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A. Histoire de l'Univers.
B. L'Univers et l'Absolu.
Voila donc exposé très grossièrement la conception de l'Univers qui règne aujourd'hui. Bien sûr, puisque le propre de toute théorie scientifique est d'être réfutable, et en particulier d'être exposée à l'infirmation par l'expérience, il se peut que les modèles d'Univers dont nous disposons en ce moment apparaissent un jour comme étant faux. Cependant, l'évolution actuelle de l'astrophysique fait penser que cela est très improbable. En effet, les progrès qui se font de jour en jour dans ce domaine confirment la valeur exceptionnelle des modèles de Friedmann pour leur adéquation à tout ce que nous découvrons de l'Univers. Les découvertes les plus récentes restent dans la lignée de ces modèles, et ne font en général que les préciser sur des points particuliers (par exemple la nouvelle théorie des "cordes" qui décrit les tout-premiers instants, et explique en partie la curieuse homogénéité d'un univers dont chacune de ses parties évolue pourtant indépendamment, sans communication possible). On peut donc penser que l'astrophysique sort, ou est en train de sortir, de cette phase scientifique primitive où une théorie contredit et annule une autre, pour entrer dans une phase où une nouvelle théorie ne fait que, soit préciser l'ancienne, soit l'englober dans une autre, plus générale. (Ainsi, par exemple, la mécanique quantique n'annule pas la mécanique classique de Newton, et la Relativité Générale, n'annule pas la Relativité Restreinte, qui elle-même n'annule pas la mécanique classique).
Par conséquent, à condition de ne pas chercher à trop entrer dans les détails, on peut considérer que les modèles de Friedmann nous donnent une bonne image de ce qu'est, a été et sera notre univers, et on peut sans grand risque s'en servir pour tenter de le comprendre.
On peut en particulier chercher à réétudier le rapport entre l'Univers et l'Absolu (où Absolu est compris dans le sens de ce qui ne dépend d'aucune autre réalité, de l'inconditionné qui a en soi sa propre raison d'être). Plus ou moins implicitement, dans presque tous les discours sur l'Univers, une relation est posée entre celui-ci et l'Absolu. Ce peut être pour les confondre dans le cas du matérialisme, ou pour affirmer que l'Univers est une création de Dieu, lui-même absolu.
On pourrait parler de Dieu plutôt que de l'Absolu. Mais dans un premier temps, il est préférable de laisser de côté un concept que chacun comprend à sa façon, ce que l'un appelle Dieu n'étant pas Dieu pour un autre, et il peut même arriver que celui qui dit ne pas croire en "Dieu" pense en fait exactement la même chose qu'un autre qui se dit chrétien. De plus, le mot Dieu est souvent lié à une expérience psychologique proprement humaine, qui n'est certes pas directement du ressort de la cosmologie. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'oeuvre de Thomas d'Aquin, avec en particulier ses cinq voies de démonstration de l'existence de Dieu, est souvent critiqué par des chrétiens qui ne retrouvent pas dans le Dieu cosmique de Thomas, le Dieu de la relation personnelle qu'ils éprouvent.
La question du Dieu personnel et relationnel appartient à la théologie, et non à la métaphysique. Si on voulait l'étudier, il faudrait plus s'intéresser à la psychologie et à la psychologie des profondeurs qu'à la cosmologie. Il faut en effet admettre que même s'il y a une unité du réel telle qu'aucune science ne peut prétendre à l'autonomie et être sans rapport avec les autres dans cette grande unité, la cosmologie et la psychologie des profondeurs sont très éloignées. Si l'astrophysicien peut ne pas se sentir étranger au domaine de la biologie avec l'apparition de la vie et son évolution, il pensera sans doute au contraire que sa science ne peut pas être très utile au psychologue, et inversement.
Cette remarque ne veut pas affirmer qu'il y aurait une coupure épistémologique complète. Il y a certainement un rapport, mais celui-ci n'est pas immédiat, et l'éloignement qui existe entre ces deux types de connaissance ne fait que susciter davantage l'étonnement devant cet univers en lequel émerge une réalité qui finit pas lui être si ce n'est étrangère, du moins très différente.
Or cette relation, non de séparation mais de distance, entre la cosmologie et la psychologie des profondeurs, est la même que celle qui existe entre les concepts d'un Dieu cosmique et d'un Dieu relationnel. L'incompréhension à l'égard de théologiens comme Thomas d'Aquin témoigne de l'impossibilité de conférer à Dieu un rôle uniquement cosmique; pour certaines personnes, ce rôle ne suffit pas à rendre compte de l'aspect relationnel qui est de ordre psychologique.
Et pourtant, le Dieu cosmique n'est pas forcément une réalité différente du Dieu psychologique; le Christianisme, en accord avec le Judaïsme, affirme très fortement cette unité en adorant un Dieu créateur de l'Univers. La Bible hébraïque (comme la Bible chrétienne), commence même par cet aspect de Dieu: dans la tradition hébraïque, Dieu est avant tout le Dieu de la création. Sur ce point, Saint-Thomas se tient donc parfaitement dans la ligne de cette pensée. Or on ne peut pas reprocher au peuple hébreu, ni à Thomas, de manquer de "religiosité", ou de concevoir un Dieu avec lequel on ne puisse avoir aucune relation. Le fait est que si la représentation de Dieu comme créateur paraît "desséchée" à certains esprits, d'autres la trouvent au contraire très féconde, et propre à amener à considérer Dieu comme une réalité relationnelle.
Par conséquent, la critique adressée à Thomas ne doit pas être considérée comme définitive. Tout ce que l'on peut dire, c'est que chacun n'arrive pas à suivre le cheminement de sa pensée, et que le passage du Dieu cosmique au Dieu relationnel ou psychologique n'est pas évident pour tous.
Cependant, on pourrait soupçonner ceux qui critiquent Thomas, de ne conserver que l'aspect psychologique de notre relation à Dieu, et de négliger son aspect cosmique. Cette façon de penser est extrêmement dangereuse: elle tend à subordonner Dieu à la relation; or la relation elle-même demande notre présence pour exister, et ce Dieu ne pourrait être que dans la mesure où nous, nous sommes d'abord. Si Dieu n'est que relation à l'homme, s'il n'est rien d'autre que celui que nous aimons et qui nous aime, alors l'existence de Dieu dépend du fait que nous soyons là ou non pour aimer et être aimés. Ce peut être une façon de penser; mais d'une part ce n'est plus du théisme: ce Dieu n'ayant pas tous les caractères du divin ne mérite pas d'être appelé Dieu; d'autre part, il est clair que c'est difficilement conciliable avec ce qu'on peut raisonnablement penser être l'enseignement du Christ.
Par ailleurs, si celui qui s'attache au côté relationnel du "Dieu d'amour" arrive à prier son Dieu, c'est qu'il suppose que ce Dieu peut avoir dans le monde une action, or par là même celui-ci sort des limites de l'expérience strictement religieuse pour devenir une réalité cosmique.
Enfin, le seul fait que nous, nous soyons des objets du Cosmos, devrait suffire à donner à Dieu sa dimension cosmique. C'est peut-être même là que se trouve le noeud du problème: peut-être ceux qui sont insensibles au Dieu cosmique oublient-ils tout simplement qu'ils sont eux-mêmes un élément de l'Univers, et que le mépris de la dimension cosmique de Dieu ne provient que d'une erreur concernant la position de l'homme considéré comme indépendant et "au dessus" de l'Univers.
Or, il est tout aussi impossible de faire du Cosmos et du psychisme deux réalités indépendantes que de séparer dans l'homme l'âme et le corps; c'est à dire qu'aucun des deux pôles ne peut suffire à expliquer l'autre, mais qu'aucun non plus ne peut être compris sans l'autre. Il s'ensuit que prétendre que le Dieu cosmique n'a rien à voir avec le Dieu de la relation, (ou le Dieu de la foi, de l'amour etc...) revient en fait à une conception profondément dualiste du monde, et il n'est pas étonnant que ce soit étranger à la grande tradition monothéiste hébraïque et chrétienne.
Or, une tendance actuelle consiste pour les chrétiens à se désintéresser du rôle cosmique de Dieu, contrairement à la tradition biblique et à la théologie naturelle, et même à refuser toute forme d'"onto-théologie" qui permettait d'établir un dernier contact entre Dieu et le réel par l'intermédiaire du concept d'être. Ce dualisme fait penser à tort que tout intérêt pour la réalité matérielle ou cosmique serait dangereux pour la théologie, comme si l'Univers ne pouvait être que Dieu ou rien du tout. On dirait qu'il n'y a dans ce système que deux possibilités: ou bien s'intéresser à l'Univers ou au Monde, et en faire l'Absolu ou la totalité de l'être (ou du réel) (comme le fait le matérialisme athée), ou bien le laisser totalement de côté comme n'ayant aucune relation avec Dieu.
Cette alternative, extrêmement dommageable pour la théologie, doit être refusée, et il faut donc repenser en accord avec les connaissances actuelles sur le Cosmos la relation qui peut exister entre l'Univers et l'Absolu, et on peut faire porter cette réflexion sur deux systèmes de pensée: celui du Christianisme, et celui du matérialisme athée.
Pour ce qui est du christianisme, il suffit de montrer en quoi la vision que nous avons actuellement de l'Univers peut permettre de comprendre l'importance cosmique de Dieu. Bien sûr, une réflexion de ce genre ne peut prétendre atteindre l'absolue vérité concernant Dieu, et un discours nécessairement limité ne saurait en aucun cas épuiser la compréhension de Dieu; mais la science de notre temps est susceptible de nous permettre de saisir, au moins partiellement, ce que Dieu peut ou ne peut pas signifier pour nous aujourd'hui.
Les hébreux déjà avaient entrepris quelque chose d'analogue avec le livre de la Genèse qui montre quelle est la place de Dieu dans le système cosmologique de leur temps. Cette réflexion nous est accessible, en tant qu'elle se réfère à un modèle d'Univers que nous connaissons et comprenons, même s'il n'est pas exact. Mais nous disposons maintenant d'autres modèles d'Univers, ce qui doit entraîner de nouvelles réflexions. Ces nouveaux modèles, qui rendent certainement mieux compte de la réalité, seront sans doute dépassés un jour, mais cela ne doit pas inhiber toute réflexion métaphysique qui s'appuierait sur eux. Même si ces modèles doivent un jour se révéler insuffisants, ils n'en sont pas moins actuellement fort efficaces pour la compréhension du monde qui nous entoure, prouvant par là qu'ils comportent une adéquation à la réalité nullement négligeable. Or dans le christianisme, Dieu étant lui-même impliqué dans la réalité matérielle, et non pas indépendant d'elle, il y a nécessairement une relation possible entre la cosmologie et la théologie; notre compréhension de Dieu ne peut pas être indépendante de la modélisation cosmologique, puisqu'il y a la "réalité" qui sert de liaison.
De ce fait, toute modélisation d'Univers est intéressante pour la métaphysique, et cela d'autant plus qu'elle correspond mieux à la réalité. Cela fait que les réflexions cosmologiques les plus intéressantes et fécondes sont celles qui se sont faites à partir de modèles pas trop éloignés de la réalité. Une certaine conception grecque, par exemple, d'un univers incréé, éternel dans le passé et dans l'avenir, est de nos jours stérile théologiquement comme l'est celle de l'éternel retour, ou d'autres encore. La conception hébraïque, en revanche, nous est encore parlante en ce qu'elle affirme l'existence d'un commencement de l'Univers avec une apparition progressive de ses éléments. Mais ce qu'elle dit de la création en 7 jours et de l'homme apparu directement en un individu unique, nous préférons le laisser de côté pour ne garder que le reste (ou bien, il faut se livrer à beaucoup d'ingéniosité pour trouver des sens symboliques).
Pour ce qui est de l'athéisme, il faut se livrer à une analyse poussée du système pour voir dans quelle mesure une telle pensée permet de rendre compte de la réalité.
L'athéisme matérialiste postule que l'Univers est la totalité de l'être (ou du réel pour suivre la terminologie de Marx), que le monde matériel se suffit à lui-même. Cela revient en fait à affirmer qu'il est l'Absolu. Si l'Univers est la totalité du réel, il est nécessairement inconditionné, puisque s'il n'était pas ainsi, il serait dépendant de quelque chose d'autre que lui-même; il ne serait donc pas seul.
Cela est un exposé très brut et général de la pensée athée matérialiste. En fait, l'athéisme peut s'exprimer dans des formes de pensées plus ou moins subtiles. Il ne s'agit donc pas de vouloir démontrer rationnellement à partir de l'expérience que l'athéisme serait faux. Ce serait une entreprise illusoire, et faire preuve d'une prétention que n'ont pas même les scientifiques qui savent, qu'on ne peut jamais "prouver" la vérité d'une théorie. Une théorie n'est qu'une construction de l'esprit cherchant à décrire où à expliquer la réalité, et une théorie n'est considérée comme supérieure à une autre que si elle est capable de rendre compte le plus simplement possible d'un plus grand nombre de phénomènes. Ce sont principalement la simplicité et la généralité qui sont des critères de valeur. (Historiquement, par exemple, la conception copernicienne du système des planètes et du Soleil a prouvé sa supériorité par le fait que le calcul du mouvement des planètes dans le ciel terrestre avec leurs retours en arrière, qui est très compliqué si on suppose que tout tourne autour de la Terre, devient beaucoup plus simple dans le cas de l'hypothèse héliocentrique).
En ce qui concerne les différents systèmes métaphysiques ou théologiques imaginables pour comprendre l'Univers, il n'y en a certainement pas dont on puisse "prouver" absolument la vérité contre tous les autres. Il faut donc chercher à savoir comment chacun arrive à intégrer et à rendre compte de tout ce que nous découvrons de l'Univers. C'est en cela que le questionnement de la réalité cosmique peut être enrichissant pour la théologie.
Si l'on voulait enfin étudier tous les systèmes de pensée de façon exhaustive, il faudrait aussi s'intéresser à l'autre forme de monisme que l'on peut trouver dans un certain idéalisme qui fait de la réalité matérielle une illusion, ou une représentation de notre propre pensée. Mais, par définition, cet idéalisme n'est pas confrontable à la cosmologie. Si en effet le monde matériel n'est qu'une représentation, une illusion, alors la science de l'Univers n'est que science de l'illusion, et elle n'a rien à dire à la théologie. Nous sommes là en face de deux pensées totalement opposées et inconciliables. L'astronome qui étudie le ciel pense évidemment qu'il est en face d'un objet réel, qui existe bel et bien, et indépendamment de lui. Il ne peut pas supposer qu'il observe et étudie sa propre "représentation". Une critique d'un tel idéalisme ne peut donc pas se faire à partir de théories relatives à une réalité à laquelle on ne donnerait qu'un statut très faible voire même lui refuser l'existence concrète. (Une telle critique pourrait peut-être se faire à partir de notre propre mode d'existence par rapport au monde et à la divinité).