Dans l'Ancien Testament, la virginité avait le plus souvent une
valeur négative. Quand la Fille de Sion est qualifiée de
"vierge", c'est en général un reproche car cette
virginité caractérise en fait une indisponibilité
à Dieu considéré comme un époux (Jérémie
18,13). Mais, dans Esaïe 7,14 (le texte que cite Luc 1,32), la virginité
de la Fille de Sion qui doit enfanter le Messie n'a pas cette valeur négative
. Et, à l'époque de Jésus, la virginité a
pris une valeur positive. Ceux qui sont en contact avec la Puissance de
Dieu (sa Shekinah) doivent s'interdire de "connaître"
des femmes. La continence était une exigence de sainteté
rituelle pour l'accomplissement de fonctions cultuelles . Dans la secte
de Qumran, le camp des "fils de la lumière" était
interdit aux femmes. Ainsi, à cette époque, la virginité
et la continence sont mises en relation avec le fait d'avoir des relations
spécifiques avec Dieu et d'être consacré à
Dieu (cf Esaïe 32,5) .
Ainsi, si Marie doit ne pas "connaître d'homme", c'est
pour qu'elle soit conforme aux conditions rituelles requises pour qu'elle
puisse être "recouverte" par l'Esprit-Saint, la Puissance
du Très-Haut .
Donc, dans le texte de Luc, le fait que Marie soit "recouverte"
par l'Esprit-Saint, la Puissance du Très-Haut, ne doit pas être
compris comme une "fécondation" de Marie.
Si Luc évoque la "venue" de l'Esprit-Saint qui "couvre
Marie de son ombre" (Luc 1,35), c'est pour montrer aux Juifs que
Jésus est la nouvelle Arche de l'Alliance qui était également
"recouverte" par "l'ombre de la Puissance du Très
Haut". Ce n'est pas pour montrer que Marie est fécondée,
plus ou moins sexuellement, par Dieu ou le St-Esprit.
L'intervention de l'Esprit n'a donc rien d'un "élément
sexuel mâle". Elle consacre la fonction de Marie qui est d'enfanter
le Messie, considéré comme la nouvelle Arche de l'Alliance.
On notera d'ailleurs que si Jésus a pu être appelé
le Fils de Dieu (et nous avons dit que cela n'avait rien à voir
avec les circonstances de sa naissance), il n'a jamais été
dit qu'il était le fils de l'Esprit Saint !
Le miracle de la naissance de Jésus, ce n'est pas que Marie soit
fécondée par l'Esprit-Saint, c'est qu'elle puisse engendrer
seule son enfant, et ce en dépit de l'handicap que constitue le
fait qu'elle ne connaît point d'homme.
En tout cas, ce qui est clair, c'est que les trois thèmes dont
l'Evangile de Luc fait état (à savoir l'intervention de
l'Esprit-Saint, la virginité de Marie et le fait que Jésus
soit confessé comme Fils de Dieu) sont indépendants les
uns des autres et ont des significations différentes.
On peut cependant leur trouver un point commun : ils marquent la continuité
entre le Judaïsme et le Christianisme. Jésus s'inscrit dans
la continuité de l'histoire d'Israël.
Et, dès lors, on peut se demander pourquoi il n'a pas été
reconnu comme le Messie par Israël.
On peut hasarder deux explications :
. Pour Israël, le Messie n'existe peut-être qu'en tant qu'il
est l'objet d'une attente. Un peu comme le Godot de En attendant Godot
de Samuel Beckett, il est fait pour être attendu et non pour être
reconnu. L'attente du Messie est peut-être faite pour être
une ligne de force de l'histoire. Elle est comme la poursuite d'un horizon
qui toujours recule.
. Pour une raison corollaire de celle que nous venons d'exprimer, le Messie
était fait pour être reconnu justement par ceux qui ne l'attendaient
pas, à savoir les païens, les non Juifs. Jésus est
le Messie pour les non Juifs, seulement pour les non Juifs. Le Christianisme
sera un Judaïsme pour les non Juifs.
4- Venons-en au Symbole des Apôtres.
Pour le Symbole des Apôtres, les trois thèmes "conçu
du Saint Esprit", "né de la vierge Marie", et "Fils
de Dieu" sont étroitement corrélés. Et l'idée
fondamentale qu'exprime cette corrélation, c'est celle d'"incarnation"
de Dieu en Jésus-Christ et de façon générale
celle d'incarnation de Dieu dans l'humanité.
Cette notion d'"incarnation" est d'ailleurs loin d'être
simple et on peut dire que la doctrine des deux natures de Jésus,
l'une "divine" née de l'Esprit Saint et l'autre "humaine"
née de Marie, n'éclaire pas beaucoup les choses.
En fait il y a deux manières de concevoir cette incarnation, l'une
plus particulièrement présente dans les Eglises grecques
d'Orient ,l'autre plutôt dans les Eglises latines d'Occident .
Le Symbole de Nicée, dans sa version grecque, dit que le Christ
"prend chair" à la fois et en même temps et corollairement
de l'Esprit Saint et de Marie la Vierge. Il y a donc deux co-auteurs,
l'un divin et l'autre humain. Ainsi, dans les Eglises d'Orient, l'incarnation
de Dieu exprime le fait qu'il y a une "synergie" entre l'action
de Dieu et l'action des hommes. Ceci implique que, de façon plus
générale, dans ce que font les hommes, on ne peut pas distinguer
ce qui vient de Dieu et ce qui vient de la nature humaine. Ainsi il est
vain de se demander si notre foi, notre espérance, notre amour,
ou notre aptitude à créer des uvres d'art ou à
vivre de manière morale procèdent d'un don de Dieu ou seulement
de notre nature humaine. Dans la manière de voir des Eglises orthodoxes
d'Orient, nous sommes habités par une seule et même énergie
qui procède à la fois de Dieu et de notre nature.
Il n'en est pas de même dans la théologie des Eglises latines
d'Occident. En effet, le Symbole de Nicée, dans sa version latine,
dit que le Christ " a été conçu" de l'Esprit
Saint et est né "à partir de" la Vierge Marie"
. Ici la seule énergie opérante est celle de l'Esprit Saint.
Et le sein de Marie n'en est que le réceptacle. La conception procède
de l'Esprit-Saint seul. Marie n'est que le canal de l'Esprit Saint. Elle
ne coopère pas à strictement parler . La manière
latine de voir les choses rappelle bien que, comme pour le Nouveau Testament,
la virginité de Marie est d'abord le signe de son incapacité
à engendrer par elle-même un enfant.
Ainsi les Eglises d'Occident accentuent la grâce de Dieu au détriment
de la collaboration de l'homme. Le Protestantisme a encore radicalisé
ce point. Dans cette manière de voir, l'incarnation de Dieu est
une forme de "kenose", c'est-à-dire d'abaissement de
Dieu qui vient habiter la chair, c'est-à-dire la faiblesse de l'homme,
pour lui faire produire des fruits qui sont l'effet de cette seule grâce.
5- Les vérités de vitrail
Pour moi, l'énoncé de Jésus conçu du Saint
Esprit et né de la Vierge Marie, c'est une "vérité
de vitrail". C'est un "tableau" qui n'a pas de vérité
historique, mais qui est une illustration, une diffraction, une décomposition
d'une "vérité première" (on pourrait dire
d'une "lumière première"), tout comme les vitraux
diffractent et décomposent une lumière qui, en tant que
telle, nous reste invisible car elle est au-delà du vitrail.
Cette "vérité première" n'est pas définissable
en elle-même clairement. Elle relève "de Dieu"
mais aussi de notre psychisme et peut-être même de notre inconscient.
Il est certain que l'image de la "mère vierge" a quelque
chose de fascinant et qu'elle exprime sans doute quelque chose de nos
fantasmes. Marie est l'anti-type d'Eve comme le Christ est l'anti-type
d'Adam. Eve avait initié Adam a une sexualité (c'est-à-dire
à une "connaissance" au sens biblique ) présentée
comme un péché et une désobéissance. Et Marie
par contraste, fait resplendir la lumière d'une femme qui est mère
sans avoir "connu" d'homme. Ainsi elle est à la fois
pure en tant que vierge et pure en tant que mère.
Il est également certain que l'image d'un homme qui naît
sans avoir été engendré par une relation sexuelle
a aussi quelque chose de fascinant. Dans notre imaginaire et dans nos
fantasmes, son existence n'a pas été souillée et
maculée par le coït de ses parents. Et de ce fait, il est
lui-même l'image d'un être libre. Il est libre par rapport
à la sexualité puisqu'il ne l'a pas reçue comme une
sorte d'héritage génétique. Il est libre vis-à-vis
de la Loi que représente le père. Et il est également
libre vis-à-vis de son ascendance et des règles sociales
et religieuses de sa tribu. Il est, pourrait-on dire, créé
"ex nihilo" . Et par lui, l'humanité et l'histoire peuvent
débuter par un nouveau big bang.
Ce qui est dit au sujet de Jésus-Christ est vrai aussi pour tout
homme. Tout homme est, lui aussi, conçu du St-Esprit ! Il n'est
pas seulement la résultante déterminée par les gènes
de son père et ceux de sa mère. Il est aussi l'enfant de
l'Esprit, c'est-à-dire du souffle et du vent. Et il reçoit
de ce fait une aptitude à la liberté. La liberté
est avec le vent. Chaque homme est lui aussi un nouveau big-bang.
6- Jésus-Christ a-t-il été un homme libre ?
Jésus-Christ a-t-il été effectivement l'homme libre
par excellence ? Incontestablement oui. L'attitude qu'il a vis-à-vis
de ses parents le montre bien. L'épisode de sa fugue à l'âge
de douze ans (Luc 2,41-52) l'atteste clairement, de même que son
attitude vis-à-vis de sa mère lors des noces de Cana (Jean
2,1-12) ou encore l'épisode (Marc 3,30 sq) où il écarte
sa famille naturelle. On peut dire aussi qu'il a été libre
vis-à-vis de tous les rituels du Judaïsme orthodoxe.
Certes, on peut aussi dire qu'il a été influencé
par les conditions de sa naissance, mais c'est là pure supposition.
Certains ont pu dire que le fait que l'on ait pu attribuer sa naissance
à une liaison adultérine de sa mère (avec un centurion
romain !) a déterminé sa sollicitude pour les femmes de
mauvaise vie et pour les prostituées. Albert Camus a pu aussi attribuer
une importance fondamentale au fait que, peu après sa naissance,
Jésus ait échappé au Massacre des Innocents. Jésus
se serait toujours souvenu qu'il a été, certes tout à
fait involontairement, à l'origine du massacre de ces enfants (qui
sont morts "à sa place"). Et le fait qu'il ait voulu
suivre le chemin du Serviteur Souffrant d'Esaïe 53 et s'offrir en
sacrifice "à la place d'une multitude" serait l'expression
de sa culpabilité. Ce serait une tentative de réparation
pour ces enfants qui eux, étaient morts "à sa place".
Mais ce sur quoi je voudrais insister, c'est sur le fait que Jésus
a été aussi libre vis-à-vis de Dieu lui-même.
Par certains côtés, on peut même dire que Jésus
a "désobéi" au Dieu d'Israël tel qu'il était
confessé à son époque. Il a transformé le
légalisme juif de l'époque en une bonne nouvelle qu'il a
annoncé même aux païens, aux prostituées et même
aux péagers romains.
Je voudrais lire la parabole du fils prodigue (Luc 15,11-31) dans ce sens.
Dans chacune des paraboles qu'il énonce, Jésus parle aussi
de lui et s'identifie à l'un des personnages. Et c'est pourquoi
je me demande si, le fils prodigue, ce n'est pas un peu lui. C'est lui
qui quitte la maison de son père (de son Père). C'est lui
qui va au pays des païens et fréquente les gens de mauvaise
vie pendant le plus clair de sa vie. Ainsi le fils prodigue, qui est peut-être,
d'une certaine manière, Jésus lui-même, dépense
le bien (le Bien, la Bonne Nouvelle) qui lui vient de son père
dans le pays des païens. Et, si l'on en croit la fin de la parabole,
le père (le Père), en bénissant le fils (Jésus-Christ),
entérine et avalise la désobéissance de son fils.
Il a été, peut-on dire, évangélisé
par son fils.
Alain Houziaux
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