Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

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II L'Univers et l'homme

A. L'Univers confondu avec Dieu

B. L'Univers comme objet scientifique

C. L'Univers et l'homme: relation mutuelle.

1. L'homme élément de l'Univers.

2. Le principe anthropique.

3. Histoire de l'Univers et histoire de l'homme.

Le fait que l'Univers ait une histoire est une découverte récente. (Nous donnons là, bien sûr, là au terme d'"histoire" un sens plus large que celui qui est utilisé couramment pour se rapporter à ce qui est proprement humain). C'est seulement dans la première moitié de notre siècle que l'on a découvert, tout d'abord qu'il n'était pas toujours semblable à lui-même, puis qu'il était en expansion, ensuite qu'il avait un commencement et sans doute une fin, (en tout cas d'un point de vue historique, c'est à dire qu'il tendrait vers un stade d'indifférenciation totale où il n'y aurait plus de repère spatial ou temporel), et enfin qu'il se modifiait profondément tout au long du temps.

Jusqu'au moment de ces découvertes, l'opinion majoritairement admise concernant l'Univers (avec l'opinion sur l'homme correspondante), était qu'il existait de toute éternité, sans modification, infini dans le temps comme dans l'espace. Ceux qui voulaient introduire, malgré tout, l'idée d'une création pensaient en général celle-ci comme un simple commencement ex abrupto de l'état que nous connaissons.

La découverte de l'évolution des espèces au XIXème siècle a été un choc d'une importance capitale dans l'histoire de la pensée du réel, à un point tel qu'il a fallu du temps pour que cette théorie, qui semblait de nature à invalider définitivement les affirmations religieuses, pût être finalement intégrée.

La découverte de l'évolution de l'Univers, a ensuite permis de mieux comprendre l'évolution biologique en la replaçant dans un contexte plus général. L'important est que le domaine biologique cesse d'être séparé du domaine matériel ou cosmique: l'évolution végétale, puis animale, et enfin de l'homme viennent s'intégrer dans une évolution beaucoup plus large qui est celle du Cosmos. L'évolution biologique se trouve même n'être qu'un aspect de l'évolution cosmologique. Nous sommes donc en face de deux formes d'une même réalité qui se présente comme une création étendue à tout l'Univers.

Les rapports entre ces deux évolutions semblent n'avoir pas été évidents pour tous ceux qui se sont intéressés à l'une ou à l'autre. Sans doute parce que les biologistes ne sont pas cosmologues et inversement. Les rapprochements sont pourtant légitimes, ne serait-ce que, comme tout ce qui appartient au règne biologique est nécessairement aussi un élément du Cosmos à part entière, l'évolution de l'un est aussi évolution de l'autre. Si en effet l'Univers est en évolution dans son ensemble et dans chacune de ses parties, nécessairement le règne biologique subit lui-même cette évolution. Et inversement, si le monde biologique est le siège d'une évolution, celui-ci étant un élément de l'Univers, cette évolution a du même coup une valeur cosmologique.

Cependant, l'une est beaucoup plus rapide que l'autre. Il a fallu 15 milliards d'année d'évolution cosmologique pour permettre l'apparition de la première cellule, mais seulement à peu près 3 milliards d'années pour arriver jusqu'aux mammifères et enfin 200 millions d'années pour qu'apparaisse la conscience réfléchie avec l'homme, il y a de cela 10 millions d'années.

Cela montre que l'évolution biologique n'est pas absolument réductible à une évolution cosmologique. Il s'agit bien pourtant d'une évolution, et d'éléments du Cosmos; c'est donc un fait de l'évolution cosmique. Mais grâce à l'apparition de nouvelles possibilités, le dynamisme évolutionniste, qu'il puisse être ou non qualifié de créateur, trouve un autre moyen d'actualisation. Cela explique aussi pourquoi, s'il s'agit de la même tendance à l'évolution de l'Univers, l'évolution biologique n'est pas intervenue plus tôt: il fallait, pour que celle-ci pût se faire, qu'apparussent dans l'Univers certaines conditions. Ce n'est pas ce qui est de l'ordre biologique qui est premier, mais ce qui est de l'ordre matériel, et ce n'est qu'à partir d'un certain degré de complexité de la matière que le biologique devient possible.

Il est souvent dit que l'évolution biologique "relaie" l'évolution cosmologique. (Cela n'a, bien sûr, de sens que si l'on entend par évolution cosmologique seulement l'évolution matérielle de l'Univers). Cela n'est pas rigoureusement exact, car il faudrait alors supposer que l'évolution cosmologique s'arrête ou soit terminée pour laisser place à une évolution d'un autre ordre. Or cette évolution matérielle du Cosmos n'a pas pris fin pour autant, et les physiciens essayent de savoir comment va évoluer l'ensemble de l'Univers dans les temps à venir. Cependant, la vitesse de l'évolution biologique est très grande devant celle de l'évolution des autres constituants du Cosmos et de la matière en général. Durant tout le temps de l'apparition et de la disparition d'une espèce, l'Univers est quasiment resté inchangé, d'un point de vue matériel et global. De plus, par rapport à ce qu'elle était à son début, l'évolution cosmologique est déjà considérablement ralentie au commencement du règne biologique. Si l'on admet la théorie très vraisemblable du "big bang", tout se joue au départ sur des millièmes de secondes; et trois secondes après le commencement, l'essentiel est déjà formé dans l'Univers. En revanche, dans notre monde d'un âge de l'ordre de la dizaine de milliards d'années, l'Univers grandit, certes, mais subit beaucoup moins de transformations profondes.

Par conséquent, il s'agit bien d'un nouveau départ de l'évolution dans un monde qui laissait apparaître de moins en moins de nouveauté. La venue de l'évolution biologique permet à un Univers dont la transformation commençait à se ralentir, de continuer d'une façon très importante et rapide son évolution.

D'autre part, si l'évolution biologique est une manifestation de la tendance qu'a l'Univers à se complexifier, ou une actualisation de son dynamisme créateur, alors rien ne peut permettre de penser que son apparition soit limitée localement à notre planète. Ce serait même contraire au "principe cosmologique" qui est actuellement à la base de toutes les théories de l'Univers, qui affirme qu'aucun lieu dans l'espace ne possède de particularité spéciale, mais que toute partie (dont celle qui nous entoure) est représentative de l'ensemble. Si ce principe d'homogénéïté est vrai, ce qui est assez probable (encore qu'il soit pris en défaut par certaines observations sur les distributions de galaxies ou sur les quasars, mais en revanche, il se montre très efficace pour l'établissement de théories remarquablement bien adaptées au réel), alors il n'y a aucune raison de penser que la tendance à l'apparition d'une vie biologique et même à l'apparition d'un psychisme soit strictement locale: cette tendance doit exister dans tout l'Univers. Autrement dit, la vie a dû apparaître chaque fois que les conditions requises ont pu être réunies. C'est là, précisément, qu'intervient la difficulté: l'apparition de la vie demande sans doute des conditions extrêmement particulières, et son développement jusqu'au psychisme, des conditions hautement improbables. La possibilité d'apparition de la vie est donc une question de probabilités; mais la probabilité pour que, dans un système d'étoiles et de planètes, se trouvent les conditions nécessaires au développement de la vie est tellement faible qu'elle tend vers 0, et la quantité d'étoiles tellement importante qu'elle tend vers l'infini. Un éventuel calcul du nombre d'étoiles favorables (d'ailleurs impossible, rigoureusement) ferait apparaître un produit de l'ordre de zéro fois l'infini, dont les mathématiciens savent qu'on ne peut rien dire, qu'il peut valoir 0 comme l'infini, ou encore tout nombre compris entre les deux.

D'autre part, lorsque l'on réfléchit ainsi sur les possibilités d'apparition de la vie, on ne prend en compte qu'une vie semblable à la nôtre dans sa forme et dans sa constitution. Or il se pourrait qu'il existe d'autres possibilités de complexification, dans d'autres conditions. Mais ce serait tellement éloigné de ce que nous connaissons qu'il nous serait impossible de l'imaginer. De même que, si nous n'avions tant d'exemples sous les yeux, il nous serait impossible d'imaginer, à partir de la simple molécule de carbone, la vie organisée et encore moins le psychisme. Tous les essais faits par les humains pour inventer des "extra-terrestres" sont à ce sujet révélateurs de la faiblesse de notre imagination: il ont toujours, si ce n'est figure humaine, en tout cas une constitution faite à partir d'éléments qui nous sont familiers. Notre imagination est en vérité bien faible pour inventer du vraiment neuf, et nous ne faisons souvent qu'assembler ou organiser avec quelque originalité des éléments qui nous sont connus. Nous ne pouvons penser qu'à partir de ce que nous connaissons déjà, le radicalement autre, ou différent nous est quasiment impensable.

Par conséquent, bien que notre connaissance de la chimie nous fasse penser actuellement qu'une complexification avancée ne puisse se faire avec un autre corps que le carbone et sous nos conditions, nous ne devons refuser d'envisager qu'il y ait des possibilités qui nous échappent, et que nous ne puissions même pas imaginer. Celà n'est pas à exclure a priori, bien que nos observations sur la Terre, dans des conditions spéciales, et sur les autres planètes qui représentent un échantillon assez varié de conditions différentes de la nôtre, ne laissent que peu d'espoir, et nous incitent à penser que le mode de vie terrestre est bien représentatif de la tendance à la complexification de l'Univers, s'actualisant dans l'ordre supérieur à la matière.

Dans tous les cas, il s'ensuit que l'émergence de la vie et plus encore du psychisme est un phénomène rare et qui ne peut exister qu'en quantité très limitée dans l'Univers. Cela fait que notre Terre, si elle n'a pas une place particulière dans le Cosmos, se distingue de la majorité des autres objets célestes en faitsant partie du centre actif de l'évolution, où la dimension biologique a pu prendre le relais de l'évolution cosmologique.

Or, par ce passage, l'évolution change à la fois d'ordre et de régime: ce n'est plus à proprement parler la matière elle-même qui se transforme, mais la façon dont elle s'organise, et de plus, l'évolution s'accélère. Mais, on ne peut penser qu'avec l'apparition du règne biologique, le dynamisme d'évolution ait épuisé ses possibilités. L'évolution de la vie permet à son tour de trouver un nouveau relais au moment où l'évolution biologique semble s'essouffler et ne plus pouvoir apporter vraiment de nouvelles complexifications. Ce relais est rendu possible par l'apparition de la conscience réfléchie (comme au stade précédent par les macromolécules organiques ou la cellule vivante), et fait accéder au règne "spirituel".

Il est difficile de dire si, effectivement, l'évolution biologique se termine ou non. Il est vrai que l'homme en est un des derniers produits, et que beaucoup d'autres espèces, en ayant trouvé un mode d'adaptation, ont cessé d'évoluer depuis longtemps. Pour ce qui est de l'homme historique, nous le connaissons sur une durée qui est beaucoup trop faible pour être significative du point de vue de l'évolution biologique. (Des caractères secondaires comme l'accroissement de la taille sont sans doute dus plus à des habitudes de vie et d'alimentation qu'à une modification profonde). Par ailleurs, une maîtrise croissante des aléas de la vie fait que l'homme a quasiment mis fin à la sélection naturelle de son espèce, et même si cette sélection n'est pas entièrement responsable de l'évolution, comme le pensait Darwin, elle en est néanmoins un des rouages fondamentaux. (En fait, la sélection naturelle, s'il y en a une actuellement, serait plutôt au détriment de ce qu'on appelle le "progrès", puisque ce ne sont pas les individus les plus privilégiés sous cet aspect qui ont le plus d'enfants...)

Mais ce qui est remarquable, c'est que, quelle que soit la réalité d'une évolution biologique encore active, l'évolution de la pensée se fait à une vitesse telle qu'elle masque complètement cette première. L'apparition de l'écriture, par exemple marque un tournant radical dans l'évolution de la pensée, et depuis ses premiers essais, depuis les religions antiques du moyen orient, il ne s'est écoulé qu'un temps extrêmement bref au regard de l'évolution biologique.

Or, grâce à la pensée, le comportement de l'homme, et son avenir ne sont plus uniquement déterminés biologiquement; il existe une part d'auto-détermination et des nouvelles possibilités pour l'évolution.

Nous sommes donc, encore une fois, en face d'un phénomène de relais: au sein de l'évolution biologique apparaît, d'une façon très localisée, une nouvelle possibilité d'évolution qui, bien qu'étant presque négligeable quantitativement, prend une importance primordiale qualitativement. Celle-ci est, de plus, tellement plus rapide que la première, que comparativement, l'évolution matérielle semble inopérante par rapport à elle.

Et une fois de plus, l'évolution change d'ordre, elle ne se fait plus de la même façon. L'évolution de la matière se faisait sur un fond de persistance de l'information dans la matière elle-même. Avec l'évolution biologique, ce n'est plus la matière elle-même qui se modifie, mais les espèces (en tout cas à partir d'un certain point); c'est à dire qu'à la base de cette évolution se trouve une information génétique transmise automatiquement d'individus à d'autres. Ainsi, la conservation de l'information se fait d'une manière beaucoup plus complexe, laissant davantage de possibilités de variations. Dans la matière, l'information restant où elle est, sans tranfert, ne peut se modifier que très lentement. Mais dans le monde biologique, elle est transmise, ce qui permet, au lieu même de la transmission, des modifications (qui sont créatrices si elles correspondent à un apport), même si, pour chaque individu, l'information n'a pas le temps de changer.

L'évolution "spirituelle" (c'est à dire celle qui est en rapport avec l'esprit, ou le psychisme), quant à elle, nécessite un niveau très élevé de complexité, elle ne se fait plus par les gènes. Le message informant n'est pas transmis automatiquement par la génération, mais a besoin d'être réappris à chaque fois par chaque individu, l'évolution doit donc se faire par l'intelligence.

C'est ainsi par exemple que se transmet ce qui est à la base de presque toutes les autres transmissions d'information pour nous: le langage. Tous les hommes savent parler et communiquer et pourtant ils ne le savent pas de naissance, chacun doit l'apprennent grâce à ses facultés intellectuelles.

A partir du moment où le langage et l'intelligence sont suffisamment développés, la transmission d'information d'un individu à l'autre devient possible, et cela avec beaucoup plus de richesse que celle qui ne vient que des géniteurs, puisqu'elle permet théoriquement de profiter de l'information transmise par une infinité d'autres personnes. De plus, ce mode de transmission, s'il est beaucoup plus riche que celui qui est génétique (et surtout que l'absence totale de transmission comme dans la matière), offre aussi une possibilité beaucoup plus grande de modification, et donc éventuellement d'enrichissement et d'apport d'information, c'est à dire de création.

Cette nouvelle évolution qui est en train de naître doit donc, pour être positive, se faire comme les autres, par un apport d'information. Mais là, l'information doit être comprise par l'homme, c'est à dire être appréhendée par son intelligence. Il y faut de plus qu'il ait le consentement de chaque individu: l'homme devient responsable de sa propre évolution et ne fait plus que la subir.

Le message informant ou créateur dont l'homme a besoin pour continuer son évolution est ce que recherchent la plupart des religions. C'est ce qui est parfois appelé, la "parole de Dieu", c'est à dire la parole créatrice par excellence, puisque Dieu est considéré comme le créateur. S'il est le créateur de l'Univers, il est aussi le Dieu de la parole-information adressée à notre intelligence. Ce double rôle de Dieu, à la fois créateur de l'Univers, et conseiller de l'homme, correspond en fait à cette conception globale de l'évolution de l'Univers, avec celle de la matière, puis des espèces et enfin de l'esprit sous l'effet d'un même dynamisme d'évolution qui sous-tend tout l'Univers et tout ce qui s'y passe.

Cette nouvelle possibilité d'évolution qui apparait dans l'Univers avec la conscience réfléchie est indéniable. Cependant, on peut se demander si l'humanité a effectivement progressé dans l'ordre de la création depuis qu'elle en a la possibilité, et depuis que certaines religions prétendent détenir un message créateur.

Certains nient totalement un éventuel progrès, en mettant en avant des agissements humains comme les génocides de la guerre de 40, dont l'humanité ne peut pas être fière. A propos de ce fait précis, on peut objecter que si des massacres ont bien eu lieu, il n'ont cependant pas été commis avec fierté vis à vis de l'ensemble du Monde, et au grand jour, comme le faisait Gengis Khan lorsqu'il accumulait triomphalement des montagnes de têtes. Les massacres et les guerres qui nous sont proches semblent être accompagnés d'un sentiment d'horreur et de honte qui n'existait pas tant autrefois. On peut donc penser qu'il y a déjà là une prise de conscience réelle, ce qui est loin d'être négligeable.

Quoi qu'il en soit, les quelques milliers d'années qui nous séparent de l'époque préhistorique, et de l'émergence des grandes religions, représente un temps encore trop court pour être significatif et nous permettre de percevoir le fruit d'une évolution qui, même si elle est plus rapide que celle qui est d'ordre biologique, ne peut pour autant être instantanée. Deux mille ans dans l'histoire de l'humanité correspond à peu près à 6 jours dans le temps de croissance d'un enfant, ce qui n'est pas grand chose.

Il est donc trop tôt pour pouvoir démontrer avec une pleine évidence aux plus pessimistes que l'homme évolue positivement (c'est à dire dans un sens créateur) grâce à son esprit. Il est vrai par ailleurs que la liberté impliquée par ce nouveau mode d'évolution comprend la possibilité d'un refus de la part de l'homme. Mais penser que celui-ci pourrait non pas avancer mais régresser dans le sens de l'évolution serait oublier qu'il est lui-même enfant de l'Univers, qu'il en est une partie, et qu'il hérite par là nécessairement de cette tendance à l'évolution et à la progression qui caractérise l'Univers et tout ce qui le constitue depuis le début. Il est donc probable que, tout en ayant une certaine possibilité d'auto-détermination, l'homme reste poussé (grâce à son enracinement cosmologique) par le dynamisme créateur qui depuis toujours fait évoluer l'Univers dans le sens de la complexification. Cette affirmation rejoindrait celle des théologiens qui affirment que Dieu est plus fort que le mal et qu'il ne laissera pas l'humanité y sombrer.


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