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A. Indéterminisme de l'Univers
B. Histoire et causalité dans l'Univers.
C. Sens de l'histoire.
L'histoire de l'Univers doit être considérée comme une série de processus qui ont mené continument à l'homme. Bien sûr, on pourrait objecter que l'apparition de l'homme est un phénomène trop particulier dans l'histoire globale de l'Univers pour être important et pour pouvoir y être intégré de façon significative. Mais elle est pourtant un phénomène universel en ce qu'elle appartient à l'évolution de l'Univers; et même si l'évolution de l'homme est un phénomène particulier, il n'est pas reprochable de le prendre en compte à partir du moment où il existe.
La recherche de l'histoire de l'évolution de l'Univers doit être faite scientifiquement, par les physiciens des particules pour ce qui est des premiers instants, par les astrophysiciens pour l'évolution cosmologique propre, puis par les biologistes pour l'évolution qui nous est plus proche, et enfin par les historiens.
Mais la recherche faite dans le cadre d'une science objective de l'Univers ne suppose pas une réflexion sur le fond, ou sur la signification d'une telle histoire. Cela est d'autant plus vrai qu'il s'agit d'une histoire qui est éloignée de nous. L'historien qui s'intéresse à des événements de la société humaine des derniers siècles ne se contente pas de rassembler des faits, mais tente d'en donner une interprétation, pour ne pas dire une explication; l'astrophysicien au contraire, cherche avant tout à reconstituer l'enchaînement des faits, il s'agit plus pour lui de décrire que d'interpréter. Or l'histoire de l'Univers étant autant une "histoire" que celle des hommes, il y a là aussi un travail de réflexion à faire et ce travail peut être en particulier de voir s'il est possible d'y discerner un sens.
L'histoire de l'Univers est faite d'un ensemble de ces processus physiques, puis biologiques que la science tente de découvrir pour les décrire. On peut chercher à ce niveau, si cet ensemble de processus n'apparaît que comme séquence d'événements dans lesquels seuls des lois et du hasard interviennent, ou s'ils s'orientent dans une direction donnée qu'il faudrait rechercher.
Dans l'histoire humaine, un facteur essentiel est l'intention. On peut en effet dire que les actions des hommes sont dirigées par une volonté, afin d'atteindre un but, d'obtenir un résultat. Pour cette raison, il est évident que l'histoire n'est pas composée seulement de faits, mais aussi d'intentions, et de réalisations. Le travail de l'historien devra donc comporter une recherche de compréhension et de sens de l'histoire. Or, mis à part certains finalistes stricts, il n'est pas courant de parler "d'intention" pour l'évolution matérielle de l'Univers; et si l'on fait ainsi, il convient d'expliquer soigneusement ce qu'on entend par là. C'est peut-être la raison pour laquelle on ne s'intéresse que rarement au sens de l'histoire de l'Univers. Pour chercher néanmoins un sens possible, il faut prendre un certain recul par rapport aux processus physiques qui composent cette histoire, et cesser de les considérer isolément pour voir s'ils ont un point commun, s'il existe une relation entre le sens de chacune des transformations.
Si chaque processus d'évolution dans l'histoire de l'Univers se faisait au hasard, avec pour seule contrainte d'obéir aux lois physiques qui laissent, comme nous l'avons vu une certaine indétermination, ou "liberté", alors il ne devrait pas être possible de trouver un sens à l'ensemble de ses transformations. Au mieux, l'une déferait ce qu'une précédente a fait. Et si seules les lois physiques présidaient à l'évolution de l'Univers, celui-ci devrait à chaque instant se diriger vers un état d'organisation moindre, et donc vers un désordre croissant, sens dans lequel tend naturellement toute transformation physique.
Or, c'est précisément le contraire que l'on observe: l'histoire de l'Univers est une histoire de la complexification: partant d'éléments très simples comme l'hélium et l'hydrogène, on passe par des molécules beaucoup plus lourdes pour arriver à des macromolécules infiniment complexes et organisées.
Là donc se trouve, dans l'évolution de l'Univers, un sens qu'il est difficile de ne pas reconnaître, sens qui est celui de la complexification croissante. Cela suffit à faire que l'évolution de l'Univers soit une véritable histoire, et pas seulement un enchaînement d'actions et de réactions physiques. La physique pure ne suffit pas à rendre compte de l'Univers dans son évolution, tout comme la biochimie ne suffit pas à rendre compte de la complexité de l'être humain dans tous ses aspects. S'intéresser à l'évolution de l'Univers, c'est chercher à connaître les transformations physiques qui la composent, mais c'est aussi chercher à découvrir son sens. Cette recherche est d'une importance fondamentale, non seulement pour la connaissance de l'Univers lui-même en tant qu'objet historique, mais aussi pour la compréhension du sens de notre existence puisque nous ne sommes rien d'autre qu'une partie de l'état le plus tardif de l'Univers.
L'étude des transformations qui ont constitué l'évolution de l'Univers, montre que celui-ci ne cesse de donner lieu en lui-même à des caractères totalement neufs, et absolument imprévisibles à partir des états précédents et des seules lois physiques. Autrement dit, l'Univers n'est pas un système qui ne ferait que se répéter lui-même, comme il devrait l'être s'il était un système absolument isolé.
Du point de vue cybernétique, le phénomène de la complexification par apparition de caractères nouveaux est encore plus clair: une complexification continue, comme celle que nous pouvons observer, correspondant à un apport, ou à une augmentation, d'information, il n'est pas pensable que l'Univers soit un système purement physique isolé, évoluant à partir d'un état donné sous l'empire de lois physiques déterminées qui ne vont que dans le sens de la dégradation de l'information. S'il n'y avait pas dans l'Univers une puissance créatrice, (ou une grande loi organisatrice ou un logos correspondant à une information infinie, ce qui revient globalement au même), il est évident que l'information effectivement présente dans l'Univers ne pourrait qu'au mieux être constante, plus probablement diminuer, mais en aucun cas augmenter en faisant apparaître une continuelle apparition de nouveautés.
Le caractère imprévisible de ces nouveautés est une évidence d'un point de vue cybernétique; si pour arriver à un certain état il y a augmentation d'information dans l'Univers, cet état ne peut évidemment pas être prédit, ou déduit à partir d'un état antérieur, puisque précisément toute l'information de l'état final n'y était pas encore.
Or ceci est encore un fait auquel ont dû s'habituer les cosmologistes comme les biologistes, à la suite des historiens qui le savent depuis longtemps: l'imprévisibilité générale des phénomènes évolutifs. On arrive toujours à rendre compte a posteriori d'une évolution ou d'un phénomène, mais il faut bien admettre qu'à aucun moment, ce qui a suivi dans l'évolution à plus ou moins long terme n'était prévisible totalement. Et pour ceux qui n'en seraient pas encore vraiment convaincus, il n'y a qu'à songer à l'impossibilité dans laquelle nous sommes de prédire l'avenir, qu'il soit d'un individu, d'une société, d'un pays, de l'homme en général ou de l'Univers tout entier.
Pour ce qui est de l'Univers, la question de son avenir est centrale dans les débats en astrophysique. Nous avons vu que du point de vue le plus global, si l'on admet, comme cela est fait généralement, les modèles de Friedmann, il y a deux issues possibles en fonction de la densité "r" de l'Univers: selon que celle-ci est suffisamment faible pour permettre qu'il soit ouvert (expansion infinie), ou au contraire selon qu'elle est plus importante que la valeur critique, ce qui entraînerait son effondrement sur lui-même. On cherche dans le monde entier à mesurer le plus précisément possible le rapport r / rc pour savoir s'il est supérieur ou inférieur à 1.
Or, au fur et à mesure que la précision s'accroit, la mesure de la densité de l'Univers s'approche de la densité critique, c'est à dire: r / rc ≈ 1 .
Mais cela ne veut pas dire que nous soyons dans le cas parabolique des modèles de Friedmann, car l'incertitude fait que ce "à peu près égal à 1", peut être 1- e ou 1+ e , ce qui suffirait à faire passer d'un côté ou de l'autre.
A présent, il est impossible de dire si le rapport r / rc est supérieur au inférieur à 1. Tout bon scientifique dira que ce n'est qu'une question de temps, et qu'en affinant les mesures, nous finirons bien par avoir la réponse à cette (angoissante) question. Cela est peut être vrai... à moins que les mesures ne continuent de s'approcher de 1!
Toujours est-il que dans tous les cas, il y a un fait certain sur lequel il faut méditer, c'est que le rapport r / rc soit inférieur ou supérieur à 1, de toute façon il est très proche de cette valeur. L'Univers, est donc très proche de l'état critique qui fait que son avenir n'est pas absolument déterminé.
Sur cet exemple précis, l'Univers se présente à nous une fois de plus comme s'il était dans un état permettant différentes possibilités d'évolution, et une indétermination physique maximale de l'avenir. C'est là une particularité tout à fait remarquable de notre univers, et qui n'est peut être pas un hasard, ou pas indépendant de toute cette possibilité de "liberté" ou d'indétermination que l'on retrouve à tout niveau.
Certains états physiques conduisent à une quasi-détermination du futur. Le calcul le montre aisément: en changeant légèrement une des valeurs de base déterminant l'Univers proche du commencement, on se rend compte que, dans la quasi totalité des cas, l'Univers se serait rapidement détruit de lui-même, ou se serait trouvé dans l'impossibilité d'évoluer et de se transformer encore.
Autrement dit, l'Univers s'est toujours trouvé depuis son commencement jusqu'à maintenant dans un état extrêmement particulier, tel qu'il permette à l'évolution de se poursuivre, tandis que dans tous les autres, elle aurait été impossible.
Pour illustrer grossièrement ce fait à partir d'un exemple de la vie courante, on peut imaginer que si l'on voit un petit enfant, debout dans son parc, on ne peut rien dire de certain quant à son avenir: il sera peut-être professeur, président de la république, ou clochard, drogué, &c... il est dans un état où beaucoup de possibilités sont ouvertes pour son évolution. En revanche, si l'on voit le même petit enfant en train de tomber du 5ème étage, on peut prédire avec une quasi certitude que dans quelques secondes il sera mort, il est dans un état presque entièrement déterminé par des lois physiques et biologiques.
La seule différence, c'est qu'il est plus probable de voir un enfant dans un parc, qu'en train de tomber d'un balcon, tandis que pour l'Univers, c'est l'état dans lequel il se trouve avec la plus grande possibilité d'évolution qui est le plus improbable. La comparaison serait meilleure avec un enfant plus grand debout sur un câble de funambule entre deux hautes tours: tant qu'il reste sur le câble, on peut tout espérer pour lui et son avenir, mais il suffit à tout instant de bien peu de chose pour qu'il quitte ce très étroit chemin pour aller à une destruction certaine et rapide.
C'est ce que découvrent les astrophysiciens qui disent que l'Univers est dans un état, qualifié en anglais de fine tuning: très délicat ajustement des lois et des paramètres entre eux permettant la complexification. La plupart pensent même que cet état est si particulier qu'on peut faire une démarche inverse à celle qui semblerait normale, et chercher à connaître mieux l'Univers à partir de la possibilité de complexification qu'il a toujours gardée et qui demande un état des plus improbables. Nous retrouvons là le contenu du "principe anthropique" qui est regardé avec intérêt par certains astrophysiciens.
Mais, même si ce principe n'est pas très fécond pour l'astrophysique, son existence est d'un intérêt fondamental pour toute réflexion sur l'Univers: celui-ci a su garder depuis toujours la possibilité d'une complexification croissante qui n'est compatible qu'avec des états très improbables, et si l'on reprend la comparaison de l'enfant funambule, l'Univers est véritablement un enfant prodige qui, contre toute attente, se garde toujours la possibilité d'aller plus loin.
Pour ce qui est de l'avenir de l'Univers, il n'est pas impossible qu'il se trouve précisément dans l'état critique, qui est celui qui offre le moins de déterminations physiques, certains astrophysiciens pensent même qu'il en est ainsi, ne serait-ce que parce qu'il n'y a aucune raison pour qu'il soit d'un côté ou de l'autre.
Et même si ce n'était pas le cas, l'évolution globale de l'Univers ne détermine absolument pas ce qui s'y passe: s'il est dans un état d'expansion infinie, les possibilités d'évolution en lui peuvent être infinies. S'il est dans le cas d'une densité supérieure à la valeur critique, entraînant son effondrement sur lui-même, cela ne veut pas dire qu'il y ait alors une "fin" de l'Univers; l'histoire peut dépasser la singularité de la courbe, contrairement à l'investigation physique, et arriver dans un domaine neuf, totalement inconnu, inconnaissable et imprévisible pour nous.