Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

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I. Introduction


Il semble que ce soit plus qu'un simple intérêt scientifique qui incite l'homme à s'intéresser à l'Univers qu'il habite. On trouve depuis la nuit des temps, des signes d'une certaine fascination exercée par le cosmos sur l'homme. On peut penser en particulier aux babyloniens, aux égyptiens avec leurs pyramides, à ceux qui ont dressé les pierres de Stonehenge, ou encore aux philosophes de l'antiquité. Même de nos jours, malgré quelques progrès dans la connaissance scientifique, la fascination demeure.

Celle-ci provient certainement, en partie tout au moins, de l'impression d'infini et de toute puissance qui se dégage de l'Univers. Infini par le caractère insondable du ciel, et toute puissance par le fait que personne n'ait pu encore lui imposer sa volonté, et que nous lui devions la vie comme la mort.

C'est pourquoi, peut-être, la contemplation du cosmos qui nous entoure ne peut que raviver en nous le sentiment de l'existence de quelque chose qui dépasse infiniment l'homme, ou autrement dit de la présence de Dieu.

Toute pensée philosophique ou religieuse suppose une anthropologie et une cosmologie, ou bien il faudrait qu'une telle pensée ne parle ni de l'homme ni du monde extérieur. Or nous avons la chance d'être dans une époque où la connaissance de notre Univers progresse d'une façon spectaculaire. Au lieu donc d'avoir peur d'une telle connaissance dans laquelle on peut voir le risque d'une remise en cause de notre conception du réel, nous devons prendre cette connaissance et la méditer pour trouver ce qu'elle peut nous faire découvrir quant à la nature du réel, sur ce qu'est l'homme, ce qu'est Dieu, et quel est son mode de relation au monde.

Pour ce qui est de Dieu, nous voulons utiliser ce terme d'une façon générale et imprécise, avec tout le poids qu'il a de ses utilisations dans les pensées dont nous héritons. Plutôt que d'en donner d'entrée une définition personnelle, qui serait réductrice et qui ne tiendrait pas compte de la tradition, ni des autres discours parlant de "Dieu", nous utiliserons ce terme avec tout de qu'il a d'indéfini, en ne précisant que progressivement ce qui apparaît comme nécessaire.

Ainsi, il semble que dans presque tous les cas, est pensé un rapport entre Dieu et l'Univers. Et même si l'on ne les dit pas confondus, il y a un lien entre eux deux (ne serait-ce que par l'intermédiaire de l'homme). Dans le cas particulier de la pensée chrétienne, bien qu'il y ait parfois cette idée que la science n'a aucune relation possible avec la "foi", l'affirmation que Dieu est créateur de l'Univers avec tout ce qu'il contient implique une relation; et la plupart des chrétiens admettent que Dieu puisse avoir une action sur le monde. Ainsi, dans la mesure ou une relation entre Dieu et l'Univers est pensable, on peut légitimement s'interroger sur la nature de cette relation à partir de ce que nous savons du monde qui nous entoure.

En particulier, une découverte fondamentale de notre siècle est que l'Univers est en évolution, en genèse, et l'on ne peut plus s'intéresser à l'Univers sans avoir à étudier le phénomène de cette évolution, et donc à rencontrer la question de Dieu si on le pense comme créateur.

D'autre part, on ne peut pas non plus s'interroger sur l'Univers sans le faire aussi sur soi-même. D'un point de vue matériel, tout homme n'est finalement rien d'autre qu'une parcelle d'Univers, et par conséquent, toute réflexion sur l'homme ne peut (ou ne devrait) pas se faire indépendamment d'une réflexion sur l'Univers; et inversement, tout homme ne peut se poser des questions sur le Cosmos, sans poser en fait la question de son être propre et inversement.

Ainsi, dès le moment où l'on essaye de comprendre ce qu'est l'Univers dans son évolution, à partir du commencement jusqu'au stade représenté par l'être humain, en passant par la complexification de la matière, puis par l'évolution biologique, la réflexion peut être centrée sur trois points: L'Univers, Dieu et l'homme.

La réflexion sur le système de relations qui existe entre ces trois réalités pourrait se faire en prenant chacune d'elle comme point de départ. Pour schématiser, on peut dire que partir de Dieu serait plutôt la tâche de la théologie, partir de l'homme celle de l'anthropologie, de la psychologie ou de la sociologie et partir de l'Univers celle de la cosmologie. Or, réfléchir sur l'Univers suppose, en particulier, l'étude de l'évolution, et il faut comprendre dans celle-ci, non seulement l'évolution cosmologique pure, mais aussi celle qui est d'ordre biologique. Ainsi, pour l'étude de l'évolution, les différentes sciences doivent se réunir, chacune apportant sa contribution par son point de vue particulier sur la question. D'autre part, dès que l'on veut s'intéresser au réel et à la nature du réel, on est obligé de s'intéresser au mode de connaissance que nous en avons. C'est la science qui nous donne une représentation du réel sur lequel nous voulons travailler, chaque époque a sa propre science, et nous avons en notre siècle une science nouvelle qui est sur bien des point très différente de celle qui a régné jusqu'au siècle dernier. Il convient donc aussi de réfléchir sur la nature de cette science, et sur la relation qui existe entre son discours et le réel.

Il est évident qu'en prenant pour point de départ le discours scientifique sur la réalité, on ne saurait arriver à aborder l'ensemble des questions de métaphysique, ou même à une connaissance se rapportant à tous les aspects possibles de Dieu ou de l'homme. Mais cela permet néanmoins d'apporter quelques éléments de réflexion, quant à l'homme, puisqu'il est lui-même une parcelle d'Univers pris dans le mouvement de l'évolution, et quant à Dieu puisque celui-ci est en général pensé comme ayant un certain rapport avec le monde matériel; on peut étudier comment il est possible ou non de penser ce mode de relation, grâce à ce que nous en savons à partir de l'état de la science d'aujourd'hui.


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