Prédication prononcée
le 19 janvier 2003 au Temple de l'Étoile à Paris
par le Pasteur Louis Pernot
Parabole des Talents: Matt. 25 et parabole du Fils Prodigue: Luc 16.
La parabole des Talents est souvent
lue comme l'illustration d'un principe de responsabilité : celui qui
a reçu le plus devait faire le plus. Il avait une plus grande
responsabilité puisqu'il lui avait été beaucoup confié. Ainsi peut-on
voir là une insistance sur le devoir que nous avons, nous qui sommes
appelés à gérer les biens de notre Maître. Et Dieu demande beaucoup,
puisqu'il est vrai que le texte dit que les Talents sont donnés à chacun
selon sa capacité, or celui qui en a reçu 5, correspondant à ce qu'il
peut gérer, se retrouve à la fin avec le devoir de gérer 10 talents, et
en plus le talent de celui qui ne voulait rien faire, ce qui devient
considérable. Cette lecture a un avantage : elle permet de gommer
l'apparent scandale de ce Talent ôté à celui qui n'avait que lui, pour
le donner au plus riche : il ne serait pas donné pour qu'il en
profite, mais comme une charge supplémentaire...
Cependant, je crois que cette
lecture, trahit le texte. En effet, on peut être attentif au fait que le
texte ne dit jamais que le maître « confie » les Talents,
mais bien qu'il les « donne ». A la fin, d'ailleurs, il ne les
reprend pas, (sauf au mauvais serviteur), ils sont bel et bien donnés. On
peut alors comprendre l'erreur du mauvais serviteur comme étant de ne pas
s'être senti vraiment propriétaire du don. Il n'a pas accepté le don.
Quand le maître revient, il rend le talent en disant : prends
ce qui est à toi..., en quelque sorte, il est le seul à avoir
refusé le don de son maître. Or le retour du maître ne visait pas à
reprendre les talents, ni même à faire « rendre des comptes »,
mais d'écouter leur « compte rendu », les serviteurs sont
fiers de montrer à leur maître ce qu'ils ont fait de leur cadeau, et ce
qu'ils ont pu réaliser avec.
Il y a donc deux logiques qui s'affrontent dans cette
parabole, l'une est celle du don qui conduit à la surabondance, et à la
joie, et l'autre est celle de la dette et qui conduit aux ténèbres et à
l'exclusion. Le fait est que ce qui va perdre le mauvais serviteur est
plus sa théologie que son incapacité à bien gérer un Talent. Ce
serviteur ne pouvait croire au don, malgré le geste explicite du maître,
il pensait que Dieu était un homme dur,
moissonnant où il n'a pas semé..., il avait peur
de Dieu, qu'il voyait, à tort, comme un maître exigeant, pouvant punir,
et utilisant ses serviteurs pour son propre service, pour faire à sa
place ce qu'il aurait dû faire lui-même. Là est l'erreur grave et
fondamentale. En fait, dans sa logique, il ne pouvait croire au don
gratuit, restant dans une logique de la dette. Or cette logique de la
dette est catastrophique, autant pour ce qui est de notre relation à Dieu
que pour ce qui est de notre relation aux autres. Elle conduit à la peur,
au jugement, à la violence, à la haine et à la mort. Croire dans la grâce,
c'est croire que l'on peut vivre autrement, non plus dans le sentiment de
devoir, mais dans le sentiment de l'amour, c'est-à-dire accepter de
recevoir et de donner vraiment le don et le pardon qui sont les seules
manières de sortir de cette logique délétère de la dette. C'est ce que
nous demandons tous les jours dans le Notre Père: remets
nous nos dettes comme nous remettons aussi à ceux qui nous doivent.
Nous demandons à Dieu de nous libérer de ces sentiments de devoir vis-à-vis
de lui, et de devoir qui polluent nos relations entre nous et nos
prochains. Or si le Christ nous a libérés, c'est pour que nous soyons réellement
libres. Le mauvais serviteur ne pouvait comprendre qu'on lui donne sans
qu'il ne doive rien. Il ne pouvait intégrer la gratuité, ne comprenant
pas la raison du don. En fait ce qui lui manquait, c'était de croire à
l'amour.
L'amour, en effet, c'est la seule
raison possible du don du maître. Si le maître a vraiment donné, ce
n'est pas pour reprendre ensuite, ou pour juger ce que l'on ferait du
cadeau, sinon ce ne serait pas vraiment un don. Quand quelque chose est
donné, cela appartient au nouveau propriétaire qui a la liberté d'en
faire ce qu'il veut, sinon ce n'est pas vraiment un cadeau, ce n'est pas
vraiment donné. La seule raison que l'on puisse trouver au don, c'est
l'amour. Pourquoi Dieu veut-il que nous prospérions ? Tout
simplement parce qu'il nous aime. Dieu n'attend pas de nous que nous nous
rendions malheureux pour lui, que nous sacrifions tout pour lui, mais
parce qu'il nous aime, il veut notre bonheur, notre épanouissement, parce
qu'il nous aime, il se réjouit de nos réussites, de nos progrès et de
notre propre joie. En faisant notre travail, en développant notre propre
vie, nous allons dans le sens-même de la création de Dieu, parce que
Dieu aime sa création et a de la considération pour elle.
C'est là que se trouve la clé de la juste compréhension
de ce que l'on appelle la grâce, le don de Dieu. On sait que les églises
issues de la Réforme ont toujours insisté sur cette notion de grâce,
or, la notion de grâce, mal comprise, peut donner naissance à des
attitudes très diverses. Une des plus paradoxale est sans doute le
puritanisme, quand cette prédication de la grâce a fait naître une
sorte de scrupule pathologique, un sens infini du devoir rendant
finalement toute joie et toute vie impossible. L'erreur du puritanisme ne
résidait pas dans le fait de ne pas croire assez à la grâce, mais de
mal y croire, en fait, de ne pas voir le don comme un don, mais comme une
sorte d'avance nous donnant des devoirs. Dans cette logique perverse, si
Dieu nous donne le salut alors que nous n'aurions encore rien fait pour le
mériter, il faudrait que nous arrivions à en être digne a posteriori,
sinon, nous manquerions à notre devoir. Or le don n'est pas une avance,
Dieu ne nous donne pas par avance pour mieux nous coincer et nous rendre
redevable à son égard, si Dieu nous a donné, c'est pour une raison
simple, c'est qu'il nous aime. Dieu a donc ses raisons, et ce n'est pas à
nous à donner ensuite raison à Dieu de nous avoir offert. Il faut croire
que Dieu nous a aimé, et qu'il nous a donné. Ce don n'est pas pour nous
écraser de devoir, mais pour nous libérer, pour nous donner la joie.
Il est vrai néanmoins que dans la
parabole des Talents, chacun des bons serviteurs s'est montré à la
hauteur de l'attente, puisqu'ils ont réussi à faire fructifier
positivement leur don, même si c'était en fin de compte pour eux. Une
question que l'on se pose souvent est de savoir quelle aurait été
l'attitude du maître devant un serviteur qui aurait essayé de faire
fructifier et qui, en ratant, aurait tout perdu. La réponse se trouve
dans une autre parabole : celle, dite du Fils Prodigue. Dans cette
parabole aussi, le maître donne sa part à l'un de ses fils, il la lui
donne sans lui demander ce qu'il en fera, sans lui dire « fais-en
bon usage »... Il la lui donne. Or ce fils va finalement tout dépenser,
il ne lui restera rien. Et il sera finalement accueilli à bras ouvert par
son Père qui ne lui reprochera rien. La seule chose qu'attendait le Père,
c'était qu'il revienne vers lui, qu'il reste dans sa présence. De même,
ce que Dieu attend de nous, comme le dit cette très belle formule du
prophète Michée, c'est de marcher humblement
avec ton Dieu.
Finalement, avec ces deux paraboles,
nous avons tous les modes possibles, bons et moins bons, de relation à
Dieu. Il y a le refus de la grâce comme don gratuit d'amour, à l'image
du mauvais serviteur des Talents, ce qui conduit à l'aigreur, à
l'agressivité à la peur, et finalement à ne rien faire. Il y a le sens
exacerbé du devoir comme le fils aîné de la parabole du Fils Prodigue,
qui conduit à une absence de joie, et à la sévérité, au jugement des
autres ; ce qui manque à ce fils, c'est la liberté. Il y a aussi
l'usage inconséquent de la grâce, comme le Fils prodigue dans sa
mauvaise période, profitant de sa liberté pour prétendre à l'autonomie
se couper de Dieu et dilapider le don, et puis il y a le bon usage de la
grâce qui consiste à en profiter dans la fidélité à Dieu, dans la
joie, dans la liberté, dans la reconnaissance et dans la fécondité.
Finalement, il semble qu'il y ait
beaucoup de modes de relation à Dieu possibles, et que seulement un
puisse mener véritablement à l'épanouissement et à la joie.
C'est ce qu'essaye de montrer le concept même d'« alliance »
si cher à nos écritures. L'idée d'une alliance entre Dieu et l'homme
est en soi une chose curieuse. En effet, l'alliance est un contrat, un
partenariat entre deux puissances qui se respectent mutuellement. Une
alliance ne peut se faire entre quelqu'un qui serait tout et un autre qui
ne serait rien. Il faut que chaque partie ait une valeur propre et
reconnue. L'idée de l'alliance ensuite suppose une collaboration dans
laquelle chacun apporte ce qu'il peut, sans qu'il y ait ni écrasement
d'une des parties, et sans qu'il y ait de confusion entre ce qui est à
l'un et ce qui est à l'autre. Dans une alliance réussie, ce qui profite
à l'un profite aussi à l'autre. Ainsi l'alliance n'est pas un
asservissement d'une des parties à l'autre. Si nous sommes dans une
alliance avec Dieu, c'est que Dieu ne nous demande pas d'être rien pour
que tout soit pour lui, mais que nous travaillions en synergie. Dans
l'alliance avec Dieu, Dieu nous appelle à être ses partenaires, ses vis-à-vis,
ni ses esclaves, ni ses larbins, ni ses serviteurs inféodés et
tremblants devant une sanction ou une tâche insurmontable. L'homme a une
vraie valeur, et peut apporter à Dieu quelque chose par son travail, son
oeuvre dans le monde, ce qu'il sait faire, c'est cela qui est bon. Et si
c'est bon pour l'homme, alors c'est bon pour Dieu aussi. Dieu de son côté
apporte à l'homme ce qu'il peut lui apporter : de l'aide, de la
force, de l'amour, du conseil, de la liberté et de la joie.
Le seul devoir que nous avons, peut-être,
c'est de rester dans l'alliance, de rester dans la relation avec Dieu dans
ce partenariat fondamental. Les mauvais exemples de nos deux paraboles
sont autant de manières de sortir de l'alliance. Il y a le mauvais
serviteur qui ne veut rien avoir de commun avec son maître, et qui,
finalement il ne travaille ni pour lui ni pour Dieu. Il y a le Fils
Prodigue qui prend le cadeau de Dieu et s'éloigne de lui pour vivre sa
vie tout seul (c'est cela qui est mauvais, et non pas qu'il ait pris le
cadeau ou qu'il l'ait dépensé). Et enfin le Fils qui, lui, est resté
dans la maison, non pas comme un partenaire d'alliance, mais comme n'étant
rien, pas même un partenaire pour Dieu, vivant dans la fusion avec son père.
C'est lorsque chacun est à sa place
que le don de la grâce peut s'épanouir, et que la liberté peut devenir
productive, positive et créatrice.
Finalement, notre époque a peur de
la liberté. Quand le Christ nous dit ma vérité
vous rendra libres, nous ne le croyons qu'à moitié, et
certains pensent que nous sommes libres... de vivre dans la soumission
totale à Dieu... ou de mourir. Ce n'est pas cela la liberté. La liberté
que donne le Christ est réelle, de même que le don de sa grâce est un
vrai don, et totalement gratuit, nous n'avons pas à payer, ni par avance,
ni après. Nous sommes appelés à vivre dans la liberté et dans la joie,
motivés non pas par la crainte de dévaloir, mais motivés par la
reconnaissance. La grâce n'est ni une menace, ni une charge, ni une
responsabilité, mais un viatique, un moteur, une énergie, une force. La
notion même de devoir est mauvaise, parce qu'elle se situe en bout de chaîne
de notre vie. Le Christ ne nous écrase pas de devoirs, mais il nous
invite à changer nos coeurs, à nous convertir, à accepter la grâce, et
à vivre de la grâce.
Comme le dit Paul: (Rom 13:8) Ne
devez rien à personne si ce n'est de vous aimer les uns les autres...
ou encore: (1Tim 1:5) Le but du commandement,
c'est un amour venant d'un coeur pur, d'une bonne conscience, et d'une foi
sincère.
Amen.
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