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A. La liberté dans l'Univers et l'apparition de l'homme.
B. L'action de Dieu dans l'Univers.
Il convient d'abord de légitimer le fait d'appeler "Dieu" ce qui dans l'Univers oriente d'une façon créatrice (c'est à dire dans le sens d'une organisation croissante) les indéterminations, et de voir dans quelle mesure cela correspond à ce que l'usage et la tradition attribuent à Dieu.
Selon le langage religieux traditionnel chrétien, Dieu est créateur. Or la physique et la biologie nous apprennent que leurs lois ne sont en elles-mêmes nullement créatrices. Les lois physiques, par exemple, ne correspondent qu'à des transformations capables de dégrader l'organisation ou l'information en amenant une augmentation de l'entropie, conformément au Second Principe de la thermodynamique.
Par conséquent, s'il y a une création dans le monde tel que nous le connaissons, avec ses lois, cette création se fait en dehors d'elles, précisément dans la marge de liberté ou d'indétermination qu'elles laissent.
Il semble donc qu'il faille penser la création de Dieu, comme se faisant non pas à l'encontre des lois de la nature, ou en les détruisant, mais en les utilisant au mieux.
S'il peut être établi que la liberté laissée par les lois naturelles donne effectivement lieu à une création (et non pas à une désorganisation, ou au mieux à un état stationnaire), c'est qu'il existe au plus profond de l'Univers une énergie créatrice qui n'est pas de l'ordre physique, que les anciens appelaient Dieu, et que nous pouvons continuer à appeler ainsi.
Cependant, la compréhension de la relation qui peut exister entre Dieu et les lois naturelles est source de malentendu. Scientifiquement, on peut dire que si création il y a, celle-ci se fait en dehors de ces lois. Or la tradition chrétienne a souvent attribué à Dieu le pouvoir de créer en modifiant momentanément ou en passant outre à des lois naturelles, ce qui a abouti à toute l'importance donnée à la notion de miracle.
Il convient donc de réétudier ce que recouvre le concept de miracle.
Le miracle, c'est ce qui étonne, émerveille; c'est, en quelque sorte la réalisation de ce qui semblait impossible (par exemple: pour une femme stérile d'avoir un enfant, pour un aveugle d'être guéri et de voir etc...). Mais ce qui semble impossible, n'est pas nécessairement ce qui est impossible. Autrement dit, le miracle n'est pas forcément la mise en acte d'un processus allant à l'encontre d'une loi naturelle, mais peut être simplement la réalisation d'un événement possible, et que l'on ne pouvait attendre en raison de son caractère improbable.
Ici, avons nous donc affaire à la notion de probabilités; cela nous met en terrain connu, puisqu'elle est à la base de la physique moderne, et en particulier de la mécanique quantique.
L'idée que le miracle serait nécessairement la transgression d'une loi naturelle ne peut venir que d'une compréhension simpliste et schématique du monde, d'après laquelle le possible se confond avec le probable. Or, nous sommes maintenant habitués à penser que les probabilités décrivant une possibilité ne prennent pas pour valeur seulement 0 (impossible), ou 1 (possible et certain), mais toutes les valeurs comprises entre ces deux nombres. On sait alors que même le moins probable devient possible, tant que sa probabilité n'est pas strictement 0.
Par exemple, la position d'un électron est quantiquement représentée par une densité de probabilité de présence autour du noyau auquel il est attaché. Or, aucun physicien ou chimiste ne prétendra jamais que l'électron ne peut être ailleurs que là où la densité est maximale; il peut même, très bien être là où la probabilité est infime, tant qu'elle n'est pas nulle.
Nombre de signes, miracles ou prodiges que l'on impute à Dieu sont de cet ordre: il n'y a pas négation d'une loi naturelle, mais une issue inattendue, surprenante pour celui qui est habitué à voir se réaliser le plus probable; issue justement dans laquelle ce n'est pas le plus probable qui se réalise, mais une possibilité créatrice dotée d'une probabilité plus ou moins faible.
Les "miracles" qui sont de cet ordre là, il n'y a aucune difficulté à les admettre. De plus il s'agit ici de ce qui caractérise le mieux l'action de Dieu, action qui se fait en utilisant les possibilités qui ne sont pas toujours les plus probables de la nature pour une création croissante, c'est à dire un apport d'ordre et d'information.
Tous ceux qui se sont intéressés à l'histoire de l'Univers, aussi bien à la formation des étoiles, des galaxies, &c... qu'à l'apparition et l'évolution de la vie, savent bien que nous nous trouvons là en face d'une complexification croissante, qui se fait sans cesse à l'encontre de la probabilité maximale de transformation autonome de chaque état, et qui n'est jamais contraire à aucune loi physique.
C'est à cause de cela même que certains scientifiques ou penseurs disent comme Laplace qu'il n'ont pas besoin de l'hypothèse "Dieu" pour expliquer le monde. En effet, "l'explication" physique d'un phénomène ne fait en général que montrer sa possibilité à partir d'un contexte plus grand, et non pas sa nécessité. Elle montre que l'enchaînement des phénomènes qui a conduit à l'état que l'on cherche à expliquer est en accord avec le cadre des lois physiques que nous connaissons, et qu'il n'y a là donc rien "d'extraordinaire".
Mais démontrer qu'un événement qui est arrivé était possible, ce n'est pas montrer que rien d'autre n'aurait pu arriver à sa place. L'"explication" physique n'est donc pas complète, et elle ne peut que dire ce qui est possible; elle commence à pouvoir dire aussi tout ce qui est plus ou moins probable, mais sans jamais pouvoir affirmer absolument pourquoi c'est l'une possibilité qui se réalise et non une autre.
Par conséquent, il est compréhensible qu'un scientifique dise: "Dieu, je n'ai pas besoin de cette hypothèse", parce qu'il cherche dans le cadre des lois physiques (ou biologiques), or ces lois sont autonomes, et ce n'est pas là que se trouve au cours du temps un mouvement créateur que l'on puisse appeler action de Dieu. Cette action, elle est dans l'immense domaine de la possibilité et de l'indétermination qui est laissé par les lois physiques, domaine qui était nié jusqu'au siècle dernier, et dont les scientifiques pensaient pouvoir montrer, grâce aux progrès de la physique, qu'il n'existait pas. A notre siècle il est redécouvert, et on doit même lui reconnaître une place de plus en plus importante.
Il semble donc que si Dieu intervient dans le monde, ce n'est pas à l'encontre des lois naturelles. La réflexion scientifique ou métaphysique s'arrête là. Cependant, il est vrai que la curiosité de tout théologien va le pousser à tenter d'élucider le rapport entre Dieu et les lois physiques. Ce rapport peut être imaginé de plusieurs façons différentes:
1. Dieu est soumis aux lois physiques et ne peut pas aller à leur encontre.
2. Dieu pourrait s'opposer aux lois physiques, mais ne le fait pas.
3. Dieu peut s'opposer aux lois physiques et le fait de temps à autre.
4. Dieu agit en dehors des lois physiques, et aussi indirectement par elles, puisqu'il en est le créateur.
Pour ce qui nous intéresse, les propositions 1 et 2 sont semblables et reviennent à dire que Dieu n'intervient pas directement en modifiant ou en allant à l'encontre d'une loi naturelle. La question de savoir s'il en est ainsi parce qu'il ne le peut pas ou parce qu'il ne le veut pas, peut sans doute faire couler beaucoup d'encre parmi les théologiens, mais c'est une question qui n'a en fait aucun sens, étant donné qu'attribuer du vouloir ou du pouvoir à Dieu, c'est appliquer à Dieu des catégories qui sont humaines et limitées, c'est donc un langage anthropomorphique qui ne peut être compris que de manière symbolique. Par conséquent, puisque ni l'attribution à Dieu du non-vouloir, ni celle du non-pouvoir ne sont à proprement parler "vraies", il n'y en a pas une qui soit plus vraie que l'autre, et les propositions 1 et 2 ne sont que deux façons métaphoriques de dire la même chose.
La 3e proposition est celle qui concerne les miracles comme opposition aux lois naturelles, et nous y reviendrons.
Quant à la 4e, elle est un exemple de développement théologique permettant d'éviter une conception dualiste du monde, dans lequel il y aurait deux principes agissant indépendamment, ou tout au moins une vision manichéenne de la réalité dans laquelle Dieu ne serait pas créateur ou responsable du monde matériel.
Cependant, sur ce point, notre connaissance scientifique n'est pas suffisante pour savoir quelle est l'origine des lois physiques. Il est vrai que la question de la relation entre Dieu et les lois naturelles est d'une très grande importance, mais nous ne savons quasiment rien sur la formation, la naissance, l'origine et l'évolution des lois naturelles. Nous ne pouvons savoir s'il est légitime d'attribuer leur forme actuelle à une force créatrice qui serait la même que celle que nous voyons a l'oeuvre dans le monde depuis son origine en dehors de ces lois.
Jusqu'à un passé très proche, on pensait que ces lois étaient immuables et "universelles", c'est à dire vraies semblablement en tout point de l'espace et à tout instant du temps. Une telle conception des choses ne pouvait conduire qu'à deux formes de pensée possibles: ou bien Dieu a créé les lois physiques, tout d'un coup, ou bien celles-ci coexistent de toute éternité avec lui.
L'idée d'une création divine ex abrupto est devenue de plus en plus étrangère à la pensée de notre temps; on a dû y renoncer pour l'homme, les espèces, et l'Univers entier. L'idée que la création se fait par lente évolution nous est devenue à l'inverse si familière que si l'on veut affirmer le caractére créé des lois physiques, il n'est quasiment plus possible de penser que cette création ait eu lieu tout d'un coup. Ce serait une fois de plus prendre au pied de la lettre une vision fortement anthropomorphique, inacceptable en tant que telle de la création divine. (Et ne convenant pas du tout à la compréhension de Dieu que nous avons donnée tout à l'heure).
Dans l'hypothèse de lois physiques immuables, il semble donc qu'il ne reste qu'à admettre leur coéternité avec Dieu. Cela conduit, il est vrai, à une forme de dualisme: il y a d'un côté les lois de la nature, et d'un autre l'action divine dans le monde. Mais ce n'est pas un dualisme véritable: pour celui-ci, en effet, les deux principes doivent être actifs, alors que là, seul Dieu est actif, et les lois naturelles ne forment que le cadre de son action, sans laquelle rien ne serait. Et d'autre part, les dualismes, comme ceux des religions iraniennes, de la gnose ou du manichéisme, tendent à déprécier la matière et le monde physique, et à considérer celui-ci comme opposé à Dieu et radicalement mauvais. Dans l'hypothèse que nous étudions, il n'y a rien de semblable puisque l'Univers est le fruit non pas des lois naturelles seules, mais de l'action de Dieu à travers ces lois; Dieu est donc véritablement responsable et créateur de l'Univers. Le corpus des lois naturelles n'est ni bon ni mauvais, il n'est d'ailleurs pas un principe.Et le monde matériel, lui, est bon puisqu'il est issu de l'action divine.
Le système de pensée que nous venons d'exposer comme le moins mauvais des deux possibles à partir de l'hypothèse de lois immuables est donc très loin d'être apparenté aux dualismes gnostiques ou autres. Malgré certains points communs, il en est même fortement éloigné, et ne s'oppose à la doctrine traditionnelle chrétienne que sur un point: l'unique éternité de Dieu, et la création du monde en entier par lui. Cette conception des choses est pourtant adoptée par certains théologiens, pour lesquels cette contradiction ne semble pas être un obstacle.
Cependant, les dernières découvertes de l'astrophysique nous laissent entrevoir que tout n'est pas si simple qu'il paraît. On découvre en particulier que l'hypothèse de lois physiques immuables est fort problématique, et que les lois qui gouvernent notre univers n'ont pas toujours été en vigueur. On sait par exemple qu'au tout début de l'évolution, les lois physiques que nous connaissons ne sont plus applicables à un Univers âgé de moins de 10-43 secondes (temps de Planck), car les conditions deviennent tellement différentes des nôtres (en particulier la densité), qu'il faut d'autres lois pour décrire son comportement. (En fait, il faudrait plutôt dire que c'est en admettant que les principes de la physique restent les mêmes qu'on montre que leurs manifestations ordinaires ne peuvent plus avoir lieu dans l'époque de Planck).
La question est alors de savoir si ces autres lois ne sont que le prolongement des nôtres pour des conditions différentes, ou si elles sont radicalement différentes.
S'il s'agit effectivement d'autres lois, c'est que les lois physiques elles-mêmes se trouvent prises dans le flot de l'évolution, et on arrive au paradoxe étonnant que les lois physiques dont dépend l'évolution de l'Univers dépendent elles-mêmes de l'état de l'Univers. Il n'est pas absurde d'imaginer ainsi que les lois subissent elles-mêmes une évolution, non pas qu'elles puissent changer dans des conditions données, mais que chaque état de l'Univers entraîne des lois particulières qui ne s'appliquent qu'à cet état. Et à moins de penser pouvoir trouver une loi générale qui puisse permettre de rendre compte des événements de l'Univers dans toutes les conditions possibles, les lois perdent leur caractère d'absolu pour entrer dans une relation de dépendance mutuelle avec l'Univers lui-même. Ce n'est plus seulement les lois naturelles qui font que l'Univers est ce qu'il est, mais aussi l'Univers qui fait en une certaine mesure ses propres lois!
Après s'être aperçu que le temps n'était pas indépendant de l'espace, mais qu'il lui était intimement lié, on découvre qu'il est possible que les lois physiques ne soient pas indépendantes du monde matériel et des choses qui le constituent, qu'elles ne soient pas éternelles, mais dépendantes du monde matériel. Après avoir détrôné le dieu Chronos, voici que la physique détrônerait le dieu Nomos; après avoir refusé aux lois la toute puissance, c'est maintenant leur caractère d'éternité et d'absolu qui est mis en doute. Et il semble bien que les lois naturelles (tout comme le temps d'ailleurs) doivent être ramenées au niveau de la création physique et matérielle, sans qu'aucun statut supérieur ne puisse leur être accordé.
Cette hypothèse rabaisse la puissance et la valeur des lois physiques au niveau du conditionné, mais cela ne résout pas pour autant l'ensemble du problème. On ne pourrait certes plus parler de non action de Dieu dans les lois physiques, puisque celles-ci évolueraient en même temps que le monde physique; si Dieu est principe évolutif pour l'un, il peut l'être aussi pour l'autre.
Mais la question qui nous préoccupait devient: en admettant que Dieu intervienne progressivement sur les lois physiques, pourquoi n'intervient-il pas de façon brusque, radicale et instantanée, ou même d'une manière perceptible pour nous qui voyons l'Univers sur la longueur de notre vie, ce qui est un intervalle de temps infime par rapport au temps cosmique?
Cette question n'est pas propre au seul rapport entre Dieu et les lois naturelles, c'est celle de toute l'évolution en général: pourquoi se fait-elle lentement et non pas instantanément?
Il n'y a pas de réponse à cette question; c'est un fait, il n'y a rien d'autre à en dire. La seule réponse pourrait être de la forme: "parce que Dieu l'a voulu ainsi..." mais nous avons déjà vu la faiblesse d'une telle proposition. Que Dieu l'ait voulu ou non, il faut admettre qu'il se trouve dans le monde matériel une tendance fondamentale à rester ce qu'il est, et que la matière physique est caractérisée en premier lieu par son inertie.
Cette inertie est un bien, personne ne peut le nier, c'est grâce à elle que nous pouvons vivre sur notre Terre , que nous pouvons compter sur une certaine répétabilité des expériences et sur la stabilité de notre environnement. C'est grâce à elle qu'un battement d'aile de papillon ne peut créer une tornade. C'est grâce à elle que nous pouvons dire "je" et rester le même individu sujet de notre naissance à notre mort.
L'Univers et tout ce qui s'y trouve est donc en tension entre une tendance à l'inertie due à son enracinement matériel, et une tendance à l'évolution lente due à un principe évolutif.
Cela n'est pas une proposition purement théologique, mais une simple constatation de fait.
Le rôle de la théologie vient ensuite pour tenter d'éclairer le rapport entre ces deux tendances, mais on ne pourra jamais rien dire de plus, que Dieu ait "voulu" ou non qu'il en soit ainsi.
Quoi qu'il en soit, on ne peut attribuer directement à Dieu l'inertie de l'Univers; celle-ci est le fait du monde matériel (même si celui-ci est le fruit d'une évolution d'origine divine); Dieu est le Dieu de l'évolution et de la création et non pas de l'inertie.
Notre siècle a la chance d'avoir pu réconcilier création et évolution. Au siècle dernier, il a semblé un instant que la découverte de l'évolution des espèces devait mettre sérieusement en danger, et même infirmer, la doctrine de la création. Mais nous savons maintenant que l'erreur était, de part et d'autre, de ne pouvoir envisager la création que comme instantanée, alors qu'il s'agit d'une création continuée; c'est une évolution-création dans laquelle tout ce qui apparaît comme neuf dans l'Univers est le fruit d'un long processus.
Dieu étant traditionnellement posé comme le dieu de la création, il faut le considérer comme le dieu de la création qui est effective dans notre univers, c'est à dire de l'évolution. C'est pourquoi il n'y a pas à chercher Dieu où il n'est pas, et surtout pas dans des actions spectaculaires qui seraient des négations de toute l'évolution. Dieu ne peut s'opposer à lui-même et être responsable d'actions contradictoires; c'est ainsi, et les théologiens peuvent donner les "raisons" qu'ils veulent pour expliquer qu'il n'en soit pas autrement, ou pour justifier Dieu de l'imperfection qui reste dans le monde, (ce dont il n'a d'ailleurs nullement besoin). On ne peut pas reprocher à la réalité d'être ce qu'elle est ni à Dieu d'être ce qu'il est.
Quant à la question que nous avions laissée en suspens, qui est celle du miracle en tant que Dieu agirait à l'encontre d'une loi naturelle, elle est quasiment résolue par ce que nous venons de dire. Nous avons vu en effet que l'action divine consiste précisément, non pas à nier les lois de la physique, ou de la nature en général, mais à les utiliser, Dieu étant le principe même de la création par évolution du monde matériel (ainsi peut-être que de ces lois).
Par conséquent, si Dieu est un principe unique (une "monarchie", comme le disaient les textes primitifs de l'Eglise dans ses conciles), il est (théologiquement) peu compréhensible que Dieu s'oppose à lui-même, en agissant à l'encontre de sa propre création. On peut même se demander si ceux qui attribuent à Dieu de telles actions n'ont pas précisément une tendance à dévaloriser le monde physique avec ses lois, en sorte que toute action de Dieu visant à s'opposer à l'ordre naturel ou à le détruire est considérée comme une victoire du bien sur le mal. C'est ici que nous sommes en fait le plus près d'une conception gnostique de Dieu comme opposé à la nature et au monde matériel.
Mais ce sont là des arguments théologiques qui peuvent être tournés et retournés, et qui retombent toujours dans la même erreur qui est de considérer Dieu comme un individu, une réalité anthropomorphe, ce qu'il n'est pas, (bien qu'il puisse être considéré ainsi subjectivement ou relationnellement). Or, du point de vue scientifique et universel que nous essayons de conserver, il est avant tout le principe informant de l'évolution.
Sous cet aspect, la question du miracle, dans son sens le plus fort, est celle de la réalisation par Dieu de ce qui est interdit par les lois naturelles, ou contraire à elles.
Nous n'avons même pas dit de "l'impossible", car précisément on peut penser que le propre de Dieu est de réaliser ce qui est "impossible" naturellement. Par exemple, la nature seule, ne "pouvait pas" donner naissance d'elle-même à l'homme, cela lui était "impossible", puisque l'Univers en tant que système ne pouvait se donner à lui-même ce qu'il ne possédait pas. En ce sens, l'apparition de l'homme est une action miraculeuse de Dieu; sur ce point, la plupart des grands penseurs ou mystiques chrétiens ne se sont pas trompés.
Par conséquent, le miracle en tant que réalisation de ce qui est impossible par la seule nature (tant que cela n'est pas incompatible avec elle) est l'action même de Dieu, tout comme celle de l'improbable que nous avons vu précédemment.
Mais l'impossible que nous rejetions alors en tant qu'action de Dieu était l'impossible pris absolument, c'est à dire ce qui est interdit ou contraire aux lois de la nature. Et par définition, ce qui est impossible absolument ne se peut pas, sinon l'impossible devient possible.
Cependant, il convient de tempérer la radicalité d'une telle proposition. A mesure que la connaissance scientifique progresse, les savants deviennent plus méfiants et sceptiques face aux affirmations radicales. L'introduction des probabilités dans les lois scientifiques, qui est un événement fondamental, est même extrêmement révélateur de l'état d'esprit du scientifique d'aujourd'hui lorsqu'il est face au réel.
En ce sens, la limite entre l'impossible et l'improbable devient de plus en plus difficile à fixer. Même en physique, sauf pour des cas très simples, le savant hésitera toujours à dire avec une entière certitude qu'un événement est impossible, et cela est vrai à fortiori en biologie ou en médecine.
Par conséquent, il est difficile de dire dans la plupart des cas qui nous intéressent qu'un miracle est véritablement "impossible", car la nature laisse devant elle un tel champ de possibilités qu'il n'y a pas besoin d'aller chercher des phénomènes en infraction évidente par rapport à une loi naturelle pour avoir un miracle.