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Prédication prononcée
le 2 avril 2006, au Temple de l'Étoile à Paris,
par le Pasteur Louis Pernot
Jésus, étant parti
de là, se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon. Et voici, une femme
cananéenne, qui venait de ces contrées, lui cria: Aie pitié
de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par
le démon. Il ne lui répondit pas un mot, et ses disciples sapprochèrent,
et lui dirent avec instance: Renvoie-la, car elle crie derrière nous. Il
répondit: Je nai été envoyé quaux brebis
perdues de la maison dIsraël. Mais elle vint se prosterner devant lui,
disant: Seigneur, secours-moi! Il répondit: Il nest pas bien de prendre
le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. Oui, Seigneur, dit-elle,
mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
Alors Jésus lui dit: Femme, ta foi est grande; quil te soit fait
comme tu veux. Et, à lheure même, sa fille fut guérie
(Matthieu 15:21-28)
Ce récit de la rencontre entre Jésus et la Cananéenne
est plutôt dérangeant. Il montre en effet Jésus sous un jour
inhabituel. Nous avons lidée dun Christ généreux,
disponible, tolérant, accueillant, toujours prêt à aider,
à guérir et à rendre service, et là, devant cette
femme criant sa détresse, il est montré raciste et méprisant.
Il commence par ne pas répondre, et fait semblant de ne pas lentendre,
ensuite il linjurie en lui disant quelle est comme un chien, ce qui
était une injure très grave dans le Moyen-Orient, et explique son
geste en disant que de toute manière, il na rien à faire dune
étrangère, quil nest là que pour aider les gens
de son peuple juif. Oui, cela est bien éloigné de limage classique
du Christ, et je dois dire quentre les deux personnages de ce texte, je
préférerais nettement la Cananéenne, qui, elle, pardonne
toutes ces agressions, et fait preuve de douceur et dhumilité.
Pour essayer de comprendre ce texte, il ny a que deux solutions. Soit
le Christ a eu raison de se comporter ainsi, alors il faut essayer de comprendre
les raisons, soit il a eu tort.
Cette deuxième hypothèse, même si elle nest pas très
orthodoxe ne doit pas être écartée a priori, et elle peut
être assez intéressante. On peut, en effet, penser que le Christ
a eu tort, mais quil a changé. Au début, il refuse dagir,
et finalement il agira.
En particulier, certains pensent que Jésus na pas toujours eu
une conception universelle de sa mission. Au début, il pensait nêtre
là que pour les juifs, et il aurait découvert au cours de son ministère
la portée universelle de son message. Ce serait alors précisément
la Cananéenne qui aurait fait découvrir à Jésus quil
ne devait pas se limiter aux seuls juifs, mais quil pouvait aussi sadresser
aux païens. On serait ainsi en face dune sorte de conversion de Jésus.
Et plus profondément, on pourrait même penser queffectivement
Jésus a eu tort de traiter ainsi la Cananéenne, mais que là
aussi il acceptera de se remettre en cause, de changer. Lidée que
Jésus ait ainsi pu se tromper ou avoir tort, certainement choque certains,
mais elle est précieuse à dautres qui aiment trouver ainsi
des signes dhumanité de Jésus. Ce Jésus qui ainsi cesse
dêtre une sorte de surhomme inatteignable et infaillible, déroulant
depuis sa naissance une certitude absolue et infaillible qui lui viendrait de
sa nature de Fils de Dieu, comme sil avait toujours su ce quil allait
faire, et comme sil avait toujours bien agi. Dans cette hypothèse,
Jésus devient un frère, plus proche de nous, quelquun sur
qui lon peut prendre modèle. Parce que oui, nous aussi et nous surtout,
nous faisons des erreurs, nous aussi nous nous trompons parfois dans nos conceptions,
et nous avons souvent tort dans notre relation aux autres. Et justement, ce qui
est là remarquable et exemplaire dans lattitude de Jésus,
cest quil accepte de se remettre en cause, de changer. Il ne se bute
pas dans sa position, il accepte de dire une chose et finalement de faire le contraire,
il ne considère pas quil se déshonorerait en reconnaissant
quil avait eu tort de réagir de la sorte, ou quon ne le respecterait
pas, au contraire, ce changement est un signe de la grandeur de Jésus et
de sa supériorité.
Les disciples, eux ont le mauvais rôle, ils refusent de se laisser déranger,
ils naiment pas cette étrangère qui dérange leur tranquillité.
Or les autres sont forcément dérangeants, et nous ne devons pas
rester dans notre petit confort, en excluant les autres, il nous faut être
capables de nous laisser convertir, de nous laisser déranger dans notre
attitude, dans notre foi, dans nos convictions, et ce, peut être même,
par les plus petits, les plus méprisables, ceux que lon attendrait
pas, parce que précisément, le juste le bon peut venir du plus petit,
de létranger, du méprisé.
Mais, bien sûr, il ne faudrait pas pour autant dire que forcément
les étrangers, les petits et les faibles sont toujours bons et ont toujours
raison. Ce nest pas parce quelle est étrangère que Jésus
la finalement écoutée, mais parce quelle a fait preuve
dune remarquable attitude à son égard. Elle aurait pu revendiquer,
râler, manifester. Au lieu de cela, elle a obtenu ce quelle voulait
par la douceur, la gentillesse, lhumilité, et certainement que ce
sont ces valeurs qui peuvent transformer le monde. Oui, cette femme a été
remarquable, elle a eu raison aussi davoir le courage de demander de laide,
de savoir être insistante et persévérante, et de répondre
à linjure par la douceur la bienveillance. Il y a là de vrais
exemples pour nous, aussi bien de la part du Christ que de celle de la Cananéenne.
Cependant, même si personnellement lidée que le Christ se
soit « converti » ici ne me choque pas, il faut bien avouer que ce
ne peut être là le seul sens du récit, cette lecture ne rendrait
pas compte de toute la richesse du texte. Par ailleurs, dans lEvangile de
Matthieu, le Christ accueille déjà des païens avant ce texte,
comme le Centenier romain, et il ne joue donc pas le rôle de ce basculement
vers louverture aux non-juifs, au moins pour Matthieu. On peut donc aussi
essayer de défendre Jésus en pensant quil a certainement eu
raison de refuser de guérir la fille de la Cananéenne et chercher
des excuses à son attitude. Cela nenlèverait rien dailleurs
au fait quil ait changé davis en cours de route, ayant eu de
bonnes raisons de refuser et en ayant eu ensuite dencore meilleures daccepter.
Peut-être alors a-t-il eu raison... parce quil ne faut pas séparpiller,
il faut se concentrer sur sa mission pour être efficace. On ne peut pas
répondre dune façon désordonnée à toutes
les sollicitations, sinon on ne fait plus rien. Il peut y avoir, même dans
nos vies et dans la charité, des choix, des stratégies. Personne
ne peut régler toute la misère du monde, il faut assumer cela. Nous
pouvons donc ne pas avoir honte parfois de refuser puisque Jésus lui-même
la fait, on ne peut pas dire « oui » à tout et à
tout le monde et il ny a pas à se sentir coupable de cela. Peut-être
est-ce une piste, mais remarquons quand même que si Jésus refuse
au départ, ce nest pas par égoïsme, mais pour pouvoir
aider dautres, et que dautre part, même si Jésus na
pas répondu tout de suite à la Cananéenne, il na jamais
cessé de lécouter ni dentrer en dialogue avec elle.
Une autre piste serait de dire que Jésus ne voulait pas faire un acte
qui aurait risqué dêtre mal compris. Or, si la femme, navait
pas dinstruction spirituelle juive, on peut penser quelle aurait eu
une demande purement païenne de miracle matériel pur, or Jésus
nest pas là pour ça. Dieu nest pas là pour distribuer
des miracles matériels, cest triste, mais il est bon de le savoir.
Pour nous, cela nous montrerait aussi quil est bien de faire des bonnes
uvres, mais quil faut aussi se préoccuper du fait que notre
action soit bien comprise. Lacte matériel seul ne suffit pas et peut-être
même, dans certains cas, peut-il être nuisible pour lindividu
sil est mal compris.
Dans tous les cas, Jésus a trouvé finalement des raisons majeures
de remettre son jugement en cause, et, en fin de compte, de bien vouloir guérir
la fille de la Cananéenne. Et cela est essentiel, on peut avoir des principes,
des stratégies, mais il est encore plus essentiel davoir de la souplesse
et de lhumanité. Il faut, malgré ses principes savoir accueillir
la réalité humaine, et non pas tout voir par des filtres de catégories
générales, de principes généraux et de jugements globaux.
Or pourquoi le Christ a-t-il finalement accepté ? Parce que, dit le
texte, il a trouvé en elle une foi exemplaire. Mais quelle était
la foi exemplaire de la Cananéenne ?
Certains disent quelle a cru au pouvoir de guérison de Jésus.
Mais ce ne peut être cela. Depuis le début, elle y croit et le dit,
cela némeut pas le Christ. Il ne change vraiment davis que
quand elle parle des petits chiens qui mangent les miettes qui tombent de la table
de leur maître.
Quelle est donc cette foi extraordinaire dont parle le Christ ? Ce nest
évidemment pas une foi dogmatique ou doctrinale. Elle na jamais suivi
de catéchisme, on ne sait pas si elle croit à la Trinité,
au fait que Jésus soit le Fils de Dieu etc... Certes, dans Matthieu, elle
appelle Jésus « fils de David », mais ce nest pas ça
qui décide le Christ, et dautre part dans la version de Marc, elle
ne dit même pas cela.
Peut-être alors que la justesse extraordinaire de sa foi, cest
son humilité : elle ne réclame pas les choses comme si elle étaient
dues, mais comme des grâces. Elle ne dit pas : « cest injuste,
je mérite que tu me donnes etc...», elle reconnaît seulement
quelle a un besoin vital de Dieu, et quelle est prête à
recevoir tout de lui comme une grâce.
Et dautre part, même si elle sait que cela nest pas dû,
elle insiste quand même. Et là peut-être est aussi la justesse
de sa foi : sa savoir pécheur et misérable savoir que lon
ne mérite rien, mais en même temps savoir désirer ardemment,
et chercher avec persévérance et conviction le salut de Dieu.
Parce quen effet, cette histoire est bien une parabole de la quête
spirituelle : nous recherchons Dieu, nous voulons son salut. Et cet enfant dont
il est question, cest lenjeu de notre fécondité, que
notre vie ait une dimension souvrant vers les autres et vers léternité.
Si lon veut que notre vie mène à quelque chose qui soit au-delà
de nous, vers une certaine fécondité, il faut se battre, il faut
le vouloir, il faut sen donner les moyens, et en même temps savoir
que lon ne trouvera pas cela en soi même, à partir de soi-même.
Le sens de notre vie, nous ne pouvons que le recevoir sans le mériter.
Peut-être, du coup, cela peut-il expliquer le point qui reste obscur
car tous les essais dexplication de lattitude du Christ ne me satisfont
pas pleinement, parce que même si Jésus a pu avoir raison de refuser,
dans tous les cas, je ne peux pas comprendre et accepter son attitude inhumaine
et méprisante. A moins précisément quil faille les
lire comme une parabole. Parce queffectivement, il nous arrive souvent que
nous ayons limpression que Dieu est absent, quil ne nous répond
pas, quil nous méprise, quil nous juge indignes. Certes cela
nest pas vrai, cela vient de nous, mais limpression est bien réelle.
Et dans ce cas, il ne faut pas se décourager. Même si nous nobtenons
pas tout tout de suite de la part de Dieu, si Dieu nous semble indifférent,
Dieu nous entend quand même, il faut persévérer dans la quête
dans la prière, dans la recherche, dans le dialogue, et si nous restons
avec humilité dans lattitude de celle qui reçoit mais à
qui lon ne doit rien, Dieu nous donnera la vie, et la vie qui est au delà
de nous, la fécondité éternelle.
Amen.
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