l'Église Réformée de l'Étoile à Paris

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Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

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I Introduction

II L'Univers et l'homme

III. Univers et Evolution.

IV. Le temps créateur

V. La finalité dans l'Univers.

A. Finalité et direction.

Les notions de finalité et de direction, pour l'histoire de l'Univers, ne peuvent avoir une signification que dans la mesure où l'on pense qu'il y a un sens dans l'évolution. Il est clair que si l'ensemble des processus qui composent cette évolution se fait au hasard, il ne peut y avoir ni finalité, ni direction.
Autrement dit, il est possible de parler de finalité ou de direction dans l'Univers, uniquement si l'on pense que le monde physique (ensemble de choses gouvernées par les lois naturelles), ne représente pas l'ensemble du réel auquel nous avons affaire lorsque nous étudions l'évolution; mais qu'il y a un principe complexificateur ou créateur qui influe sur le processus. Réciproquement, la découverte d'un sens créateur dans l'évolution, entraîne que celle-ci n'est pas uniquement gouvernée par les lois physiques que nous connaissons.
Cette alternative ne peut se présenter si simplement que depuis la découverte de l'impossibilité d'un déterminisme physique.
En effet, lorsqu'il était possible de professer la thèse du déterminisme physique, on pouvait éventuellement prétendre qu'il existe une direction dans l'évolution, même dans le cadre d'une pensée purement matérialiste, cette direction pouvant être simplement la conséquence de la toute puissance des lois physiques. Il suffisait de penser que les lois physiques possèdent une orientation pour que l'évolution de l'Univers, entièrement présidée par elles, suive à son tour cette orientation.
Cependant, il n'est plus possible de professer une telle théorie de nos jours. D'abord parce que nous savons que le déterminisme physique est faux, ensuite parce que la seule orientation qu'il est possible de constater dans les lois physiques est celle de la dégradation de l'énergie, et de la désorganisation; or c'est tout simplement le contraire que nous observons dans l'évolution de l'Univers. Un bon exemple de cela est notre propre existence qui est le produit d'une complexification très avancée de l'Univers; certes cette complexification est locale, mais elle serait de toute façon impensable, même localement, dans un univers déterminé entièrement par des lois qui tendent à la désorganisation.
Par ailleurs, une pensée purement matérialiste, professant aussi le déterminisme, a bien du mal à répondre à l'argument cybernétique de l'apparition d'information dans l'Univers lors de certaines complexifications. L'Univers (comme ensemble de choses), s'il est seul, ne peut pas se donner à lui-même une information qu'il ne possédait pas avant, à moins d'être doué d'un principe complexificateur. Comme nous l'avons vu, Marx et ses disciples, ne voulant penser qu'il puisse exister autre chose que la matière, ont supposé que cette information existait déjà au départ (ou plutôt depuis toujours, puisque pour eux l'Univers n'a pas de commencement et est éternel dans le passé) sous forme d'un logos présent dans la matière même. Cette théorie marxiste d'un logos immanent dans la matière est une théorie dont il est de plus en plus difficile de rendre compte scientifiquement, d'autant plus qu'il n'y a pas toujours eu à proprement parler de "matière" dans le sens d'assemblage d'atomes et de particules dans l'Univers, mais que celui-ci n'était à un moment qu'énergie. Il est donc difficile de concevoir une information qui serait strictement stockée dans la matière.
La seule issue pour sauver cette forme de pensée serait de faire du logos une réalité qui ne serait plus vraiment matérielle; mais une telle pensée n'aurait plus du matérialisme que le nom, puisque nous retrouvons sous une autre dénomination rien d'autre que le Dieu dont nous parlons.
Dans un système de pensée non déterministe, il y a en revanche deux possibilités quant à la réduction des indéterminations naturelles: soit elles se font au hasard, c'est à dire sans orientation particulière, soit elles se font avec une certaine orientation, ce qui suppose un principe évolutif que l'on peut appeler symboliquement Dieu.
La première possibilité serait celle d'un matérialisme tenant compte des découvertes récentes de la physique. Elle présente cependant l'inconvénient de ne pouvoir rendre aucunement compte de la réalité, puisque par nature le hasard n'est pas orienté et ne peut pas être créateur. Il peut être ponctuellement créateur, "par hasard", mais il ne peut l'être en aucun cas systématiquement et continûment, comme l'est le mode selon lequel évolue l'Univers.
Et même si, pour tenter de rendre compte d'une évolution qui est créatrice, ce qu'il est impossible de nier, les biologistes ont pu essayer d'avoir recours à la "nécessité", on connaît maintenant la faiblesse de tels systèmes, et l'extrême embarras dans laquelle se trouve, par exemple, la théorie darwinienne pour expliquer l'apparition de certains caractères dans le monde biologique. Le recours à la "nécessité" laisse inexpliqués de véritables "mystères" dans le monde biologique, et de toute façon, ce recours est impossible dans le domaine de l'astrophysique.
Donc, dans l'hypothèse matérialiste, il n'y a pas vraiment de possibilité d'existence d'une direction créatrice dans l'évolution.
Bien sûr, on peut toujours essayer de rendre compte plus ou moins adroitement de la réalité en compliquant progressivement un système existant, et essayer de trouver petit à petit des explications à tout ce qui pose un problème. Mais c'est aller dans le sens opposé à la démarche scientifique, qui est de chercher une théorie qui puisse rendre compte le plus simplement et directement possible du plus grand nombre de phénomènes, et non pas d'adapter tant bien que mal une vieille théorie à une réalité dont visiblement elle n'arrive pas à rendre compte.
Si l'on veut expliquer l'existence d'une direction dans l'évolution, le monde physique lui-même ne pouvant en être cause directement, étant donné ce que nous connaissons de ses lois, il faut admettre qu'il y ait un "dynamisme créateur" dans l'Univers (quel qu'il soit) qui oriente les indéterminations de la nature.
Pour une question de simplicité, nous pouvons appeler "Dieu" ce "dynamisme créateur". Ce n'est ni pour récupérer le discours de la théologie chrétienne traditionnelle, ni pour essayer de le légitimer a posteriori, mais parce que la tradition chrétienne, (comme la tradition juive), a fait preuve d'une grande intuition en élaborant un concept qui soit aussi proche de celui dont nous avons besoin aujourd'hui pour comprendre le réel en général, et dans notre cas particulier l'évolution de l'Univers. Mais il ne serait pas indispensable d'appeler "Dieu" cette réalité qui est le principe de l'évolution. Certains préfèrent ne pas le faire, et disent la même chose en l'appelant autrement; le principal est de savoir de quoi l'on parle.
L'observation de l'Univers permet donc de discerner une direction dans son évolution: celle-ci ne se fait pas au hasard, ni d'une façon contradictoire ou désordonnée, mais toujours dans le même sens: celui d'une complexification croissante. Cette thèse provient de la connaissance objective que nous pouvons avoir de l'Univers, ce n'est donc pas une assertion gratuite, découlant d'un quelconque a priori religieux ou philosophique.
A partir de là, et de ce que nous savons de l'histoire de l'Univers, on peut tenter de prolonger la réflexion pour s'intéresser à la question de son avenir.
Si l'Univers était laissé à lui-même avec ses indéterminations physiques, on ne pourrait rien dire sur cet avenir, puisque celui-ci ne serait dû qu'au hasard. Si l'évolution passée ne s'était faite dans aucune direction privilégiée, il serait impossible d'en déduire quoi que ce soit pour les temps qui nous sont à venir.
Mais ce n'est pas le cas, et nous pouvons discerner une direction de l'évolution, ainsi que nous pouvons l'observer à partir de l'histoire de l'Univers. Il y a donc une possibilité d'extrapolation, et de prolonger cette direction pour avoir une idée de la façon dont l'Univers doit continuer de suivre son évolution.
Cette direction, avons nous dit, est celle de la complexification. On peut même la jalonner en disant qu'à partir d'éléments simples, elle passe par des états où ceux-ci se trouvent combinés d'une façon de plus en plus complexe, pour arriver à un mode de vie qui gagne en autonomie pour aboutir aujourd'hui à la possibilité d'autodétermination et à la conscience réfléchie qui caractérise l'homme.
Nous pouvons donc penser que la complexification doit se poursuivre, et que l'homme est appelé lui aussi à évoluer encore vers quelque état supérieur. De plus toute évolution utilisant les potentialités de l'état précédant, il est fort probable que l'évolution qui concernera l'homme dans les temps à venir doive utiliser sa liberté et son intelligence. Ainsi, l'évolution future de l'homme dépend forcément de lui et se fera, au moins en partie, avec son consentement.
Le problème, c'est qu'à partir des éléments de connaissance naturelle que nous avons, il est impossible de prédire précisément vers quel état l'homme, ou l'Univers tout entier, est appelé à évoluer. En effet, la complexification correspond à un apport d'information, c'est à dire qu'elle fait passer d'un état à un autre, le second étant plus riche en information que le premier. On ne peut donc trouver dans le premier état toute l'information qui correspond à l'état final. La complexification n'est pas une déduction, elle est de l'ordre de l'invention, et introduit plus d'éléments qu'il n'y en avait au départ.
Pour savoir ce que sera l'avenir, il faudrait faire un apport d'information, donc l'inventer, le créer.
Ainsi, par exemple, l'atome de carbone est inimaginable à partir seulement de l'énergie unifiée du Big-Bang, et la cellule vivante également impensable si l'on se donne pour seul point de départ les molécules organiques, il en est de même pour le mammifère à partir des cellules, et pour le psychisme...
Par ailleurs, on ne peut même pas rechercher ce qui serait le plus probable dans l'évolution, puisque précisément celle-ci s'est faite, bien souvent en la faveur d'une situation hautement improbable, tant dans les premiers instants de l'Univers que lors de l'apparition de la vie et sa complexification.
Par conséquent, si la question de la direction de l'évolution de l'Univers est assez facile à résoudre pour ce qui est du passé, elle devient nettement plus compliquée dès que l'on s'intéresse à son avenir.
La recherche de l'histoire de l'Univers est une science qui a, à sa base, des données objectives, que ce soit par l'observation directe pour le cosmos qui nous donne de lui une image d'autant plus ancienne qu'elle est éloignée, ou par la découverte des témoins d'époques passées comme les ossements et les fossiles pour l'évolution biologique.
La véritable difficulté apparaît donc lorsque l'on veut quitter le domaine temporel qui est celui du passé, et qui nous offre ces données objectives, pour s'intéresser au futur.
On peut supposer que l'évolution va trouver un moyen de continuer à progresser dans la direction générale qu'elle a depuis le départ, mais il est très difficile de savoir précisément vers quel état cette direction va mener. Autrement dit, nous pouvons parler du futur de l'évolution en terme de direction, mais non d'état à venir.
Cette distinction risque d'être mal comprise, étant donné que le langage courant utilise souvent ce qui est un but pour désigner une direction. Si l'on demande à un piéton dans quelle direction il va, il dira plus volontiers: "je vais vers la pharmacie, ou vers l'île de la Cité" plutôt que "je vais vers le sud-sud-est". Ou, encore géographiquement, le Métro qui avait autrefois pour directions Nord et Sud, a remplacé ces vraies directions par des buts: "porte de la Chapelle" et "mairie d'Issy".
Au contraire, lorsque nous parlons de direction pour l'avenir de l'Univers, c'est d'une direction réelle qu'il s'agit, et on peut la connaître, sans savoir exactement vers quel état elle va conduire, d'autant que c'est une direction assez grossière.
Pour reprendre notre comparaison géographique, il est tout à fait possible d'aller dans une direction connue sans pour autant savoir où cela va conduire. C'est l'expérience qui a été faite par les explorateurs lors des grandes découvertes: ils pouvaient aller toujours vers l'ouest, sans pour autant savoir à quoi ressemblerait l'endroit où ils arriveraient: l'Amérique en l'occurrence.
Cependant, à partir du moment où nous avons connaissance d'une direction que prend l'évolution, on ne peut éviter de chercher à savoir, ou à imaginer, vers quel état cette direction va mener. C'est ce que l'on peut appeler la recherche d'un but de l'évolution.
Or, dès que l'on utilise le mot de "but" pour parler de l'avenir de l'Univers ou de l'évolution, d'autres difficultés importantes apparaissent.
D'une part, un but est souvent considéré comme final, ultime, alors que dans la recherche dont nous parlons, il peut ne s'agir que d'un état de passage de l'évolution, donc d'un but provisoire, ou d'une étape.
D'autre part, parler d'un but pour définir une direction suppose en général que ce but existe déjà, d'une certaine manière, avant qu'il soit atteint, ne serait-ce que sous forme d'intention ou d'état que quelqu'un cherche à obtenir. Nous étudierons tout à l'heure cette difficulté, et utilisons pour l'instant "but" comme n'étant pas forcément final, et comme pouvant exister seulement dans l'esprit de celui qui l'imagine.
Dans ce cas, on peut effectivement essayer de trouver un but qui puisse être compatible par extrapolation avec ce que nous connaissons de l'Univers, dans son état présent et dans son évolution passée.
Tout d'abord, n'importe quel but n'est pas compatible avec cette évolution, que ce soit pour l'homme ou pour l'Univers tout entier. Par exemple, on ne peut prétendre que le néant, le désordre ou le chaos puissent être des buts quand, précisément toute l'histoire de l'évolution se présente comme un gigantesque mouvement s'éloignant de l'indifférenciation et de l'inorganisé, et qu'il semble que notre Univers ait encore de nombreuses posibilités d'évolutions.
On pourrait objecter que c'est là faire, par inférence, une extrapolation trop hâtive, et que, pour ce qui est de l'homme, ce n'est pas parce qu'il est issu d'un mouvement créateur que celui-ci doit se prolonger. On sait, il est vrai, que certaines espèces ont disparu, ou cessé de se complexifier; mais cela ne remet pas en cause le mouvement créateur en lui-même. Celui-ci utilise les possibilités de la nature, et s'il arrive qu'il se trouve dans une impasse, l'évolution reprend ailleurs pour dépasser le stade de ce qui ne pouvait plus se complexifier. C'est ce qu'on appelle en biologie la loi des relais.
Pour ce qui est de l'homme, on peut dire qu'il se trouve, comme tout ce qui est dans l'Univers, dans le courant de l'évolution. Il est donc impossible de dire que celle-ci pourrait s'arrêter à l'homme tel que nous le connaissons. Au contraire, l'évolution ne peut que continuer, et ce n'est pas prendre beaucoup de risque que de faire ainsi une affirmation qui repose sur un phénomène constant depuis le début de l'Univers. Mais la question est de savoir si l'évolution pourra se continuer par l'homme, ou si celui-ci n'est qu'une impasse de l'évolution, et qu'elle devra trouver une autre voie pour continuer.
La plupart des grandes religions, et le christianisme en particulier, enseignent que l'homme est appelé à évoluer encore, que les représentants de l'espèce humaine, que nous sommes et que nous côtoyons en ce moment, ne représentent pas l'étape ultime de l'évolution, mais au contraire le point de départ d'une "nouvelle création". Si cela est vrai, l'homme n'est pas une impasse de l'évolution, et il a même, en lui, la possibilité d'avancer encore très loin dans ce sens.
L'observation et le sens commun peuvent, en outre, nous conforter facilement dans cette opinion: nous voyons quotidiennement que l'homme est, en général, très imparfait et qu'il pourrait être bien meilleur qu'il n'est ("le meilleur" étant le sens de l'évolution et de la création). Nous pouvons d'ailleurs avoir connaissance de l'existence d'individus qui sont ou qui ont été considérablement plus "évolués" que la moyenne des humains, dans la mesure où ils ont réussi à développer en eux ce qui distingue l'homme de l'animal; d'autres au contraire, donnent l'image d'une régression (toujours dans l'ordre de l'évolution), en revenant à des comportements issus des anciennes programmations animales dont l'homme n'a pu se libérer tout à fait.
Cela montre que l'homme a encore la possibilité d'évoluer, et d'avancer plus loin dans le chemin créateur sur lequel il se trouve. Cette évolution peut se faire d'une part en des individus isolés comme ceux dont nous faisions mention tout à l'heure, et d'autre part dans l'ensemble de l'humanité qui pourrait elle-même progresser dans le même sens.
En cela, on peut considérer que ces individus isolés en question, sont comme des mutants au coeur de la population humaine. Mais contrairement aux autres mutants de l'histoire de l'évolution biologique, leurs caractères ne sont pas transmissibles par la reproduction. La descendance d'un être exceptionnel peut tout à fait être fort quelconque et même donner les signes d'une régression importante.
Comme nous l'avons vu, cela est une conséquence de l'accès de l'homme à la conscience réfléchie et à une certaine part d'auto-détermination. Par là, en effet, il acquiert une nouvelle possibilité de transformation personnelle, qui, contrairement aux autres modes d'évolution, ne se fait pas automatiquement, mais demande l'adhésion de l'intéressé. Les caractères qui font que des individus nous apparaissent comme des représentants d'une évolution plus poussée que celle de la moyenne des humains, (ou d'une nouvelle création) sont transmissibles non pas génétiquement, mais seulement par l'intermédiaire d'une possibilité toute nouvelle qui apparaît pour l'évolution: l'intelligence.
Précisément grâce à cela, on peut penser que l'homme n'est pas une voie sans issue de l'évolution. L'évolution biologique a fait un certain oeuvre, et au moment où elle semble avoir épuisé une bonne part de ses possibilités (sur Terre, tout au moins où les grandes espèces ont quasiment cessé d'évoluer), c'est un nouveau caractère qui apparaît: l'intelligence; celle-ci permet à son tour d'entraîner une évolution, mais par un autre mode.
L'intelligence est donc une possibilité de création (ou d'évolution) qui est relativement neuve sur la Terre, dont nous ne percevons pas encore les limites. Grâce à elle, l'homme représente sans doute plus un point de départ possible d'une nouvelle évolution, qu'un point d'arrivée.
Cependant, la faiblesse de cette nouvelle possibilité d'évolution c'est qu'elle a besoin du consentement de l'individu pour s'effectuer, comportant par là même le risque pur et simple du refus.
L'évolution est donc loin d'être arrivée à son terme avec l'homme d'aujourd'hui, et il est très certainement faux de dire que l'homme puisse être le but de l'évolution comme le font certains.
On pourrait néanmoins soutenir une telle affirmation si l'on pense là à un but provisoire, mais ce ne serait pas alors une affirmation très riche en signification, puisque tout le monde sait que l'homme existe en ce moment, et que par conséquent on peut affirmer sans trop de chances de se tromper que l'évolution a conduit à lui.
Cependant, dire que l'homme est le but de l'évolution, même provisoire, a tout de même une signification: c'est que l'homme représente actuellement l'étape ultime de l'évolution. D'un point de vue universel, il n'est pas possible de l'affirmer avec certitude, mais du point de vue terrestre, cela semble difficile à contredire. L'homme représente certainement la forme la plus élaborée et complexe que nous connaissions, issue du processus évolutif, et il ne viendrait à l'idée de personne de dire que, par exemple, le chat domestique soit le but de l'évolution, même provisoire. Toute forme actuelle de l'état de l'évolution ne peut être considérée comme son but; il faut pour cela qu'elle représente la forme la plus avancée de l'évolution (au moins localement), et l'homme est bien dans ce cas.
On pourrait aussi dire que l'homme est le but de l'évolution, en entendant cette fois but dans son sens ultime, à condition de ne pas appeler "homme" ce que nous sommes nous, mais ce que nous tendons à être. On peut en effet penser que l'homme est le véritable but de l'évolution vers lequel nous nous dirigeons et que nous n'avons pas encore atteint. En ce sens, nous serions comme des pré-hominiens qui n'auraient pas encore acquis tout à fait la dignité d'être appelés hommes.
En fait, ces deux façons de parler ne se contredisent pas dans le fond; elles énoncent une idée générale qui semble découler assez naturellement de l'étude de l'évolution: l'homme représente actuellement, dans la portion d'Univers que nous pouvons observer, le stade le plus avancé de l'évolution, et il est appelé à évoluer encore vers un état supérieur.
Là où des divergences risquent d'apparaître, c'est dans l'utilisation du terme de but. C'est à partir du sens que l'on donne à ce mot que l'on peut retrouver le grand débat du finalisme.
Le finalisme, sous sa forme la plus pure, en disant que l'homme est le but de l'Univers, pense ce but comme un but véritable, c'est à dire comme premier, et non pas comme le représentant particulier d'un état que l'Univers a atteint pour une raison ou pour une autre.
Cela veut dire que, dans cette hypothèse, l'homme est premier, comme fin de l'Univers (même provisoire), et toute l'évolution ne s'est faite que pour arriver à lui. En ce sens, on dira que ce qui est arrivé devait arriver, et que rien d'autre que l'homme n'aurait pu apparaître à sa place puisque c'est lui qui était "prévu".
Il est vrai que cette idée peut être suggérée par le fait que, à étudier l'histoire de l'Univers, tout semble se passer de sorte que l'homme puisse apparaître. Il aurait suffit, bien souvent, que le moindre des paramètres physiques à quelque moment que ce soit, ait été différent d'une valeur infime, pour que l'apparition de l'homme ait été impossible. Cela donne donc l'impression que l'Univers est orienté par son but: l'apparition de l'homme, ... et c'est ce que certains pensent.
Cependant, on peut se demander si ce n'est pas là raisonner à l'envers: l'apparition de l'homme étant un fait, il est facile de dire que tout s'est déroulé en faveur de son apparition. Il est bien évident que s'il en avait été autrement, l'homme ne serait pas là. On peut aussi toujours affirmer que l'homme "devait" apparaître, ou que l'Univers ne pouvait pas être autrement que ce qu'il a été; c'est facile de le dire a posteriori, mais en réalité, rien ne permet de l'affirmer.
On peut aussi dire, en un sens, que l'Univers était préadapté à l'apparition de l'homme, puisque à tout moment a demeuré en lui la possibilité de son apparition. Mais la difficulté est que l'idée de but, comme celle de préadaptation, sous entend que l'image de l'homme était déjà présente quelque part dans l'Univers, ou que celui-ci a été conditionné par un but non encore actualisé, et que ce but précédait logiquement l'Univers lui-même.
C'est là que se trouve une des grandes difficultés du finalisme: où se trouvait ce but dans l'Univers qui ne l'avait pas encore actualisé? Et si on parle d'intention, qui avait cette intention?
Bien sûr, le chrétien habitué au langage religieux n'est pas embarassé par ce genre de question, il a une réponse toute prête: c'est Dieu qui avait cette intention et qui avait pour but l'apparition de l'homme dans la création de l'Univers.
Cette réponse peut éventuellement être satisfaisante d'un point de vue existentiel, mais du point de vue scientifique, elle est insuffisante, ou tout au moins faut-il éclaircir sa signification et chercher ce qu'elle peut signifier.
Cette proposition comporte en effet la caractéristique qui est celle d'une bonne part de tout le langage religieux traditionnel, qui est d'avoir une conception très anthropomorphique de Dieu. Cela est sans doute un avantage dans la mesure où Dieu peut avoir une dimension relationnelle et où le sentiment religieux n'est pas indépendant de l'affectivité humaine. Mais c'est aussi un obstacle à la compréhension de la relation entre Dieu et l'Univers, puisque scientifiquement, il faut bien dire que notre connaissance de l'Univers laisse de moins en moins de place à une réalité créatrice anthropomorphe.
C'est pourquoi nous ne pouvons nous contenter totalement de la réponse du discours religieux traditionnel. Pour ce qui est de la compréhension de l'Univers, il faut dépasser son langage très anthropomorphique afin de découvrir sa signification symbolique. La religion a en effet employé des mots simples correspondant à nos expériences proprement humaines pour parler d'une réalité infiniment plus difficile à décrire.
Par conséquent, bien que le finalisme strict (au sens de l'affirmation de l'existence d'une intention ou d'un but universel) soit à peu près inintelligible pris à la lettre, il faut chercher comment il peut néanmoins être compris.
Reprenons les faits: on observe dans l'étude de la partie d'histoire de l'Univers qui nous est accessible que celui-ci évolue dans une direction constante qui a été prise au départ et qu'il suit encore aujourd'hui. On peut alors extrapoler dans le futur pour savoir vers où cette évolution peut ou doit conduire. Mais commençons d'abord par ne considérer que ce dont nous sommes certains: le point d'arrivée (provisoire) que nous représentons: l'homme.
Nous avons depuis l'origine jusqu'à nos jours une longue et progressive évolution qui a conduit continûment depuis un état initial donné jusqu'à un univers qui présente cette particularité qu'une de ses parties est capables de le penser.
Rétrospectivement, on peut donc dire que, depuis le début, la direction prise par l'évolution était orientée vers l'homme, puisque, de fait, elle y a abouti. Et même, au départ, on peut dire que l'évolution avait une certaine direction, direction qu'elle a gardée et qui se révèle avoir été celle de l'apparition de l'homme.
Par conséquent, on peut dire qu'en un sens l'homme est le but de l'évolution jusqu'à présent, non pas en tant que l'idée de l'homme existait déjà quelque part dans l'Univers, (ou ailleurs), mais en tant que c'est sa direction qui est restée celle de l'Uivers tout au long de l'évolution.
On peut refuser que l'homme soit le but ou la finalité de l'Univers; mais en revanche, il n'est pas difficile d'admettre que l'Univers ait une direction constante qu'il ait gardée à tout moment dans son évolution, et que celle-ci conduise à l'homme.
Il est difficile de comprendre ce que pourrait signifier l'idée d'une intention ou d'un but lorsqu'on parle de l'Univers. Ce sont en effet des idées trop humaines pour pouvoir lui être appliquées immédiatement. En revanche, l'idée d'une direction suivie par l'évolution n'est pas difficile à admettre. Il est vrai qu'elle entraîne que l'Univers dans son évolution soit gouverné par un dynamisme créateur, garant de cette direction qui ne trouve pas son origine dans la nature physique, ce qui peut rebuter les défenseurs du matérialisme le plus strict; mais c'est pourtant cette idée d'une direction qui se confirme de façon continue au fur et à mesure que la science progresse.
Le fait de préférer parler de direction plutôt que de but pour l'évolution est d'ailleurs une idée qui n'est pas étrangère aux astrophysiciens. Ainsi, le principe anthropique qui peut donner l'impression d'être fondamentalement finaliste, ne l'est en fait pas (bien que certains lui donnent cette connotation). Celui qui utilise le principe anthropique ne contrevient pas à ce que nous venons de dire, il s'intéresse à la direction qu'a dû prendre à tout moment l'Univers pour arriver à l'homme, et non pas à l'apparition même de l'homme, en tant que but. Il ne se prononce pas sur la question de savoir si l'homme est véritablement un but ou non, il observe simplement qu'il est apparu et que cela a demandé des conditions particulières. Il est vrai que le principe anthropique, dans sa dénomination va dans le sens de la tendance commune qui consiste à confondre but et direction, et à désigner une direction par un but. Cela entraîne évidemment un risque de confusion, et c'est pourquoi il est certainement préférable de faire comme certains physiciens qui appellent plus volontiers le principe anthropique: "principe de complexité", car c'est la possibilité d'une complexification croissante à tout moment qui a donné finalement naissance à l'homme.


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