Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

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I. L'Univers et l'homme.

A. L'Univers confondu avec Dieu


Les historiens des religions s'accordent en général pour dire que les textes de la Genèse font preuve d'une originalité certaine dans la pensée des grandes religions de cette époque, en posant l'Univers et ses éléments comme créés par Dieu, et non comme divins eux-mêmes.

Il semble en effet que l'homme ait une tendance naturelle à diviniser l'Univers. Aristote, comme certains philosophes grecs, pensaient que l'Univers lui-même est Dieu; d'autres pensaient qu'il est une émanation procédant de la substance divine, et les astres des parcelles de divinité. Une bonne partie de la pensée iranienne et la gnose, d'après ce qu'on peut en savoir, suivent cette tendance.

Le fait est que l'Univers est là, et il faut bien prendre en compte son existence et sa réalité. S'interrogeant sur ce monde qui nous entoure, on s'aperçoit qu'il possède effectivement nombre des caractères qui sont accordés habituellement au divin; il n'y a qu'un pas alors à faire pour assimiler l'un à l'autre. Une solution toute différente consiste à penser comme la grande tradition indienne des Upanishads: ramener la réalité concrète du monde à l'état d'illusion, tendance que l'on retrouve dans certaines philosophies idéalistes allemandes, comme le proclame Schopenhauer: "Die Welt ist mein Vorstellung".

Il n'est pas difficile de trouver concernant l'Univers les caractères qui ont pu, si souvent, le faire identifier au divin. Tout d'abord, il domine l'homme. Il le domine par sa taille, ses limites semblent inconnaissables, et il est en tout cas d'une grandeur immense par rapport à l'homme. Il le domine aussi géométriquement, puisque le ciel est, au sens premier, au dessus de l'homme, l'Univers est même partout autour de lui, il n'y a aucun endroit où il ne soit pas. De plus, l'Univers est infini, ou en tout cas semble l'être (la question de savoir si il l'est ou non n'est pas encore totalement résolue scientifiquement); et l'Univers enfin est unique, nous n'en connaissons pas d'autre. Il réunit donc à la fois ces deux caractères fondamentaux de totalité et d'unité.

Ensuite, le monde impose sa puissance à l'homme. Les phénomènes naturels ont toujours été en grande partie incontrôlables. Parmi ceux-ci, il y a tout d'abord le mouvement des astres qui imposent sur Terre la succession du jour et de la nuit ainsi que des saisons, règlant la vie des hommes qui ne peuvent faire autrement que de s'y soumettre. Et puis il y a aussi les cataclysmes, les tremblements de terre, les inondations, l'orage avec sa foudre, ainsi que tous les processus météorologiques. Ces processus ne sont, d'ailleurs pas seulement négatifs, mais ils permettent à la végétation de pousser hors de la terre par l'action du Soleil et de la pluie, donnant à l'homme la possibilité de vivre. Le Cosmos est donc ce qui donne la vie à l'homme, et aussi ce qui peut la lui reprendre, et ce qui règle constamment son existence sur la Terre.

De plus, l'homme doit reconnaître qu'il est lui-même par sa constitution issu de la Terre, et que c'est à elle qu'il retournera dans la mort. C'est donc un fils de l'Univers.

Et pour finir, l'Univers a toujours eu, et a encore, une partie de mystère, d'insondable. L'homme n'arrive pas à vraiment comprendre, à épuiser la connaissance de cette réalité qui l'entoure. Le penseur qui cherche à pénétrer le Cosmos se perd, et doit reconnaître son humilité face à une réalité qui le dépasse. Et pourtant, personne n'arrive à vraiment laisser de côté son désir de réfléchir sur la question de l'Univers. C'est une question qui fascine tout homme en le préoccupant, non pas d'une façon extérieure, mais comme existentiellement fondamentale pour lui. L'homme appartient à l'Univers, il en est une partie, donc la question: "qu'est-ce que l'Univers?" est nécessairement aussi sa question propre: "qui suis-je?", et il sent que le sens de sa vie n'est pas indépendant du sens de cet Univers qui l'entoure.

Cette énumération fait sans doute comprendre que si l'Univers n'est pas Dieu, il est facile de le prendre pour lui. En effet, l'Univers, dans la façon dont il se présente à l'homme, a beaucoup de points communs avec Dieu tel qu'on se le représente habituellement.

Cependant, dire que l'Univers présente un certain nombre de caractères attribués habituellement au divin, n'est pas pour autant affirmer qu'il les a tous, et cela ne signifie donc pas que cette assimilation soit nécessairement légitime. En particulier, la théologie attribue traditionnellement à Dieu d'autres caractères comme l'éternité, l'aséité, l'autosuffisance, l'incorruptibilité et l'immortalité.

Si on prend donc pour système de référence les catégories de l'ontothéologie traditionnelle, c'est sur ces points que se portera le débat de la divinité de l'Univers ou de l'existence de Dieu.

En effet, celui qui pense que l'Univers possède tous les caractères que l'on attribue à Dieu, se trouve nécessairement dans un système de pensée moniste: car dans ce cas, soit Dieu est l'Univers tout entier (panthéisme), soit Dieu n'existe pas, et l'Univers seul existe, ce qui correspond au matérialisme athée. Mais ces deux formes de pensée (dont la seconde est plus à la mode de nos jours), ne sont en fait que deux expressions d'une seule, qu'on pourrait résumer ainsi: le monde matériel se suffit à lui-même, ou encore: le monde matériel est l'absolu ou la totalité de l'être.

Celui qui, au contraire pense qu'un des caractères divins manque totalement ou partiellement à l'Univers, affirmera qu'il ne peut pas être Dieu.

C'est ce qu'a affirmé à l'encontre des peuples avoisinants le petit peuple hébreu, qui a pensé, lui, sans pouvoir le démontrer, que le monde n'est pas éternel dans le passé, ni dans le futur; mais qu'il a commencé, et qu'il n'est pas immuable, s'usant comme un manteau (Psaume 102); qu'il ne tient pas son existence de lui-même, puisqu'il a été créé; et qu'il n'est pas la totalité de l'être, puisque Dieu est, et est distinct de lui.

Cependant, pour ceux qui veulent, dans le système théologique traditionnel s'évertuer à "démontrer" l'existence de Dieu, le fait de découvrir que l'Univers n'a pas tous les caractères de Dieu, ne suffit pas. Il faut ensuite, soit montrer que l'existence du Dieu tel qu'on le définit est nécessaire en elle-même -ce qu'a voulu faire Saint-Anselme dans sa "preuve ontologique"-, soit montrer que l'existence de l'Univers lui-même, ou du monde implique nécessairement l'existence d'un être ayant les caractères donnés -ce qui a été la méthode de Saint-Thomas d'Aquin.

Mais sans préjuger de la valeur intrinsèque de ces preuves, elles ne peuvent démontrer vraiment l'existence de Dieu que si elles excluent le monisme, c'est à dire que l'Univers ne puisse être assimilé à l'être qui est montré comme nécessaire par la démonstration. En effet, les preuves visent le plus souvent à montrer qu'un être absolu doit nécessairement exister. Mais encore faut-il que ce ne puisse être l'Univers lui-même, faute de quoi, elle ne démontrerait que l'existence du monde.

Certaines preuves de l'existence de Dieu de Thomas accusent en particulier cette faiblesse. En particulier, dans la "tertia via", il montre que l'existence éternellement dans le passé de quelque être est nécessaire, et il en déduit que Dieu existe. Mais il faudrait encore montrer, ce qu'il ne pouvait faire, que l'Univers, lui, n'est pas éternel, et qu'il a eu un commencement (ce qui est d'ailleurs une des seules choses qu'il admette ne pouvoir démontrer, et qu'il faille accepter selon lui comme telle, à l'encontre même du "philosophe".)

Or, la connaissance que nous avons de l'Univers s'affine progressivement, grâce aux progrès de la physique et de la cosmologie. Nous en savons beaucoup plus sur l'Univers que du temps de Thomas d'Aquin, et il semble même que la science devienne capable de donner une réponse à certaines questions fondamentales le concernant. Le consensus actuel des physiciens peut nous permettre d'affirmer en particulier avec une bonne probabilité de vérité, non seulement que l'Univers a eu un commencement il y a 15 ou 20 milliards d'années, mais aussi qu'en dégradant son énergie il s'"use" progressivement, qu'il se modifie d'une façon irréversible profonde et réelle, et qu'il y a en lui une évolution (ou une création) qui suppose au moins localement un accroissement d'information.

Autrement dit, d'une façon grossière, on peut dire que la science d'aujourd'hui nous apprend à la fois que l'Univers n'est pas Dieu, et qu'il ne se suffit pas à lui-même, qu'il ne s'explique pas tout seul.

Mais contrairement à l'idée commune, la science procède plus par conjectures que par certitudes, et en ce qui concerne l'Univers, il y a quelques affirmations que l'on ne doit avancer qu'avec des précautions. On ne peut donc pas espérer de la science qu'elle puisse trancher définitivement dans des débats au sujet de Dieu. Ce n'est pas parce que la connaissance de l'Univers progresse que les preuves de l'existence de Dieu à partir de l'Univers pourraient devenir absolument contraignantes.

Cette relation inévitable entre la physique et la métaphysique, montre d'ailleurs un autre aspect de la relation qui existe dans la pensée humaine entre l'Univers et Dieu.

Une tendance de notre temps est de mettre en la science une confiance absolue et sans réserve. Il nous semble parfois que seules les sciences dites exactes puissent avoir un accès à la vérité ou à des certitudes. Cela est clairement illustré par le succès des ouvrages de certains scientifiques de profession qui défendent des options philosophiques ou théologiques prétendument déduites de théories ou de pratiques scientifiques (Espagnat, Reeves, Hawkings...). L'intérêt qui est porté à ces réflexions est significatif de deux faits: tout d'abord d'une importance véritable donnée à l'expérience concrète et au monde sensible qui nous entoure, avec le sentiment d'un besoin de cohérence dans la pensée que l'homme se fait du réel, à cause d'une continuité entre les différents domaines de la science, de la philosophie ou de la métaphysique, ce dont on ne peut que se réjouir; et ensuite d'une survalorisation de la pensée scientifique par rapport aux autres, ce qui est bien regrettable.

En effet, à moins d'être partisan d'un matérialisme radical (dont se rapprocherait par exemple le biologiste Changeux), on ne peut prétendre que la totalité du réel se réduise à la réalité matérielle qui est étudiée par le physicien, ni même penser que la physique seule puisse un jour remplacer totalement la biologie et surtout la psychologie (même si l'on reconnait que des phénomènes physiques ou chimiques sous-tendent les mécanismes biologiques et psychologiques). Par conséquent, et a fortiori, la science physique, par exemple, ne peut pas prétendre légitimement donner avec autorité des réponses à toutes les questions qui sont celles de domaines qui ne lui sont pas propres, comme la philosophie ou la théologie.

Estimer pouvoir dériver une affirmation philosophique directement à partir de la science en se passant de toute métaphysique est une imposture. Il est possible de raisonner métaphysiquement à partir des données de la science, mais ce n'est plus faire oeuvre de scientifique, mais de métaphysicien. Prétendre se tenir jusqu'à la conclusion dans le domaine des "certitudes" de la physique est une illusion qui ne peut naître que si le passage par la métaphysique est suffisamment simple et rapide pour qu'il ne soit pas perçu. Mais alors la conclusion philosophique risque de ne se distinguer que par sa faiblesse. Et de fait, en général, le mieux que puissent faire les physiciens qui n'ont pas une solide formation philosophique, c'est de parvenir à une pensée sur la nature du réel qui n'est qu'une caricature simpliste des idées de Kant avec une distinction grossière entre phénomène et noumène).

Vouloir donner directement à partir de la science des conclusions philosophiques ou théologiques ne peut donc aboutir qu'à un égarement. Non pas parce que la science n'aurait aucun rapport avec la philosophie, mais parce qu'elle a un point de vue trop partiel du réel. On pourrait comparer cette démarche à celle d'un théologien qui voudrait faire un traité de biologie ou de cosmologie à partir de ces grands textes religieux qui forment l'Ancien Testament. Une telle entreprise ne serait pourtant pas totalement absurde: il est certain, par exemple, qu'un bon nombre des commandements donnés aux juifs, s'ils ont une importance symbolique, ont aussi un sens parce qu'ils sont en accord avec une réalité biologique. L'abstinence de certaines nourritures, les ablutions rituelles ou la circoncision ne sont pas des commandements arbitraires et irrationnels, mais ce sont des règles qui ont eu une valeur pendant plusieurs siècles précisément parce qu'ils étaient en relation étroite avec les données objectives des règles vitales d'hygiène et de santé.

Il faut reconnaître qu'il y a plusieurs domaines de connaissance, les uns relevant plus particulièrement de la physique, de la biologie, de la psychologie, de la philosophie, ou de la théologie. Et s'il est vrai qu'aucun de ces domaines n'est indépendant des autres, qu'il y a continuité et même unité dans tout le réel, aucun n'englobe les autres ni ne les remplace, et il doit y avoir une réflexion propre à chacun de ces domaines. Mais il est certain que ces différentes réflexions ne peuvent s'ignorer; elles ont toutes pour mission d'expliciter le réel, et pour cela, elles doivent viser à une continuité ou tout au moins à une non-contradiction entre elles dans les domaines de recouvrement épistémologiques.

En fait, l'expression "domaine" qui est une métaphore, explicite mal la relation qui existe entre ces différentes réflexions. La notion de "domaine", en effet, laisse supposer l'existence de limites, de frontières objectives, ce qui n'est pas le cas. Il s'agit plutôt de différents "règnes" qui s'interpénètrent, et, bien que ne pouvant être confondus, ne sont pas pour autant indépendants.

Toute réflexion particulière à un règne a beaucoup à apprendre de celles qui existent dans les autres, et elle doit oeuvrer en collaboration avec elles, au risque sinon, de créer artificiellement un "domaine" séparé du reste, et de perdre toute pertinence à cause de son isolement et de sa négation du réel comme totalité et comme unité.

La métaphysique, (pas plus que la théologie qui inclut dans sa réflexion une révélation particulière) ne doit donc ignorer la cosmologie. Et cela d'autant moins que la réflexion sur l'Univers, entendu comme la totalité de la réalité matérielle, est fondamentale pour le philosophe ou le théologien qui cherche à comprendre tout le réel. La confusion qui a souvent été faite entre Dieu et l'Univers montre que la réflexion sur Dieu n'est pas sans rapport avec celle qui porte sur l'Univers; et si la théologie ne doit, ni ne peut, se réduire à une cosmologie, il est possible d'utiliser la connaissance que nous avons aujourd'hui de l'Univers pour nous livrer à partir de là à une réflexion métaphysique et théologique qui la dépasse.


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