l'Église Réformée de l'Étoile à Paris

*

Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

(Retour à la Table)

I Introduction

II L'Univers et l'homme

III. Univers et Evolution.

IV. Le temps créateur

V. La finalité dans l'Univers.

VI. Dieu, l'homme et la liberté de l'Univers.

A. La liberté dans l'Univers et l'apparition de l'homme.

L'apparition de l'homme, ou tout au moins de la vie, dans l'Univers, est certainement un événement fondamental de l'évolution cosmologique en général. Il n'est pas rare d'entendre affirmer que l'homme a acquis une certaine part de liberté ou de libre arbitre, se différenciant ainsi du reste de l'Univers. En fait, il serait plus exact de dire que, par l'homme, c'est l'Univers qui devient, en une de ses parties, intelligent, libre, et avec le pouvoir d'assumer lui-même une part de son évolution.
Cette dernière affirmation est vraie, mais il convient néanmoins de préciser le sens qu'elle peut avoir.
Tout d'abord, si l'on dit que l'Univers acquiert une liberté par l'apparition de la vie, il faut se demander de quelle réalité il devient ainsi indépendant. Deux réponses sont possibles suivant qu'on envisage dans cette question l'Univers par rapport à la détermination des lois physiques et des processus de cet ordre, ou bien par rapport à Dieu.
Sous le nom de Dieu, il convient d'entendre ce que nous comprenons comme un principe évolutif ou créateur dans l'évolution. Les lois physiques et biologiques ne permettent en effet pas de déterminer absolument l'évolution. Or, puisque celle-ci s'est faite néanmoins dans une direction constante, il faut admettre qu'il existe, pour rendre compte de l'ensemble du processus évolutif, un autre facteur déterminant, une action créatrice, une "puissance", ou un "dynamisme" créateur. Ces deux mots ne doivent pas être pris dans le sens aristotélicien, puisque précisément un tel dynamisme créateur, n'est pas "en puissance" (duvnami"), mais en acte, selon le langage d'Aristote. Il faudrait donc parler d'une puissance qui serait en acte, ce qui est une source inévitable de malentendus. Il est donc préférable de parler de principe créateur, de force créatrice, ou d'énergie créatrice, encore qu'aucune de ces expressions ne rende absolument compte de la réalité que l'on essaye de nommer.
Par les lois physiques et biologiques, l'évolution matérielle n'est pas fixée et déterminée. Au contraire, elle se présente comme ouverte et comme permettant plusieurs possibilités d'évolution future. On sait, de plus, que ce n'est pas à cause d'un manque de connaisance de notre part de certaines lois, que la nature nous apparait dans son évolution comme comportant une latitude de possibilités. L'idée que la nature serait, elle, bien déterminée dans son évolution par ses lois naturelles, et que l'impression du contraire ne viendrait qu'à cause de notre ignorance de certaines lois, semble bien devoir être récusée.
Nous savons maintenant que dans les lois physiques mêmes, l'indétermination intervient sans que rien de physique puisse permettre de prédire avec certitude le sens ou la direction qui va être prise par une transformation. La biologie et l'histoire des espèces permettent également d'argumenter dans ce sens en nous montrant que l'évolution est fondamentalement imprévisible.
Par conséquent, dire que par l'apparition de l'homme, l'Univers s'affranchit des lois naturelles déterminant l'évolution est faux, puisqu'il n'y a jamais été absolument asservi; ces lois physiques ou biologiques n'ont jamais été totalement déterminantes. On peut dire que l'Univers est, dans une certaine mesure, libre par rapport à ces lois, mais l'erreur serait de penser que c'est là le fait de l'homme; en réalité, l'Univers est ainsi depuis son commencement.
Ce n'est donc pas cette liberté qui est apportée par l'apparition de la vie et de l'homme.
La liberté acquise par l'Univers avec l'apparition de l'homme n'est pas à l'égard des lois physiques ou biologiques. L'homme est tout autant soumis à ces lois que le reste de l'Univers l'est et l'a toujours été. La seule particularité de l'homme sur ce point est que, connaissant ces lois, il peut tenter de les utiliser pour arriver à ses fins au lieu de se contenter de les subir. Mais jusqu'à présent, aucun homme, quelle que soit sa force ou son intelligence n'a pu violer ou transformer la moindre loi physique.
La particularité de l'homme, n'est donc pas tant dans sa liberté par rapport au monde matériel réglé par des lois naturelles, que dans sa capacité de décision, de choix, autrement dit dans le libre arbitre. C'est le fait que les lois matérielles ne suffisent pas à déterminer entièrement le cours des choses qui fonde la possibilité d'un libre arbitre. (Sinon, les choix humains seraient entièrement déterminés par les situations dans lesquelles se trouvent les individus.)
Cependant, malgré l'indétermination à laquelle aboutit le cortège des lois physiques, le monde lui-même n'est pas resté dans un état d'indétermination. Les indéterminations on été "réduites" pour aboutir à des états déterminés, tout au moins macroscopiquement.
Microscopiquement, la mécanique quantique nous enseigne qu'à un instant donné, il n'y a pas de détermination de l'état. C'est le cours des choses qui détermine lui-même la réduction des différentes possibilités. Autrement dit, le présent peut être indéterminé, mais le passé sur lequel il s'appuie, lui, doit être déterminé, d'une façon ou d'une autre; le présent même s'il est indéterminé ne peut s'appuyer sur un passé indéterminé. Donc le présent, ou l'état à un instant donné se détermine obligatoirement dès qu'il devient lui-même passé d'un autre événement.
Cela est illustré par le paradoxe du "chat de Schroedinger": Un chat se trouve dans un local, avec une particule délocalisée, et un détecteur de cette particule qui déclenche la libération d'un poison. Si l'indétermination de la particule pouvait ne pas se réduire, pouvant être "à la fois" à plusieurs endroits avec certaines probabilités, le capteur resterait dans un état indéterminé, le déclencheur aussi, et le chat, devrait être "à la fois" mort et vivant, avec une probabilité propre à chaque état.
La question est de savoir quand et pourquoi une particule délocalisée se détermine en choisissant une des ses possibilités de position.
C'est une question qui n'est pas encore vraiment résolue. Il est difficile de penser, comme le font certains, que cette détermination soit le fait du psychisme humain; en revanche, il est assez probable qu'elle se fasse lors du passage au monde macroscopique. De fait, le monde macroscopique est déterminé dans son présent (mais pas dans son évolution), et le monde microscopique ne l'est pas. On peut donc penser que le passage au macroscopique détermine le microscopique; il n'y a pas alors de problème d'action en chaînes rétroactives dans le passé pour fixer un état qui ne l'était pas.
Le dernier problème est qu'il est impossible de fixer avec rigueur la limite entre le microscopique et le macroscopique. Mais cela, cette question de limite entre deux domaines, est un problème qui intervient bien souvent en physique.
Ici, il est clair que nous avons deux domaines qui se suivent continûment, mais qui ne sont pas régis par les mêmes lois. La limite est sans doute difficile à déterminer; peut-être même est-il impossible de le faire, mais cela n'empêche pas qu'il y ait deux domaines.
Pour prendre une comparaison, ce n'est pas parce que la limite entre le monde vivant et le non vivant est difficile à poser qu'il faut nier toute différence entre ces deux domaines.
Il y a donc eu, et il y a à tout moment, indépendamment de l'homme, un passage d'états indéterminés à des états déterminés, sans que l'orientation ou le choix de cette détermination soit dépendante d'aucune loi physique.
Au regard de l'Univers, nous appelons "Dieu" la réalité (qui n'est pas une chose, puisqu'elle n'appartient pas au monde matériel ou physique) qui est responsable de l'orientation de l'évolution, faite à partir d'une somme des réductions orientées d'indéterminations physiques ou biologiques.


Vous pouvez nous écrire vos remarques, vos encouragements, vos questions