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Judas et l'« Evangile de Judas »
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Prédication prononcée
le 9 avril 2006, au Temple de l'Étoile à Paris,
par le Pasteur Louis Pernot
(Matt26 :14-25, 47-66, 27 :1-11 Psaume 31)
Il y a peu a été révélé
le texte dun nouvel Evangile appelé « Evangile de Judas »,
écrit prétendument par celui là même qui a trahi Jésus.
Ce texte présente les choses vues sous un angle qui nest évidemment
pas celui des Evangiles que nous avons dans nos Bibles. Judas serait ainsi celui
qui se serait dévoué sous lordre du Christ pour le faire arrêter
par les Romains afin quil accomplisse sa mission. Judas aurait été
le disciple préféré de Jésus, le plus initié,
celui qui aurait eu des révélations particulières, et il
aurait accepté de jouer un rôle dont il savait à lavance
que cela le ferait être rejeté. Il se sacrifie en quelque sorte,
renonçant à sa propre image, et à lui-même pour servir
le Christ.
Or ce texte ne peut pas être rejeté comme totalement fantaisiste.
Non seulement le papyrus qui nous est parvenu est ancien puisquil date du
III ou IV siècle, et surtout, on en connaissait lexistence, au moins
théorique depuis longtemps. En effet, lun des pères de lEglise
de la fin du IIe siècle : Saint Irénée de Lyon en parle,
mais on croyait ce texte perdu, il a fallu attendre presque deux mille ans pour
lavoir enfin en grand partie sous les yeux.
Mais pourtant, il ne faut pas non plus survaloriser son importance. Même
sil date du IIe siècle, il sagit dun Evangile apocryphe
parmi tant dautres. On connaît ainsi une trentaine de ces prétendus
Evangiles qui ont fleuri à partir du début du IIe siècle.
Ce sont donc des textes plus ou moins tardifs écrits en empruntant le nom
dune personnalité connue. Ainsi avons nous un Evangile de Barnabé,
un autre de Gamaliel, un de Marie-Madeleine, un de Philippe, un autre de Pierre,
un de Thomas etc... Ces Evangiles sont bien connus, mais noffrent en fait
que peu dintérêt en racontant souvent un peu tout et nimporte
quoi. Là, nous avons un Evangile, probablement apocryphe de plus, et de
fait, il ne comporte pas beaucoup plus dintérêt que les autres.
Certes, nos quatre Evangiles sont formidables et lidée de trouver
un nouvel Evangile nous enthousiasme, mais ce fatras dEvangiles apocryphes
napporte rien dintéressant, et la plupart des gens ne les ont
même jamais lus alors quils sont pourtant pour la plupart disponibles
depuis des siècles, il ny a donc pas tellement plus de raison de
se précipiter sur celui que nous venons de découvrir.
Ce qui séduit aujourdhui dans lEvangile de Judas, cest
dabord sa découverte assez récente et il est vrai que lon
ne découvre pas tous les jours un Evangile, fut-il apocryphe, et dautre
part la thèse provocatrice et contraire aux idées reçues
quil contient à propos de Judas. Il va ainsi dans le sens de toute
une littérature qui, comme le célèbre roman Da Vinci code
prétend que lEglise nous aurait caché des choses, et quil
y aurait une vérité provocatrice extraordinaire qui serait dévoilée
là.
Or la thèse développée par ce prétendu «
-Evangile de Judas » nest pas très originale cette question
a été largement débattue bien avant que lon puisse
le lire.
Il faut dire que le cas de Judas nest pas entièrement clair, même
dans nos Evangiles canoniques. En particulier, le sens du geste de Jésus
désignant celui qui le livrera en disant que ce serait Celui qui mettra
la main avec moi dans le plat... est bien difficile à saisir. On a limpression
non pas tant quil montre sa préscience, mais quil désigne
vraiment Judas comme étant celui qui devra le livrer. En effet, les disciples
semblent tous étonnés, et même les autres demandent si ce
nest pas eux qui devront le livrer, et Judas aussi pose la question et ne
semble pas avoir le projet en question avant ce geste... alors que si Judas était
mauvais depuis le début et les autres bons, ces questions nauraient
pas lieu. Dans le même sens, Jésus dira un peu plus tard à
Judas : ce que tu as à faire, fais le vite...). Jésus semble donc
bien désigner Judas et lincite à faire son geste de le livrer
aux Romains. Et notons aussi que certains Evangiles ne parlent dailleurs
pas de « trahison » de Judas, mais disent seulement quil le
« livre » aux Romains ce qui nest pas forcément à
interpréter négativement.
Dautre part, selon certains Evangiles aussi, il semble bien que Judas
effectivement permette à Jésus daccomplir son destin «
selon les Ecritures », il est donc peut être un traître, mais
dans le fond, cest lui qui accomplit le dessein de Dieu... Et puis il y
a le baiser de Judas, qui nest peut-être pas aussi fourbe quon
croit, surtout que Jésus sadresse à lui en lui disant alors
« Ami » et que Judas continue de lappeler « Maître
», même quand son acte a été fait au grand jour...
En fait, beaucoup de thèses possibles ont été évoquées
concernant le vrai rôle de Judas.
La plus classique, cest évidemment que Judas est un traître,
limage même du méchant. On disait autrefois que cétait
pour de largent. Puis on a pensé plus récemment que les raisons
de Judas pouvaient être plus subtiles. En particulier on a pensé
quil pouvait avoir été un « Sicaire » (ce qui
serait le sens de son nom mystérieux : dIscariot), cest à
dire un activiste souhaitant la lutte armée contre la force occupante de
lenvahisseur romain. Il aurait ainsi pu croire que Jésus en tant
que Messie rendrait à Israël sa souveraineté en mettant les
Romains dehors, et que déçus par la passivité ou le pacifisme
de Jésus il le livre pour le faire mettre à mort. Puis pris de remords
se serait suicidé.
Dans cette hypothèse, le sens du geste de Jésus avec la main
dans le plat aurait été, soit de montrer quil était
au courant de tout, mais quil assume, et donc quil ne subit pas passivement
son sort, mais quil y consent activement, soit ce geste serait pour dire
quil savait que Judas voulait le livrer, mais quil lui donne, dune
certaine manière lautorisation de le faire. Si lon prolonge
cette thèse, on pourrait même aller jusquà penser que
Jésus aurait en quelque sorte programmé sa mort pour quelle
tombe au moment de Pâques (fête juive de la libération de la
mort et de la servitude). Symboliquement, cétait évidemment
le jour idéal pour mourir. Il savait que de toute façon devait être
imminent et il dit alors à Judas : « tant quà faire,
puisque tu en as lintention, fais le maintenant...». Evidemment, cette
idée nest pas dans la lignée de la théologie classique
prétendant que le fait extraordinaire de la concordance de la mort et de
la résurrection du Christ avec le temps de la fête de la Pâque
juive nest que le fait de Dieu-tout-puissant. Mais lon peut aussi
aimer que le Christ précisément accomplisse volontairement le plan
de Dieu, avec son initiative personnelle, et non pas en ne faisant que subir un
sort programmé depuis toujours. Quoi quil en soit, cette hypothèse
soulève aussi des problèmes éthiques qui peuvent sembler
bien plus graves : en effet si lon légitime une telle attitude, alors
peut-on dire quil serait légitime que chacun choisisse plus ou moins
le moment de sa mort, en la devançant même éventuellement
?
Une autre thèse, moins classique, concernant le rôle de Judas,
est de dire quil est, non pas un méchant, mais plutôt quelquun
qui sest trompé. Cela a été exprimé en particulier
dans le film de Scorcèse « La dernière tentation du Christ
». Dans cette hypothèse, Judas aurait bien été persuadé
que Jésus était le Messie, mais il aurait regretté quil
ne se soit pas révélé avec assez déclat et en
particulier quil nait rien fait contre les Romains envahisseur pour
libérer Israël. Il aurait voulu le pousser à se révéler
avec puissance en lacculant à la difficulté et à la
contrariété. Il le livre aux Romains en pensant qualors il
devra bien faire preuve de sa puissance messianique, et que Dieu lui-même
devra envoyer des légions danges pour le sauver, et ainsi inaugurer
le Royaume de Dieu tant attendu. Mais finalement, rien ne se passe, Jésus
meurt comme un simple bandit, Judas désespéré comprend quil
sest trompé, que Jésus nétait pas le Messie,
et quil a livré à la mort son propre ami. Désespéré,
il se pend. (Le texte de nos synoptiques dit bien dailleurs que Judas est
pris de remords en voyant que Jésus était condamné). Cela
dit, cette hypothèse ne remet pas en cause la messianité de Jésus,
ni le fait que Jésus ait toujours bien su ce quil faisait. Simplement,
Jésus aurait assumé un autre modèle de messianité
que celui attendu par Judas et sans doute par une bonne partie des juifs de son
temps en attendant un messie politique, montrant une action matérielle
et extérieure de Dieu, alors que Jésus dit lui-même à
Pilate qui lui demande sil est roi : mon royaume nest pas de ce monde.
Le modèle quil assume lui, cest celui du serviteur humble et
souffrant dEsaïe, cest la démonstration dune action
de Dieu qui est une action spirituelle et non directement matérielle, le
don dune paix non pas politique, mais intérieure.
Une autre vision séloignant encore plus de la théologie
classique, parce quelle remettrait en cause la science parfaite de Jésus
concernant sa mission et le plan de Dieu a été en particulier exprimée
par Albert Schweitzer au début du siècle. Daprès cette
hypothèse, Jésus pensait être le messie, et attendait que
Dieu fasse quelque chose, un signe cosmique à cette occasion, mais apparemment,
Dieu ne fait pas grand chose, alors cest lui qui provoque les circonstances
: il envoit ses disciples en mission, il chasse les marchands du temple en le
purifiant, actes messianiques par excellence, mais Dieu ne se manifeste toujours
pas. Alors il met en scène son entrée dans Jérusalem au moment
de la fête juive dappel du Messie aux Rameaux, les disciples sont
très contents, mais toujours pas de manifestation apocalyptique de Dieu.
Alors finalement il va faire le maximum et se confronter lui-même à
lennemi, et met sa vie en danger, et pense que Dieu viendra le sauver. Mais
là encore toujours pas de manifestation de Dieu, et il finit sur la croix
dans lincompréhension en disant : « Mon Dieu mon D pourquoi
mas tu abandonné ?... » pensant que Dieu en effet la
abandonné et quil sest donc trompé. Cette vision de
la vie de Jésus peut être considérée quand même
comme chrétienne dans le sens quelle ne nie pas forcément
la messianité du Christ, on peut penser que, Jésus était
quand même bien le messie, mais que lui-même navait pas bien
compris de quelle manière Dieu devait agir, sauf peut être tout à
la fin sur la croix quand il dit enfin : « Tout est accompli ». Cest
ainsi cette fois Jésus et non pas seulement Judas qui se serait trompé,
non pas sur le fait quil soit le messie, mais sur la manière avec
laquelle il devait lêtre, et avec laquelle lon devait attendre
une action de Dieu dans le monde et la venue du « Royaume de Dieu ».
Et il y a enfin la thèse reprise par lEvangile de Judas qui nest
certainement pas la plus originale, ni la plus scandaleuse : Jésus aurait
bien été divin depuis le début et totalement clairvoyant,
il ne se serait trompé sur rien, ni sur sa mission, ni sur Dieu, ni même
sur Judas, il na pas commis lerreur dappréciation dembaucher
un traître, ni celle, humaine de se faire finalement trahir par un ami,
mais il aurait tout programmé, tout assumé, jusquà
sa mort.
Quelle importance finalement tout cela a-t-il ? Que peut nous faire le rôle
qua joué effectivement Judas ?
A première vue aucune. Ce qui compte, cest la proclamation de
lEvangile, et le rôle de Judas nimporte peu théologiquement,
pas plus que les états dâme du Christ, ce qui compte, cest
la Parole qui a été proclamée par Jésus. Peut-être
tout cela est-il intéressant historiquement, mais pas au niveau de la foi.
Le message de lEvangile est une merveille, un joyau. Dans quelles circonstances
humaines a-t-il été livré ? Peu importe. Limportant,
ce nest pas la boîte, ou lécrin, mais le bijou. Se demander
quel a pu être le rôle de Judas, peut sembler aussi peu important
que de savoir si la maison natale de Jésus était peinte en blanc
ou en ocre ou comment étaient faites ses sandales.
Et pourtant, le rôle de Judas dans laffaire a quand même
des implications théologiques fondamentales.
Pour lEvangile de Thomas en particulier : on peut se demander pourquoi
il nous dit-il ça ? Or précisément, il semble bien que ce
ne soit pas par préoccupation historique. Les Evangiles en effet ne sont
pas conçus comme des documents historiques ou journalistiques. Ils sont
tous écrits pour faire passer un message, et sont au service dune
une théologie de base. Or là, on connaît le milieu dans lequel
lEvangile de Judas a été rédigé : on sait que
cest un texte Egyptien à tendance gnostique. Or la Gnose était
une pensée dualiste, bien répertoriée, et dont on sait quelle
sest mélangée assez rapidement, surtout en Egypte avec la
pensée chrétienne, elle affirmait que la matière était
mauvaise et que lesprit était bon, le but de la vie était
alors de se libérer de la matière pour accéder à lesprit,
et ce par la connaissance, par laccès à une « gnose
» : un enseignement initiatique ,secret, permettant darriver à
une perfection par purification. La Gnose ne supporte donc pas le mélange
du bien et du mal, ni le fait que le divin se commette avec limperfection
matérielle.
Or si ce sont bien là les a priori des rédacteurs de lEvangile
de Judas, on voit bien pourquoi ils ont pu ainsi relire lhistoire de Jésus
: Pour eux, la mort physique nest pas un mal, mais plutôt un bien
puisquil sagit de libérer lesprit de la matière,
et effectivement, dans lEvangile de Judas, Jésus lui aurait dit :
« Tu les surpasseras tous. Tu sacrifieras lhomme qui ma revêtu
».
Et puis, disions-nous, la Gnose, ne supporte pas lidée que Jésus
aurait pu ne pas être parfait, et en fait refuse lincarnation telle
que la voient nos Evangiles, dun jésus assumant lhumanité
imparfaite telle quelle est. Il lui est alors impossible de penser que Jésus
ait pu se tromper, ou quil ait pu être trompé. Il faut pour
eux que Jésus ne se soit pas trompé sur le fait de Judas, ni quil
se soit laissé trahir, et forcément donc Jésus a tout programmé,
tout maîtrisé et il ne peut y avoir aucun mal dans ce destin de fils
de Dieu, le plan de Dieu ne peut pas passer par du mal, contrairement au message
fondamental de nos écritures canoniques qui font précisément
de cela la bonne nouvelle et un message despérance pour nous.
Notre christianisme à nous, à tort ou à raison assume
lincarnation avec toutes ses implications : La Parole de Dieu a pu se trouver
présente et saccomplir dans une humanité imparfaite, Jésus
a pu effectivement se tromper sur le compte de Judas, et le bien peut sortir du
mal, Dieu peut même utiliser du mal pour faire du bien...
Dans nos quatre Evangiles, on retrouve des traces de pensée gnostique
dans lEvangile de Jean : celui-ci présente en effet Jésus
comme sil savait depuis le début, que Judas le trahirait, mais quil
laurait assumé afin que sa mission soit accomplie. Mais Jean nest
quand même pas aussi gnostique que lEvangile de Judas, pour lui en
effet, Judas est quand même mauvais, donc le plan de Dieu peut passer même
par le mal, ce qui est un message intéressant.
Moi, je suis encore moins gnostique que Jean, jaime à penser que
le Christ ait pu se tromper, quil ait pu être trahi. Je trouve essentielle
cette conception forte de lIncarnation affirmant que Dieu peut se rendre
présent dans humanité pécheresse et imparfaite, que le plan
de Dieu peut se réaliser dans les chemins tortueux des trahisons, des erreurs
dappréciations, des fois décalées, des attendes fausses
vis à vis de Dieu. Cest précisément là quil
y a dans le message de lincarnation une bonne nouvelle pour nous.
Et puis le fait que Judas soit présenté comme un pécheur
est aussi quelque chose de rassurant pour nous, quil ait été
un méchant, ou quil se soit gravement trompé. Cela nous montre
quil nest pas si facile de comprendre la valeur du Christ, même
quelquun tout près de lui, na rien compris, alors quil
avait tout en main pour pouvoir comprendre le Christ. Et si cétait
difficile pour Judas, combien plus difficile encore cela est-il pour nous. Oui,
nous navons donc pas à nous culpabiliser davoir du mal à
bien saisir qui est le Christ et à bien agir par rapport à lui.
Il est difficile de savoir quattendre, de savoir que faire, et même
notre zèle peut être parfois déplacé, tout cela est
fort compréhensible...
Donc finalement nos Evangiles et dans la vision de lincarnation et de
la mort de Jésus quils comprennent, une notion essentielle à
laquelle je suis fondamentalement attaché et qui fait que ma religion ne
sera jamais celle de lEvangile de Judas : cest la Grâce.
Dieu peut sincarner, même dans une humanité imparfaite,
et il lassume entièrement sans dire quelle est mauvaise et
quil faut sen défaire, il laccepte. Il peut sy
rendre pleinement présent, il peut y accomplir son dessein et il aime cette
humanité imparfaite. Cest là une vraie « bonne nouvelle
» : nous sommes acceptés et aimés dans notre imperfection,
et but de la vie nest pas la purification, le refus du terrestre, ce nest
pas non plus tellement la perfection, mais daccueillir dans notre humanité
imparfaite la grandeur et la divinité du Verbe éternel.
Et puis surtout, le message de nos évangiles nous donnent une confiance
absolue dans la puissance de Dieu qui peut accomplir son uvre créatrice
malgré tous les détours de nos erreurs, de nos trahisons, de nos
mauvaises théologies...
Cest ça lextraordinaire du message de lincarnation,
et aussi celui de Pâques. Ce message reste fort. Merci à nos quatre
Evangiles de nous lavoir transmis.
Amen.
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