"Paul fut relevé de terre, et ses yeux ayant été ouverts... il ne voyait rien !"
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Prédication prononcée
le 19 mars 2006, au Temple de l'Étoile à Paris,
par le Pasteur Louis Pernot
(Actes 9:1-9 et 2 Corinthiens 11:1-5, Marc 15:22-39, 2 Cor 3:17-4:18)
Il y a dans les Actes de Apôtres
un passage si dérangeant que tous les traducteurs le transforment pour
maquiller la difficulté. Il sagit de se passage : « Paul fut
relevé de terre, et ses yeux ayant été ouverts, il voyait
rien, il voyait le néant ». On ne comprend pas, en effet, pourquoi
il ne voit rien sil a les yeux ouverts. Alors certains traducteurs mettent
: « Bien quil eût les yeux ouverts il ne voyait rien »
ce qui nest pas le texte. Et puis lautre difficulté, encore
plus considérable, cest que tous les verbes sont là au passif.
Dans le texte, Paul est relevé, et ses yeux sont ouverts. Or qui peut être
le sujet de cette action ? Ce ne peut être que Dieu. Surtout que le mot
« relevé » est le mot habituel traduit souvent par «
ressuscité ». Oui, dans la Bible, cest Dieu qui relève,
cest lui qui relève de Terre en particulier, cest lui qui ressuscite,
et cest lui qui ouvre les yeux. Mais alors comment comprendre que toutes
ces belles actions ne mènent quà ne rien voir ? Alors, et
cest là la plus grande malhonnêteté, toutes, absolument
toutes les traductions actuelles font comme si cétait Paul qui se
relevait lui-même, en mettant, au mieux : « Saul se releva de terre,
il ouvrit les yeux, mais ne voyait rien. »
Or il y a néanmoins quelquun qui a pris au sérieux le texte
comme il est : cest Maître Eckhart, grand penseur représentant
du courant de la « mystique rhénane » au 13 ou 14e siècle.
Il écrit en effet dans son sermon 71
« Paul fut relevé de terre, et ses yeux ayant été
ouverts, il voyait rien » Il me semble, que ce petit mot (le rien, le néant
que voit Paul) a quatre significations :
La 1ère : quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit
le néant et ce néant était Dieu.
La 2e : lorsqu'il se releva, il ne vit rien d'autre que Dieu.
La 3e : en toutes choses, il ne vit rien d'autre que Dieu.
La 4e : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.
Vous pensez bien que ce commentaire a fait grand bruit, surtout le premier
sens « Paul ouvrant les yeux vit rien, et ce rien, ce néant était
Dieu »! Ce n'est pas une erreur ni une provocation de sa part, cette étonnante
conclusion résume même un point essentiel de la pensée d'Eckhart.
Ce que Paul voit alors, c'est bien Dieu, puisque c'est lui qui lui a parlé,
le ressuscite et lui ouvre les yeux. Juste avant, le texte nous dit que les hommes
qui voyageaient avec Paul, eux, « ne voient personne » contrairement
à Paul, qui lui « ne voit rien ». Il y a une différence
: les hommes entendent la voix, il y a bien quelqu'un, mais ils ne voient pas
« la personne » qui parle. Par contre, Dieu donne à Paul d'être
élevé au-dessus de la terre, jusqu'au troisième ciel, nous
dit-il, au point de ne savoir si c'était vraiment physiquement qu'il a
vécu cela. Et ce qu'il a vu et entendu, dit-il dans sa lettre aux Corinthiens,
il ne peut rien en dire, sauf que ça a eu lieu. Dans le livre des Actes,
ce que Paul trouve de plus fidèle à dire, c'est qu'il a vu, et que
ce qu'il a vu c'était un néant. Ce qu'il voit ce n'est pas «
personne », il voit quelqu'un mais ce qu'il voit, il l'appelle quand même
« un rien », « un néant », un invisible.
Je crois quon peut le comprendre de plusieurs manières. Lune
cest de voir cela par rapport à lexpérience de Paul.
Paul était un bon théologien, il avait une certaine conception de
Dieu. Il avait plein didées sur ce que Dieu était, sur ce
quil voulait, et tout à coup il fait lexpérience de
Dieu au-delà de ses propres conceptions. Toutes ses idées bien conceptualisées,
toutes ses théories, ses discours volent en éclat, et Dieu nest
plus quelque chose que lon peut posséder, plus un discours intégriste
au nom du quel on peut persécuter ceux qui ont une autre image de Dieu,
mais Dieu devient un Rien, un indéfinissable, une réalité
que lon peut rencontrer mais dont on ne peut rien dire.
En ce sens, on peut dire que Paul, ensuite retrouvera la vue, il va se refaire
une autre conception de Dieu, et donc ne voir ce rien vue par Paul que comme une
expérience transitoire de table rase.
Mais on peut aussi prendre plus au sérieux lexpérience
de Paul comme lexpérience par excellence du divin. Cest ce
que propose Eckhart : Paul vit le néant, et ce néant était
Dieu.
Or justement peut-être est-il bon de rappeler que Dieu est infiniment
plus complexe que tout ce que l'on peut dire et même penser de lui. Il est
au-delà de tout discours, au delà de toute représentation.
Il nest pas un objet que lon peut définir, décrire,
posséder, il est une réalité insaisissable, au-dessus de
toute détermination, et même au delà de lEtre et du
non-être. Paul le savait sans doute, mais maintenant, il fait plus que le
savoir, il en fait l'expérience.
Dieu a une façon d'exister qui est unique en son genre, de sorte que
l'on a de quoi hésiter quand on dit tout simplement « Dieu existe
» tant on peut craindre que des gens puissent penser qu'il existe comme
un homme existe, alors que Dieu est plutôt la source de ce qui existe, et
donc au-delà de l'existence.
C'est le commencement de la sagesse car, nous dit Jésus, « personne
n'a jamais vu Dieu » (Jean 1:18), ce qui est normal puisque « Dieu
est Parole » (Jean 1:1), « Dieu est esprit » (Jean 4:24). Et
donc si lon voit Dieu, que voit-on ? Rien. En Dieu, il ny a Rien à
voir, mais tout à entendre.
Tout cela n'est évidemment pas du nihilisme ou de l'athéisme.
Dire que Dieu est Rien, ou le non-être nest pas dire quil nest
rien, ou quil nexiste pas. Mais quil est au delà de tout
ça. Même si nous ne croyons plus que Dieu est une sorte de Père
Noël, nous avons quand même une certaine idée de Dieu, et c'est
une bonne chose, bien entendu.
Et ainsi, même dans la tradition juive trouve-t-on quelque chose de semblable.
On sait déjà quils disaient quon ne pouvait prononcer
le nom de Dieu, on ne peut nommer Dieu, mais ils sont allés plus loin :
il y avait en effet dans le Temple le lieu sacré par excellence, le Saint-des-saints.
Ce lieu symbolisait pour le juifs le lieu de la présence même de
Dieu. Au départ on avait mis dedans lArche dAlliance. Mais
dans le Second Temple quy avait-il dans le Saint des saints ? Rien, le vide,
labsence. Les juifs avaient compris que Dieu ne pouvait être représenté
par rien, et que le rien était la meilleure image de Dieu. Dieu est un
creux, un manque, une aspiration, un doute, une question. Dieu est un espace dans
lequel tout est possible, cest une liberté, une ouverture. Cest
peut être dans ce sens que cette révélation du Dieu-Rien est
pour Paul une résurrection. Il est libéré, libéré
de conceptions carcans, de théories auxquelles on se croit obligés
de croire, libéré dun Dieu trop lourd, dun Dieu culpabilisateur,
dun Dieu omniprésent, omniscient et tout-puissant qui devrait être
tout pour que nous ne soyons rien. Au contraire, Dieu est un espace. Cest
le silence qui donne son sens à la musique, le temps de vide et de silence
de la prière. Dieu nest jamais si présent dans la création
que lors du jour du Sabbat où il ne fait rien... La bénédiction,
cest le non matériel, cest le sens qui est avant et au-delà
de toute chose et de toute action.
Grâce à cette conscience, Paul est déjà prêt
à recevoir de Dieu le prochain éclair de lumière dont il
aura besoin pour faire le pas suivant dans son cheminement. Et grâce à
cette expérience de Dieu, il peut se laisser un peu transformer par lui,
la source de la vie qui est au-delà de tout, au lieu de simplement agir
en croyant savoir ce que Dieu veut.
C'est dans les ténèbres que brille la lumière. C'est quand
on accepte, avec un certain vertige, de se dessaisir de nos certitudes sur Dieu,
c'est alors qu'il pourra peut-être enfin nous donner de l'apercevoir, lui
qui est au-delà du visible.
On en arrive alors aux autres explications du difficile verset par Eckhart.
Elles ne sont pas des alternatives, mais en fait des compléments. Peut-être
que la première, la plus considérable permet daccéder
précisément aux autres.
Alors, nous dit maître Eckhart,
Paul ne vit rien d'autre que Dieu.
En effet, ayant vu Dieu, dans un certain sens, tout semble s'effacer, disparaître
devant lui, comme les étoiles deviennent invisibles quand on a regardé
le soleil. Ou bien est-ce l'inverse : comment porter une telle attention au visible
quand on sait que l'essentiel est invisible ? En suivant lexpérience
de Paul, on peut comprendre que rien ici-bas nest de lordre de lultime,
ou du divin. Comme le philosophe de la Caverne de Platon qui voyant la lumière
des idées ne peut plus se contenter dun monde dapparences.
Cela ne veut pas dire qu'une conséquence de la conversion devrait être
de ne plus s'intéresser à d'autres réalités que celle
de Dieu, au contraire, mais, comme le dit Eckhart dans son 3e sens :
En toutes choses, nous dit-il encore, il ne vit rien d'autre que Dieu.
Cest-à-dire quil voyait Dieu en chaque chose. Si Dieu, en
effet, est linvisible, limmatériel, il est possible de comprendre
quil est présent en toute chose. Dieu nest pas un objet parmi
les autres. On ne se demande pas sil existe comme on se demande si Noé
a existé. Parce quil est au delà de lexister, il peut
être en tout ce qui existe.
De même, il est possible de reconnaître dans la personne que lon
rencontre la présence de Dieu, on peut voir dans sons prochain le Christ
qui est en lui. Mais ce nest possible que si le Christ est ressuscité,
sil na plus de corps, sil est devenu un « non existant
». Et le christianisme a embrayé sur le judaïsme, en présentant
non plus un saint-des-saints vide, mais un tombeau vide. La Foi chrétienne
repose sur une absence, sur un vide. Et cest grâce à ce tombeau
vide, à cette absence de corps que le Christ peut aujourdhui être
dit présent parmi nous, et en nous de mille manières. Mais pour
avoir cette vison-là, il faut avoir fait l'expérience de cet invisible
qu'est Dieu et en reconnaître le reflet, l'image dans notre humanité
pourtant visible, temporaire, pécheresse, mais habitée par ce que
Paul appelle gloire, lumière, puissance, éternité.
Et fort de cette expérience, comment ne pas vivre autrement ? Comment
continuer à vivre en attachant plus d'importance qu'elles ne le méritent
à des choses qui sont en réalité bien secondaires nous dit
Eckhart dans son 4e sens :
Quand il vit Dieu,
il vit toutes choses comme un néant
Que Dieu nous donne d'être ainsi élevés, que jour après
jour il nous donne ces touches de résurrection qui nous feront cheminer
et devenir à notre mesure apôtre du Christ et non son persécuteur.
Amen.
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