Prédication prononcée
le 16 novembre 2003, au Temple de l'Étoile à Paris,
par le Pasteur Louis Pernot
(Évangile selon Luc, chapitre 19:1-10)
L'histoire de Zachée plait
d'habitude beaucoup aux enfants, parce qu'ils s'identifient facilement à
cet homme petit qui s'élève et qui rencontre le Christ. Or ce texte est
par ailleurs essentiel : il nous montre quelqu'un à qui Jésus dit
qu'il est sauvé. Or ce n'est pas si souvent que Jésus dit une chose
pareille. Nous pouvons donc essayer de chercher pourquoi Jésus a pu dire
à Zachée que la salut était arrivé sur sa maison, qu'a-t-il fait pour
ça ?
On peut être tenté de chercher la
solution dans les paroles mêmes de
Zachée : « je
donne aux pauvres la moitié de mes biens, et, si j'ai fait tort de
quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple »
est-ce donc par ses oeuvres que Zachée est sauvé ?
Non. La preuve, c'est que Jésus lui
dit qu'il est sauvé, c'est vrai, mais ajoute aussi tôt : le
fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
Ainsi la conclusion même du récit est que le salut est offert par grâce
et non par mérite. On doit donc penser que le Christ écoute avec
patience et mansuétude Zachée lui faisant l'énumération de ses bonnes
oeuvres, mais en fait, il n'en tient pas compte, il considère plutôt que
Zachée, comme nous tous, est par nature condamnable et perdu... et néanmoins
il lui donne le salut.
Si ce n'est pas dans ses mérites
qu'il faut trouver ce qui fera accéder Zachée au salut, alors on ne peut
que le chercher dans sa démarche-même pour rencontrer le Christ,
rencontre libératrice qui
fait que finalement le Christ viendra habiter chez lui et que le Christ
lui déclarera que le salut est arrivé sur lui et sur sa maison. Il faut
donc reprendre le texte très en détail, ligne à ligne, et essayer de
comprendre ce qui se passe.
Tout d'abord, le texte dit que
l'histoire se passe dans un lieu précis : Jéricho.
Or Jéricho, c'est la ville qui s'était opposée à l'entrée du Peuple
élu dans la Terre promise. Elle représente l'opposition à la promesse,
elle est le symbole-même du mal et du refus de Dieu. Ensuite, il nous est
dit qu'il était
le chef des publicains, c'est-à-dire des péagers, de ceux qui
collaboraient avec l'ennemi et prenaient l'argent du peuple pour leur
propre profit. Et enfin l'on nous dit qu'il était
riche, voilà encore une autre difficulté pour accueillir l'Évangile...
Oui, Zachée était bien mauvais dans son rôle d'humain. Pourtant, on
nous dit que cet homme s'appelait « Zachée ». Quel intérêt ?.
L'intérêt est grand, car « Zachée » veut dire, en hébreu :
« celui qui est juste », « celui qui est pur ».
Or, dans la Bible, le nom de quelqu'un désigne sa nature profonde. Nous
avons donc là une sorte d'auto-contradiction, avec ce personnage qui dans
le fond s'appelle le Juste, ou le Pur, mais qui a toutes les apparences et
l'attitude de celui qui s'oppose à Dieu. Il est en fait, finalement,
comme nous tous, avec beaucoup de mal, d'opposition à Dieu, d'infidélités,
mais dans le fonds de son coeur, il est quelqu'un de pur et de juste. Oui,
je ne crois pas qu'au fond de nous-mêmes ce soit vraiment le mal qui règne.
Je crois que dans le fonds de chaque homme, il y a un trésor de grandeur,
de profondeur, de pureté, d'amour, et que souvent ce trésor est voilé,
caché par trop de préoccupations humaines, trop de jalousies, de
mesquineries qui font que la pureté originelle de notre coeur ne peut pas
se révéler. Il y a bien des obstacles entre nous et Dieu, obstacles qui
sont les mêmes pour Zachée que pour nous.
Ce qui est positif, c'est que Zachée
cherchait à voir Jésus. C'est déjà une chose essentielle, il aurait pu
être péager et pécheur et ne rien chercher à voir du tout. Dans ce
cas, il n'aurait pas rencontré grand chose. Zachée cherchait à voir Jésus.
C'est le point de départ de tout. On pourrait même s'arrêter là, parce
que l'Évangile nous dit : celui
qui cherche trouvera... Malgré
son imperfection, il avait une sorte d'aspiration vers le Christ, vers
Dieu, vers le bien. C'est une condition nécessaire, même si elle n'est
pas forcément suffisante. Et puis là, nous voyons ce qui s'oppose au
succès de sa démarche : deux choses: la foule, et sa petite taille.
L'obstacle de la foule est intéressant,
parce que cette foule, c'était une foule de fidèles, de disciples, de
gens qui écoutaient le Christ. Il y a donc là une critique très
explicite de l'Église, des croyants. Oui, nous pouvons nous demander si
parfois, cette foule qui adore le Christ n'est pas un obstacle pour ceux
qui voudraient découvrir le Christ en vérité. L'Église n'est-elle pas,
parfois, un écran opaque empêchant de découvrir vraiment le Christ ou
rendant plus difficile une relation personnelle, originale du fidèle avec
son propre sauveur ? Ne masque-t-elle pas, parfois, l'essentiel,
c'est-à-dire le Christ, derrière une foule de dogmes, de pratiques ou de
mauvais exemples ? Certainement, il y beaucoup plus d'anticléricaux
que de véritables athées, et il ne faut pas croire que la rencontre du
fidèle avec le Christ soit la relation avec l'Église. Pour échapper à
ce piège de l'Église, ce qu'il faut, c'est ne pas regarder à l'Église,
ne pas regarder à la foule, mais s'élever au-dessus des critiques que
l'on peut avoir vis-à-vis de l'Église, ou même s'élever au-dessus du
plaisir que nous pouvons avoir d'être en Église pour aller chercher celui
qui est le sens de tout : le Christ lui même.
Le deuxième obstacle, nous dit-on,
c'est que Zachée était de petite taille. Il y avait là pour lui le
risque du découragement, de se sentir petit par rapport aux autres, de se
dire que l'on n'est pas capable d'être aussi bien que les autres, que
l'on n'est pas assez intelligent, disponible ou bon.
Voilà donc ces deux obstacles, la
foule des adorateurs du Christ qui parfois sont rebutants, et puis le
sentiment de sa petitesse.
Alors qu'est-ce qui sauve Zachée
dans cette histoire ? Une fois de plus, le texte nous le dit
explicitement : il est écrit : il
courut en avant. Et cela aussi on l'oublie souvent, on pense
que tout de suite il est monté sur son arbre, mais non, d'abord, il courut en avant. Et là il fait
une chose essentielle : il ne se décourage pas, il ne reste pas sur
place à macérer dans ses aigreurs à l'égard de la foule, ou de sa
petitesse, en se disant que c'est de la faute des autres, ou de sa propre
faute. Parce que de toute façon, chercher de qui c'est la faute, est une
mauvaise attitude, que ce soit en le cherchant chez les autres ou en soi même.
Ce qui compte, c'est d'avancer.
Ensuite il est dit qu'il monta
sur un sycomore. Il monte... voilà encore quelque chose
d'essentiel. Zachée était petit (spirituellement), c'est vrai, mais il
cherche à y remédier, il va essayer de trouver quelque chose lui
permettant de dépasser son handicap. Il prend conscience de sa faiblesse,
non pas pour s'en décourager, ou se trouver une excuse pour ne rien
faire, mais pour trouver comment y remédier... Il ne la considère pas
comme une fatalité, il a une vraie conscience de sa faiblesse, conscience
qui est juste ce qu'il faut, pour ne pas s'en désespérer, et pouvoir
chercher à réagir. Alors, il monte dans un sycomore. Le sycomore est une
image fréquente de la Bible, c'est une sorte de figuier sauvage, et le
figuier, comme le sycomore est le lieu de l'étude de la Bible. (Parce
qu'il donne des fruits remplis de pépins, comme les fruits de la Bible
qui sont 100% productifs et féconds). Dans la tradition rabbinique,
« se mettre sous le figuier », veut dire, se mettre au bénéfice
des fruits de l'Écriture. Par conséquent, quand on nous dit que Zachée
monta dans un sycomore, cela veut dire que la manière que Zachée
trouve pour s'élever, pour avoir une chance de voir passer le Christ,
c'est de s'élever dans la lecture de la Bible. Et c'est dans cette étude
qu'il va monter en empoignant les unes après les autres les branches des
versets bibliques.
On dit par ailleurs, dans la
tradition rabbinique, que le figuier était l'arbre de la connaissance (du
bien et du mal), ce qui revient au même : monter dans la Bible,
c'est monter dans la connaissance de Dieu, vers une meilleure compréhension
du monde et de nous-mêmes. Or l'interdiction de la Genèse n'était pas
de monter dans l'arbre, au contraire, mais de manger
l'arbre. Il n'était pas non plus interdit de manger « le
fruit » de l'arbre, mais l'arbre lui-même : il est interdit de
s'approprier l'Écriture pour la réduire à son propre niveau et lui ôter
toute élévation. Nous n'avons pas à faire descendre la Bible vers nous
en la rabaissant à un texte que nous dirions connaître et avoir en nous,
mais nous devons garder à la Bible une espèce d'élévation et de
hauteur qui nous dépasse, afin que nous puissions toujours nous élever
en elle. Monter, s'élever dans la méditation et dans la réflexion, non
pas pour être le plus grand, mais pour avoir une chance d'apercevoir le
Christ.
Mais ce n'est pas dès qu'il monte
que Zachée aperçoit le Christ, il y a une attente, le Christ ne se rend
pas présent comme ça, immédiatement, dès qu'on lit la Bible. Et au
bout d'un certain temps, le Christ vient à passer, et alors tout-à-coup
il y a une vraie rencontre et tout change. Est-ce là la fin de cette
histoire merveilleuse ? Est-ce que le but de la vie chrétienne,
c'est de s'élever dans la Bible pour se trouver dans cette espèce de
face-à-face avec le Christ ? Eh bien non !
En effet, la première chose que lui
dit le Christ dès qu'il l'aperçoit, c'est : Zachée,
descend. C'est étrange. Pourquoi le Christ lui dit de
descendre de son arbre ? Sans doute parce que justement, l'élévation
par la lecture, la réflexion, la prière, c'est bien pour un temps, mais
ce n'est pas un pas un but en soi. Nous devons dépasser toutes ces
pratiques pour aller trouver sur terre la véritable rencontre avec le
Christ. Là est le stade ultime de la mystique. Il y a d'abord cette démarche
un peu héroïque, ou l'on monte par ses propres forces pour s'élever
dans les choses spirituelles, c'est un premier temps, mais ensuite, il
convient de redescendre sur terre, pour vraiment rencontrer les autres et
le Christ. Le Christ lui dit : descend,
parce qu'il faut que j'aille chez
toi. Oui, la présence de Dieu n'est pas une chose qui se gagne
par la force en s'élevant, en progressant, en se perfectionnant, en se
purifiant, au contraire, dans l'Évangile, la présence de Dieu se reçoit
dans l'humilité, dans la faiblesse. On ne cherche pas à gagner Dieu
comme on monterait à un mat de cocagne, ce Dieu qui nous donne la vie
n'est pas vraiment dans la hauteur inatteignable, il est en bas, il nous
attend. Il vient vers nous et nous dit : « descend de ton
arbre, descend de tes prétentions, et ces fausses hauteurs que tu te
donnes, et simplement descends en bas, et ouvre les bras pour m'accueillir »
Pourquoi alors avoir tant insisté
sur l'importance de monter dans le figuier ?... c'est que le Royaume
de Dieu est une chose bien complexe. On ne peut pas dire que la relation
à Dieu c'est seulement de le recevoir, ou de le chercher dans l'étude.
Il faut sans cesse passer de l'un à l'autre. Il est vrai que si Zachée
n'était pas monté dans le figuier, le Christ ne lui aurait pas adressé
la parole, si Zachée n'avait pas eu conscience qu'il était petit, il ne
serait pas monté. De même, quand nous avons dit de la Bible il fallait
s'élever en elle, mais ne pas la manger, on pourrait opposer que le
Christ lui-même, qui est la Parole, a dit lors de la Cène prenez et mangez, de même que
l'ange de l'Apocalypse nous a invité à prendre le livre et à le manger.
Alors, ce livre, faut-il le manger ou s'élever dedans ? On peut
penser que quand le Christ dit mangez
ce n'est pas au début de son Évangile. C'est dans la Genèse, au début
qu'il est dit de ne pas manger le livre de la vie, l'ordre d'avaler l'écriture
ne viendra que dans l'Apocalypse, tout à la fin. Il ne faut pas remplacer
l'Évangile par seulement prenez
et mangez, ceci est mon corps, cela, c'est le but, c'est
l'accomplissement. On ne peut le faire, et mettre la Bible en soi qu'après
s'être élevé en elle.
La vie Chrétienne, ce n'est pas de
rester en bas, passivement, en attendant que la présence de Dieu nous
tombe dessus, ce n'est pas non plus de monter en essayant de gagner des
points de paradis, mais c'est, sans cesse, monter dans l'arbre et en
descendre, c'est sans cesse ne pas manger de l'arbre
pour lui garder cette altérité, et aussi descendre de l'arbre
pour le mettre en soi. C'est monter dans la lecture, et descendre en étant
soi-même, c'est aspirer la présence de Dieu et souffler l'action de grâce
et la bénédiction. La relation à Dieu, c'est comme l'Échelle de Jacob
avec les anges qui montent et qui descendent. Une rencontre suppose un
mouvement des deux. C'est dans le mélange subtil de la dialectique de ces
différents mouvements que nous pouvons recevoir le Christ, et à ce
moment, là, indépendamment de toute mérite, mais en ayant conscience
que dans le fond nous sommes perdus, et que Dieu nous donne son salut.
Alors, nous recevons cette nouvelle comme Zachée, qui nous est dit être
tout joyeux. Oui, nous avons alors à la fois le salut et la joie, la joie
d'appartenir au peuple de Dieu, comme Jésus lui dit: celui-ci
est aussi un fils d'Abraham. ce qui veut dire: celui-ci est héritier
de la promesse, or, le propre d'un héritier c'est qu'il gagne quelque chose
qu'il ne méritait pas. Ce qu'il gagne, c'est d'être dans le peuple de
Dieu, d'être un enfant de Dieu, d'être dans la joie, pour la vie, pour l'éternité.
Amen.
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