![]() |
* |
A. La nature et les lois physiques.
Le monde naturel se présente à nous avec un certain ordre. La plupart des phénomènes qui y ont lieu ne se produisent en effet pas d'une manière désordonnée, mais avec régularité. Cela est, bien sûr, une condition essentielle pour qu'il nous soit possible d'élaborer des théories physiques plus ou moins complexes; mais c'est principalement, avant toute chose, ce qui nous permet de vivre dans ce monde, puisqu'il est ainsi possible d'y compter sur une certaine régularité, et donc d'avoir un comportement adapté. L'adaptation, qui est un des points de passage obligé de la vie, n'est possible que dans le cas d'une constance au moins relative des phénomènes dans le temps.
Dans le cadre de l'évolution biologique, pour qu'une espèce puisse se développer, il faut que la vitesse de transformation du milieu extérieur soit faible devant celle de l'espèce en question. Ainsi, grâce à l'adaptation, une espèce pourra utiliser un certain phénomène naturel qui se produit toujours de la même manière, ou se protéger contre lui.
Pour ce qui relève ensuite de l'action consciente, il est certain que celle-ci s'appuie sur la régularité du réel, grâce en particulier à la mémoire. L'individu enregistre quantité de relations de causes à effets qui se répètent d'une manière identique quel que soit l'instant, et utilise cette connaissance pour induire dans le futur les risques, ou les conséquences possibles d'un acte ou d'une situation particuliers afin d'ajuster son comportement. Cela pouvant se faire d'ailleurs d'une façon plus ou moins spontanée ou consciente.
Pour les formes de vies animales (non humaines), il s'agit simplement de chercher à optimiser les conditions de vie matérielles, en évitant la souffrance et en recherchant tout ce qui est susceptible de provoquer du plaisir. Pour l'homme, la conscience réfléchie permet l'apparition de comportements finalisés plus complexes. Celui-ci peut en effet élaborer des projets d'avenir, et faire des prévisions avec une réussite ou une efficacité non négligeables. Pour ce faire, il lui faut avoir une connaissance suffisante du plus grand nombre possible de phénomènes naturels en rapport avec le but à atteindre ou avec l'action à entreprendre, soit afin de les utiliser (ou de les provoquer, ou de les modifier...) soit afin de les éviter. C'est une des raisons pour lesquelles la science, en tant qu'elle n'est pas étrangère à cette finalité utilitaire, s'intéresse à ce qui est régulier et prévisible dans les phénomènes physiques.
Le langage, en permettant la transmission d'information d'un individu à l'autre, augmente à son tour le pouvoir d'adaptation consciente au milieu, ainsi que son utilisation. Chacun n'a en effet plus besoin de refaire pour son compte toutes les expériences possibles sur le comportement du réel qui l'entoure, mais est à même de profiter d'expériences faites par les autres, dont les résultats lui peuvent être communiqués.
On peut considérer que là se trouve déjà l'amorce de théories physiques, sous forme simplement de constats d'expériences répétables. Pour qu'il y ait véritablement théorie physique, il faut qu'il y ait non seulement la description d'un certain nombre d'expériences réalisées, mais encore l'insertion de ces résultats dans un cadre plus général qui puisse permettre de rendre compte à la fois du plus grand nombre d'expériences différentes.
Il y a dans cette démarche encore une exigence pratique: pour que notre connaissance des phénomènes qui ont lieu dans le monde qui nous entoure soit la plus grande possible, il faut qu'elle concerne le maximum d'expériences. Or, pour être utilisable, cette connaissance ne peut se présenter sous la forme d'une multitude de constats d'expériences particulières. Là intervient le travail du théoricien qui va essayer de relier ensemble un certain nombre d'expériences ou de phénomènes pour tenter d'en trouver dans chaque groupe une description unique. Une théorie sera alors considérée comme ayant d'autant plus de valeur qu'elle sera plus générale.
Pour donner un exemple simple, il est plus utilisable de savoir que "tout corps plongé dans un liquide subit de la part de ce liquide une poussée de bas en haut égale au poids de volume de liquide déplacé", que de connaître par coeur le résultat de toutes les expériences qui ont été faites jusqu'à maintenant où un objet a été plongé dans une liquide...
Il se trouve que le monde réel est ainsi constitué qu'il est possible d'établir des relations entre plusieurs phénomènes de même nature; cela repose sur cet ordre que nous avons noté tout à l'heure et exprime que le réel n'est pas un divers pur. C'est d'ailleurs encore grâce à cette régularité physique que les théories, faites pour rendre compte d'expériences passées, comportent une certaine valeur prédictive. Ainsi, les expériences que l'on peut faire après même que la théorie ait été formulée continuent de rentrer dans le cadre descriptif de cette théorie.
C'est à partir de là que se trouve un risque de confusion. Tout se passe en effet (pour certaines théories), comme si la nature elle même obéissait à la loi qui a été énoncée, et il n'est pas rare d'entendre appeler "lois de la nature" ce qui ne sont que des lois théoriques. Or trouver par une loi une description théorique unique pour toute une série de phénomènes n'implique absolument pas que cette loi soit celle même de la nature.
Le plus souvent, une théorie physique a un rôle opératoire issu de l'expérience. L'origine grecque du mot "théorie" exprime très bien ce dont il s'agit: la "theoria" c'est la contemplation, l'acte d'observer, de regarder, acte indispensable pour pouvoir arriver à l'agir qui est la "praxis". Et il est vrai que la théorie physique provient avant tout de l'observation et est élaborée pour pouvoir en rendre compte.
Mais cela ne veut pas dire que les lois physiques exprimées dans les théories soient les lois-mêmes de la nature. Il n'y a pas de raison pour que la nature se réduise aux catégories humaines que nous élaborons pour en avoir une connaissance qui nous soit utilisable.
On peut trouver une illustration de cette réflexion dans une loi qui fait partie des curiosités de l'astronomie: la loi de Bode. Celle-ci montre que les rayons des orbites des différentes planètes autour du Soleil sont dans une progression qui n'est pas quelconque, mais est comme suit:
0,4 0,7 1 1,6 2,8 5,2 10 19,6
(pour Mercure, Vénus, Terre, Mars, Astéroïdes, Jupiter, Saturne, Uranus, en prenant pour unité le rayon de l'orbite de la Terre). Ce qui s'obtient en prenant la suite des nombres:
0 3 6 12 24 48 96 192
où chacun est le double du précédent, en leur ajoutant 4 et en divisant par 10.
Historiquement, cette loi a un intérêt parce qu'elle a été inventée sous sa première forme par Titius aux alentours de 1770 avant la découverte des Astéroïdes, ceinture de petites planètes gravitant entre Mars et Jupiter. Cette loi faisait apparaître un rayon dans le système solaire à 2,8 qui semblait inoccupé. De nombreux astronomes, dont Olbers, se sont mis en chasse pour essayer de voir s'il n'y avait pas sur cette orbite quelque planète inconnue, et ce n'est qu'en 1801 que l'astronome italien Piazzi découvrit, sur l'orbite prévue par la loi de Bode, Cérès, qui devait être la première des astéroïdes.
Cette petite loi a donc fonctionné comme une bonne loi physique possédant même une valeur prédictive qui n'a pas été négligeable. Cependant, il apparaît clairement que ce ne peut être une "loi de la nature". La nature n'a pu s'amuser à compter 0, 3, 6, 12... à rajouter 4, à diviser par 10, et à prendre pour unité le rayon de l'orbite terrestre. En un sens, on peut dire que la loi de Bode "explique" pourquoi les rayons de gravitation du système solaire sont ce qu'ils sont. Mais cette loi, du fait qu'elle représente un petit ensemble de phénomènes, et qu'elle est indépendante et isolé des autres théories, nous fait voir clairement qu'elle "n'explique" rien, elle fait seulement entrer dans un cadre plus général un petit nombre de phénomènes de même nature, ici le rayon de gravitation des planètes autour du Soleil.
Il est vrai que les autres théories physiques sont beaucoup plus générales que la loi de Bode (ne serait-ce que parce que celle-ci ne fait intervenir qu'un nombre fini d'événements). Mais il ne faut pas se laisser éblouir par la généralité, d'ailleurs toute relative, des lois physiques. Il faut admettre qu'elles fonctionnent d'une manière comparable à la loi de Bode: elles "n'expliquent" que dans la mesure où elles peuvent replacer une série de phénomènes dans un cadre plus général, présentant chacun de ces phénomènes comme un cas particulier. Et les lois physiques restent toujours le produit d'une formalisation, qu'on ne saurait confondre avec le phénomène naturel lui-même.
Cela apparaît très clairement dans cette particularité de la physique qui nous est offerte par les théoriciens du XXe siècle avec la dualité onde-corpuscule de la lumière. Celle-ci exprime le fait que suivant le problème que l'on a à résoudre, il faut considérer la lumière tantôt comme une onde électromagnétique possédant une certaine fréquence, tantôt comme une particule sans masse: le photon. Qu'est donc la lumière en elle-même? Une onde ou un corpuscule? Peut être est-il plus sage de penser que la lumière est ce qu'elle est, ni absolument onde, ni absolument corpuscule, mais que dans notre modélisation théorique, nous avons besoin de la considérer tantôt comme l'un, tantôt comme l'autre des deux aspects que nous avons imaginé. Ce n'est pas au niveau de la perception de la lumière que réside la difficulté, ainsi qu'on pourrait le comprendre à partir de la distinction phénomène-noumène deKant, mais au niveau de la théorisation, de la mise en état formel des expériences faites avec la lumière.
A un autre niveau, et à titre d'illustration, nous avons le même genre de problèmes avec les représentations cartographiques de la Terre: l'impossibilité fondamentale de rendre compte parfaitement d'une sphère (ou d'un géoïde, dans le cas de la Terre), avec une feuille de papier plate amène à des difficultés et à des paradoxes qu'il serait bien naïf de prendre trop au sérieux.
Ainsi, une carte du monde centrée sur le pôle nord peut faire apparaître deux fois le pôle sud, en haut et en bas de la carte, mais tout le monde sait que cela ne veut pas dire qu'il y ait deux pôles sud ! La région de ce même pôle sud peut aussi apparaître suivant les projections comme une demie ellipse au bas de la carte (représentation de Hammer) ou bien comme une bande sur tout le long de ce côté (représentation de Aitoff-Wagner). Alors, pourraient se demander certains, le pôle sud est-il un demi cercle ou une bande? Les plus subtils diront qu'il est les deux à la fois, mais en fait aucun n'a vraiment raison. L'Antarctique n'est ni un demi cercle sur un plan, ni une bande, mais une calotte sphérique, impossible à représenter à plat, et que nous devons considérer, soit comme un demi cercle, si nous voulons une carte qui conserve les distances, soit comme une bande si nous voulons une représentation permettant de prendre en compte et de travailler sur les angles.
Et pourtant, c'est bien la Terre elle-même qui est prise en compte pour faire la carte. Ce n'est pas une quelconque représentation dont nous ne pourrions nous dégager que nous reproduirions fidèlement sur la carte. Une fois de plus, la distante qui sépare la réalité elle-même de la représentation théorique qui en est faite, ne provient pas tant d'un écart entre la réalité et l'expérience qu'entre l'expérience et sa modélisation.
-
OOO
-
Prétendre que le rôle de la physique serait de retrouver les lois de la nature est faire une hypothèse qui conduit à de grosses difficultés, voire à des apories.
Tout d'abord pour ce qui est de la nature elle-même. Si l'on fait l'hypothèse qu'elle obéit à une loi que l'on appelle naturelle, il faut penser qu'il existe un certain rapport d'altérité entre la nature et les lois auxquelles elle obéit. En effet, "obéir" à des lois n'a de sens pour la nature que s'il est possible de penser ces lois indépendamment de la nature elle-même, et qu'il serait donc envisageable que la nature n'obéisse pas à ces lois, ou qu'elle obéisse à d'autres lois... Elles formeraient alors un corpus de règles extérieures à la nature qui lui seraient imposées. Cela est d'ailleurs cohérent avec l'attitude de ceux qui adoptent implicitement cette hypothèse en cherchant à trouver des lois dans la nature, et à les séparer de la réalité concrète pour pouvoir les considérer en elles-mêmes.
Or on peut penser qu'il y a là une erreur, qui consiste à vouloir séparer ce qui n'est pas séparable, c'est à dire la nature de son "comportement". Le monde naturel n'obéit à rien d'extérieur à lui-même, il est donné comme une unité, et son comportement fait partie de son existence même, tout comme sa présence dans l'Univers. Il n'y a aucune raison de penser que des lois qui ne sont qu'une élaboration intellectuelle appartiennent à la nature même des choses. Par nos théories scientifiques, nous voulons enfermer la réalité dans des cadres conceptuels qui nous permettent de l'appréhender. Mais ces cadres, ces lois et ces théories, sont avant tout des produits de l'intelligence humaine.
Il y a longtemps que ceux qui ont réfléchi sur la nature des sciences se sont rendus compte de la difficulté considérable qu'il y avait à penser que nos théories physiques puissent rendre compte de la vraie nature des choses. Et nous avons aujourd'hui de plus en plus de raisons d'abonder dans ce sens. La physique des particules plus que toute autre, semble montrer qu'il n'est pas possible d'atteindre à travers la théorie la chose en soi dont il est question. Des physiciens comme Bernard d'Espagnat montrent cela très aisément. Mais cet auteur, comme la plupart des autres scientifiques, pense que la conclusion qui s'impose nécessairement doit être trouvée dans une reprise simplifiée de la distinction phénomène-noumène de Kant. Or on peut se demander si l'impossibilité qui s'impose à nous de rendre compte parfaitement de la réalité en soi, ne provient non pas d'un écart entre le phénomène et le noumène, mais plutôt d'un hiatus fondamental entre le phénomène et la théorie.
En effet, même pour décrire une expérience, nous utilisons une conceptualisation théorique; mais, depuis que la physique existe et que l'on essaye de rendre compte des expériences, on a pu s'apercevoir que sans cesse le réel déborde notre conceptualisation, et ne peut pas tenir dans les catégories que nous essayons de lui imposer artificiellement.
Avec toute théorie physique que l'on invente se découvrent des "paradoxes", des observations qui sont en contradiction avec ce qu'affirme la théorie. Et pour surmonter ces paradoxes, il a fallu bien des fois inventer une nouvelle théorie, repenser toute la réalité, à partir d'un cadre conceptuel différent.
C'est le cas par exemple de l'invariance de la vitesse de la lumière, qui était un paradoxe lorsqu'on cherchait à le comprendre dans le cadre de la mécanique classique. On connait en effet la célèbre expérience de Michelson et Morley, à l'origine de la découverte de la Relativité restreinte, qui a permis de faire disparaître ce paradoxe. L'expérience consistait à essayer de mesurer la vitesse (v) de déplacement de la Terre dans l'Univers en mesurant la célérité (c) de la lumière dans deux directions opposées parallèles à celle dans laquelle se déplace la Terre. Théoriquement, la vitesse de la lumière aurait dû se composer avec celle de la Terre, de telle sorte qu'on trouve la valeur v - c dans un sens et v + c dans l'autre. Or, à la grande surprise des expérimentateurs, il n'en fut rien, et quelle que soit la précision des mesures effectuées, la valeur mesurée de la vitesse de la lumière semblait indépendante de la direction de la mesure. Ce paradoxe, irréductible dans le cadre de la mécanique classique, a été intégré dans la mécanique relativiste qui affirme l'invariance de la vitesse de la lumière.
C'est aussi le cas du paradoxe d'Olbers, (dit paradoxe de la "nuit noire") qui a dû attendre plusieurs siècles l'avènement de la Relativité générale pour pouvoir être intégré enfin dans une théorie. En effet, jusqu'au XIXe siècle, la théorie presque unanimement admise concernant l'Univers était celle de Newton, avec un univers infini dans l'espace. Cela permettait d'expliquer le fait qu'il soit en équilibre et ne s'effondre pas sur lui-même, malgré la force de gravitation universelle qui fait que tous les corps s'attirent entre eux. Cette théorie était extrêmement puissante, mais elle avait une faille: comment expliquer que dans ce cas, le rayonnement provenant depuis une infinité de temps d'une infinité d'étoiles, ne rende pas le ciel uniformément brillant de jour comme de nuit? Dans ce cas en effet, quel que soit le point que l'on fixe dans le ciel, il devrait se trouver une étoile brillant comme toutes les autres, et la voûte céleste devrait paraître tapissée uniformément d'étoiles, sans qu'il y ait de zone noire entre elles. La mécanique classique était là en radicale opposition par rapport à l'observation; ce ne sont que les nouvelles théories concernant l'Univers qui ont réussi à intégrer ce paradoxe, mais elles en ont fait apparaître d'autres...
On remarque d'ailleurs là combien il est absurde d'affirmer que l'élaboration de théories physiques est la découverte des lois propres de la nature. Si cela était le cas, la mécanique classique devrait être totalement rejetée, puisqu'effectivement nous savons maintenant qu'elle n'est pas exacte, et même fausse lorsque interviennent des vitesses élevées. Les lois de la nature ne peuvent donc pas être celles de la mécanique classique. Or cette ancienne théorie continue d'être utilisée quotidiennement, et d'être considérée comme une théorie physique de grande valeur. Cela montre ce qu'on attend avant tout d'une théorie physique: son efficacité pour le contrôle d'un groupe de phénomènes.
Quant à savoir s'il est vrai que nous n'avons pas affaire à la chose en soi par le phénomène ou l'expérience, comme l'affirment ceux qui veulent reprendre sans subtilité la distinction de Kant, on peut toujours l'affirmer, mais ce n'est pas nécessaire. On ne pourra, certes, jamais démontrer le contraire à celui qui le pense. On peut toujours dire qu'il y a une réalité cachée derrière celle qui nous apparaît, on peut aussi dire qu'il y en a cinq, ou dix, mais à partir du moment où l'on affirme qu'on ne peut l'atteindre absolument d'aucune manière, aucun discours probant ne peut porter sur elle, ni sur son existence ou sa non existence.
Tout ce que l'on peut dire, c'est que la nécessité épistémologique d'établir une distance entre le réel et la vision théorique que nous en avons, nécessité qu'il est difficile de ne pas admettre, n'implique pas que ce qui nous apparaît de la réalité soit fondamentalement différent de ce qu'est la réalité en soi.
L'idée contraire avancée par certains provient en fait de l'attribution d'un statut trop élevé à la théorie. (Ce qui est bien compréhensible dans le cas du physicien qui se consacre entièrement à la tâche d'élaborer et de mettre au point de telles théories.) Partant de l'hypothèse a priori et non formulée que la théorie atteint, dans son formalisme, la nature même du phénomène (ce qui revient à la vieille idée de la mécanique classique que le physicien dégage de l'expérience les "lois de la nature"), et observant que la théorie, même perfectionnée à l'extrême, ne peut prétendre rendre compte absolument d'une réalité en soi, un sophisme inconscient permet de conclure que la réalité sur laquelle porte la théorie n'est que phénoménale, et n'est pas la réalité en soi.
En fait, si ce sophisme existe bien, il est souvent plus difficile à déceler qu'il n'y paraît, dans la mesure où il fait intervenir le constat d'une impossibilité de relier directement le réel en soi, non pas avec la théorie, mais avec l'expérience. Or il ne faut pas oublier que l'expérience physique, et surtout les expériences dont il s'agit avec des particules "délocalisées", ne restent jamais sous forme de données brutes, mais sont elles-mêmes comprises et interprétées à partir de certaines catégories théoriques. Il convient donc de se demander dans quelle mesure la description même de l'expérience et de ses résultats ne fait pas appel avant même toute élaboration de lois théoriques à une précompréhension faisant intervenir certains concepts ou certaines catégories appliquées de force au réel. Or rien ne dit que ces catégories qui proviennent de notre perception de la réalité et de notre intelligence correspondent à des structures ou à d'éventuelles catégories du réel. Ainsi, lorsque l'expérience nous trompe, ou semble paradoxale, la cause en est souvent qu'avant même de l'interpréter, nous décrivons cette expérience avec des concepts inadéquats. Ce n'est alors pas tant l'expérience en elle même qui est en cause dans l'inadéquation qui existera entre la théorie que l'on construira à partir de cette expérience et le réel, mais bien déjà une ébauche inconsciente de conceptualisation humaine et théorique.
Une illustration de cette difficulté peut être trouvée dans cette vieille expérience des temps du début de l'électricité, racontée en général pour faire rire de la naïveté des savants qui nous ont précédés (mais ceux d'aujourd'hui sont ils moins naïfs dans leur genre?)
Un physicien réalisait des expériences avec une pile électrique en faisant passer le courant au travers d'un bac plein de liquide, et il fermait le circuit avec sa langue pour sentir passer le courant.
Remplissant le bac avec du vinaigre (et différents produits acides), il remarque que le courant l'ayant traversé lui pique la langue. Remplissant le bac avec de l'eau pure, ou du lait, il remarque que le courant ne lui pique pas la langue.
Il en conclut: "Le courant électrique prend le goût du liquide qu'il traverse".
De nombreuses années après, nous avons le sentiment de l'absurdité de la conclusion du savant. Et pourtant, son expérience n'était pas mauvaise. Il est vrai que les acides comme tout liquide ionisé sont conducteurs du courant électrique, ce qui produisait le picotement sur la langue de l'expérimentateur, et que l'eau pure, comme le lait sont des isolants qui ne laissent pas passer le courant.
Par ailleurs dans cette expérience, c'est bien au courant électrique que le savant a affaire. On ne peut pas trouver l'origine de son erreur dans une distinction entre un courant électrique réel et une impression qu'il en aurait et qui ne serait pas directement en rapport avec lui. Ses sens (ici par sa langue), ont bien perçu directement le courant électrique provenant de la pile. La réalité en soi s'offre à lui telle qu'elle est, et ce n'est pas dans la perception de cette réalité que se trouve la cause de son erreur.
On peut penser que son erreur provient de la généralisation abusive qu'il fait ensuite. Il est vrai que s'il avait persisté dans cette voie (et peut être l'a-t-il fait), il aurait eu affaire à quelques paradoxes, mais en fait pas très nombreux si l'on ne prend en compte que les liquides buvables par l'homme. Il aurait pu s'apercevoir par exemple qu'une huile d'olive pimentée (isolante) ne donne pas son goût piquant au courant électrique. Mais il aurait pu faire alors comme font tous les scientifiques face à une expérience qui contredit leur théorie: soit conserver la théorie et traiter cette expérience de paradoxe, soit la complexifier pour essayer d'intégrer le phénomène rebelle et l'"expliquer". Il aurait pu dire par exemple: "dans le cas de l'huile pimentée, le goût piquant vient des piments qui sont solides, et non de l'huile liquide, et le courant n'a pas le goût pimenté parce qu'il ne prend le goût que du liquide qu'il traverse (ici l'huile qui est douce), indépendamment des particules de solides en suspension..."
On ne peut donc pas reprocher à notre savant son attitude générale qui est tout à fait en accord avec ce que l'on entend ordinairement par l'attitude scientifique: à partir d'expériences véritables et faites sans erreur, il obtient un certain nombre de résultats qu'il intègre dans une théorie générale permettant d'en rendre compte, et il complexifie ensuite cette théorie pour lui permettre d'intégrer au fur et à mesure les résultats de nouvelles expériences tendant à l'infirmer.
En fait, la seule "erreur" du savant est dans l'expérience même, l'idée d'appliquer au courant électrique la notion de goût. Si l'on admet comme lui que l'électricité peut avoir un "goût", tout le reste de son attitude est irréprochable, et on voit bien là l'erreur se glisser avant même l'élaboration théorique d'une loi générale. L'erreur se trouve dans le compte rendu même de l'expérience, alors que l'expérimentateur pense que celui ci est parfaitement "objectif": chacun peut en effet répéter cette expérience et obtenir le même "résultat"... Ce qui est discutable, ce n'est pas l'expérience, mais c'est son compte rendu en termes de "goût", catégorie de l'expérience humaine projetée sur une réalité pour laquelle la notion de "goût" n'a aucune signification.
Certains pourraient dire que l'on retrouve justement dans cet exemple l'idée d'une réalité cachée qui n'apparaît que voilée dans un phénomène qui est autre qu'elle, et qui la déforme. Mais précisément, ici, la réalité n'est pas déformée. C'est bien au courant électrique lui-même que le savant a affaire, et non pas à un simple "phénomène". Ses sens ne le trompent pas sur ce qu'il advient dans l'expérience; mais où il se trompe, c'est dans l'interprétation des données de ses sens en termes de goût, autrement dit, c'est lorsque, quittant le domaine de l'expérience pure, le savant est obligé de la faire entrer dans des concepts intellectuels afin de la verbaliser, et donc d'en avoir un résultat sous une forme utilisable.
Cette anecdote de l'histoire de la physique est pour nous d'un grand enseignement: elle illustre le risque d'utiliser une notion issue directement de l'expérience humaine pour l'appliquer immédiatement au réel; de nombreuses années plus tard, nous devons bien reconnaître que cette notion de goût n'a rien à voir avec la réalité dont il est question: l'électricité.
Cependant, si quelqu'un avait essayé de dire au savant que tout ce qu'il faisait était légitime, mais que avant même toute réflexion sur son expérience, il n'avait pas le droit de parler de goût à propos de l'électricité, ce dernier se serait sans doute violemment défendu en disant que l'électricité avait bien un goût puisque lui, comme tout le monde pouvait le sentir avec sa langue. Il n'aurait certainement ni pu accepter ni pu comprendre une telle critique.
De nos jours, nous n'utilisons plus cette catégorie du goût en physique. Nous reconnaissons qu'elle est trop fondamentalement liée à notre mode humain de percevoir le réel. Nous utilisons d'autres catégories qui permettent d'être plus précis et objectifs dans la description des phénomènes qui appartiennent au réel. Mais il est fort probable que, en toute bonne foi, nous continuions à faire comme notre savant, en imposant avant même toute élaboration théorique des catégories intellectuelles humaines pour appréhender le résultat des expériences, introduisant dès le départ un sens théorique dans le réel, dont nous essayons ensuite de rendre compte. Notre façon de penser ne peut comprendre le réel que nous percevons, qu'à travers certaines catégories. Ces catégories sont par exemple celles du mobile et de l'immobile, de l'onde et du corpuscule, et les catégories qui sont adaptées à la description de notre monde macroscopique posent des problèmes dès que l'on veut les employer pour parler du monde microscopique. Or, ces catégories, ce sont celles qui sous-tendent toutes nos théories physiques et qui proviennent de notre mode naturel et commun d'appréhension du réel, sans pour autant appartenir nécessairement à la nature même des choses.
Cela rejoint une grande question qu'Einstein, en particulier, s'est posé, en la formulant de la façon suivante: "Ce qui est inintelligible, c'est que le monde soit intelligible". En disant cela, il voulait signifier qu'il n'y a aucune raison pour que le monde corresponde justement aux concepts et catégories provenant de notre intelligence. Cela est vrai; mais si la question pour lui avait un sens, c'est qu'il supposait qu'il y avait dans le monde une certaine structure de rationalité existant en elle-même, que nous ne ferions que retrouver par la science. Cette difficulté s'efface si l'on pense que la structure de rationalité ne vient pas du réel lui-même, mais de notre intelligence et de notre mode d'appréhension, qui l'utilise comme une grille de lecture pour tenter de décrire la réalité.
Il reste alors à se demander pourquoi cette structure de rationalité, si elle n'appartient pas à la réalité-même du monde, nous permet si bien d'en rendre compte.
A cela, on peut trouver plusieurs raisons. La principale est que, bien qu'étant élevés à la "dignité" d'êtres humains, nous n'en sommes pas moins une parcelle de ce monde réel. Nous sommes des éléments du monde, notre intelligence est un produit de la nature; nous ne sommes donc pas du tout étrangers à cette nature ou à cette matière dont nous essayons de rendre compte.
Pour prolonger cette métaphore de la nationalité, nous pourrions dire que puisque nous appartenons à la nature, il n'est pas étonnant que nous parlions le même langage qu'elle. Mais tout en rendant compte d'une partie de la réalité, cette comparaison est dangereuse, car elle voudrait dire qu'il y a effectivement un langage, donc une structure rationnelle du monde, ce qui n'est peut-être pas faux, mais n'est pas du tout évident. Toujours est-il que même si l'on admet qu'il existe une structure rationnelle dans le monde, que l'on peut comparer à un langage, il faut reconnaître que celle qu'élabore notre intelligence serait comme le parler d'un petit enfant de quatre ans devant la complexité de la langue d'Aristote. Les deux ne sont pas sans rapport, (si on prend un petit enfant grec tout au moins). On arriverait même à lui faire comprendre en utilisant ses mots quelques idées du Pevri yuch~", ou de la Métaphysique, mais ce qu'il sera compris par lui, ne pourra l'être que dans les catégories très simples qui sont les siennes, pouvant être, par exemple, celles de "vivre"ou "ne pas vivre", "d'être là" ou "ne pas être là". Il est peu probable qu'il soit possible de lui expliquer la différence entre le ti; e[sti, l'oujsiva, le to; th; h~n e\inai et le to; w`n...
Si l'on prolonge encore cette comparaison qui suppose la rationalité du réel, le savant devant le monde serait comme ce petit enfant essayant de comprendre la Métaphysique d'Aristote. S'il a la patience de la lire et de la relire, il finira par pouvoir se forger une théorie propre lui permettant de comprendre, au moins partiellement, ce qu'il lit. Il essayera alors d'intégrer ce qu'il lit dans sa théorie, de faire entrer chaque mot dans une des catégories qui composent sa pensée, et pensera comprendre chaque fois que le contenu de sa lecture se laissera effectivement enfermer dans ses catégories propres. Mais il arrivera un moment où il se rendra compte que l'oujsiva et le ti e[sti qu'il pensait renvoyer à la même réalité doivent être distingués, ce qui est évident dans certaines phrases (il fera alors mieux que certains traducteurs qui ne font pas la distinction en les traduisant tous deux par la "substance"!) Ce sera pour lui un "paradoxe". Ou bien il verra que ce qui se cache sous le mot unique d'oujsiva peut renvoyer à deux réalités différentes: à la substance première qui concerne l'individu, et à la substance seconde qui concerne l'espèce, ce qui n'est pas sans rappeler quelques difficultés issues de la Mécanique quantique, comme la dualité onde-corpuscule de la lumière par exemple (Celle-ci pouvant être considérée soit comme onde, soit comme particule, ce qui semble incompatible).
En poursuivant encore plus loin cette comparaison, on serait étonné de la similitude que l'on trouverait avec l'attitude du savant face au réel. Et on retrouve la question d'Einstein dans le fait que précisément la Métaphysique d'Aristote a été écrite par quelqu'un et qu'il s'y trouve donc une structure rationnelle qui est le fruit d'une intelligence.
Il est donc vrai que dans l'hypothèse où il existe véritablement une structure rationnelle du réel (ou une intelligibilité), la poursuite de la comparaison que nous avons proposée nous amène à nous demander quelle peut être son origine. Dire que c'est "Dieu", intelligence suprême, est se débarrasser trop facilement de la question avec un mot. De toute façon, la question qui consisterait à se demander "pourquoi le monde est-il rationnel ?" serait remplacée par: "Comment se fait il que Dieu existe ?", ce qui n'est pas une question plus facile à traiter.
Face à l'interrogation d'Einstein: "pourquoi le monde est-il intelligible?", il y a donc deux issues possibles: soit le monde est effectivement rationnel, et nous ne faisons que retrouver maladroitement une partie de sa structure, soit le monde est ce qu'il est, sans avoir de structure rationnelle comparable à celle de nos théories, qui catégorisent artificiellement un monde infiniment complexe. Dans les deux cas, il faut admettre que la structure rationnelle de la théorie ne se trouve pas absolument dans la nature.
Il reste donc à se demander pourquoi nos lois physiques provenant d'une structure rationnelle issue de notre intelligence conviennent si bien au réel qu'elles décrivent. Il faut en effet admettre que, malgré quelques paradoxes, nos lois physiques se montrent d'une efficacité remarquable dans la connaissance des phénomènes de la nature.
Ce lien entre la théorie et la réalité peut provenir tout d'abord du fait que nous appartenons nous-mêmes à cette réalité du monde naturel ou matériel, que nous en sommes une partie. Notre intelligence, quelle que soit l'origine que l'on veuille lui attribuer, est de toute façon entièrement intégrée dans l'existence concrète de notre corps matériel. Sans vouloir répondre à la question qui est de savoir si elle peut se réduire à des phénomènes naturels de réactions de chimie organique dans le cerveau, il est certain en tout cas qu'il est possible de la considérer sous cet aspect là.
Ainsi, l'intelligence humaine qui a élaboré peu à peu les concepts des théories physiques, n'est pas radicalement coupée ou indépendante du monde naturel. En un sens, tout au moins, elle en fait partie et n'est pas étrangère à elle. Cette simple constatation permet de voir pourquoi l'intelligence humaine a pu être en mesure de rendre compte et de comprendre la réalité, sans qu'il y ait lieu de s'étonner du lien qui existe entre les deux.
Une seconde façon de comprendre pourquoi l'intelligence arrive à rendre compte de la réalité est d'examiner la question sous l'angle de l'évolution.
L'intelligence humaine est apparue dans le cours de l'évolution comme permettant à celui qui en jouissait de posséder un pouvoir grandissant sur le monde qui l'entourait. Par le jeu de l'adaptation, il est donc tout à fait normal que l'intelligence conduise à une compréhension de la réalité qui en rende suffisamment bien compte pour qu'elle permette une connaissance et une maîtrise des différents phénomènes de la nature auxquels l'homme pouvait être confronté.
Si l'intelligence n'avait pas été adaptée au monde macroscopique, elle aurait été tout à fait inutile à celui qui en était doté, et même foncièrement nuisible, et celui-ci n'aurait pu survivre, ni sa descendance, s'il avait eu le temps d'en avoir.
Ainsi s'émerveiller sur le fait que le monde est de telle sorte qu'il soit intelligible pour nous humains, c'est prendre la question à l'envers. C'est oublier que le monde existait bien avant qu'il y ait en lui qui que ce soit pour le comprendre. Ou bien il faudrait supposer que l'intelligence humaine a une origine éternelle dans le passé; c'est ce qu'affirment la plupart des religions proches de la pensée gnostique ou néoplatonicienne, en pensant que l'intelligence humaine est incréée en tant que parcelle de l'intelligence éternelle.
Cette façon de penser possède sa propre cohérence. On pourrait même l'envisager dans une version christianisée affirmant que Dieu a crée le monde rationnel en accord avec sa propre intelligence, et que l'intelligence de l'homme arrive à retrouver cette structure rationnelle étant donné qu'il a été fait "à l'image de Dieu". (Pour ne pas dire que son intelligence est une parcelle divine, afin de rester dans une certaine orthodoxie). Mais ce genre de pensée, qui a une certaine valeur spirituelle, présuppose une conception forte de la création qu'il n'est pas facile d'assumer littéralement dés qu'on la confronte avec la connaissance que nous avons du monde et de son évolution.
Si donc l'on garde cette idée que la science est l'essai de compréhension du monde naturel, il ne faut pas chercher l'intelligibilité du monde dans une structure particulière de ce monde, (qui est ce qu'il est, antérieurement à toute intelligence humaine), mais au niveau de l'intelligence humaine qui arrive à rendre compte dans une certaine mesure de la réalité.
Faire le contraire serait avoir une attitude aussi naïve que celle des gens qui s'émerveillent du fait que le spectre du Soleil filtré par l'atmosphère corresponde justement au domaine très réduit de fréquences des ondes électromagnétiques visibles par l'oeil humain.
Il est vrai que si l'on considère l'oeil humain et le Soleil comme deux réalités indépendantes, il y aurait là une coïncidence extraordinaire. On pourrait dire que c'est un hasard inimaginable que le spectre du Soleil soit justement celui de la sensibilité de l'oeil humain, parce que sinon, nous ne pourrions rien voir! Or précisément, ces deux réalités ne sont pas indépendantes, et nous savons que nous nous trouvons là devant un phénomène d'adaptation qui est extrêmement courant dans l'évolution.
De la même manière, nous pouvons penser que notre intelligence est adaptée par évolution dans le but fonctionnel de pouvoir utiliser à son avantage les phénomènes naturels. Nous retrouvons là ce que nous avions exprimé auparavant: la fonction des théories physiques est plus de pouvoir contrôler, prévoir et utiliser les phénomènes naturels que de chercher à retrouver idéalement une loi naturelle qui existerait dans le monde.
Cela explique aussi que nous ayons tant de difficulté à rendre compte du domaine microscopique. Notre intelligence s'est en effet adaptée au domaine que l'homme pouvait percevoir directement et dans lequel il agissait naturellement, c'est à dire le domaine macroscopique. On comprend ainsi pourquoi nous avons eu tant de mal à comprendre un monde qui est fondamentalement différent. Pour trouver une représentation à peu près adéquate du domaine microscopique, nous devons abandonner un grand nombre d'idées qui nous semblaient évidentes, comme la localisation, ou la détermination possible de la vitesse d'un objet etc... et même l'idée d'objet qui est souvent remplacé en mécanique quantique par la notion abstraite de fonction d'onde.
Cela montre que les catégories qui pouvaient nous sembler convenir à la nature ne lui appartiennent pas fondamentalement. Ne pouvant étendre à l'ensemble du réel les catégories scientifiques qui nous permettaient de rendre compte du domaine macroscopique, nous sommes obligés d'en inventer d'autres pour le domaine microscopique. Les catégories sont affinées progressivement pour éliminer les insuffisances de la théorie à rendre compte de la réalité; et compte tenu du nombre de "paradoxes", c'est à dire de cas dits "incompréhensibles" parce que nous n'arrivons pas à leur trouver une place dans le cadre théorique que nous possédons actuellement, il reste encore beaucoup à faire.
Mais plus la connaissance scientifique théorique portant sur le domaine microscopique progresse (avec maintenant la Mécanique quantique), plus elle s'éloigne des catégories de la mécanique classique qui nous permettaient de rendre compte du domaine macroscopique, et aussi de la Relativité.
Cet éloignement a pris une telle importance, que la question de savoir s'il est possible de réunifier la mécanique quantique avec la Relativité générale se pose encore aux scientifiques.
On aborde ainsi la question de l'unité du réel. Comment admettre en effet que la réalité doive être décrite par des théories aussi différentes, voire même sous certains rapports opposées? On peut, il est vrai, éviter de se poser la question, et se contenter de l'aspect opératoire des théories qui permettent de rendre compte dans leur domaine d'une certaine part de la réalité. Mais les scientifiques qui réfléchissent sur les rapports qui peuvent exister entre la mécanique quantique et la Relativité générale montrent par leur attitude même qu'ils ne peuvent pas se satisfaire simplement d'une telle partition du réel. D'ailleurs, l'impossibilité d'établir des limites franches entre différents domaines du réel dont chacun serait radicalement différent des autres, comme le microscopique et le macroscopique, montre qu''on ne peut pas penser une telle discontinuité dans la réalité. Le scientifique est de toute façon confronté au problème de cette discontinuité qui apparaît dans nos théories et qu'il est difficile d'imputer au réel. C'est sur ce point précis que se trouvent toutes les réflexions concernant le problème de la mesure des phénomènes microscopiques, puisque pour être utilisable par l'homme, la mesure doit être à un moment ou à un autre un phénomène macroscopique (par exemple, la position de l'aiguille d'un appareil) elle implique un passage du microscopique au macroscopique.
La difficulté de ce passage peut aussi être illustrée par un certain nombre de paradoxes qui apparaissent dès que l'on imagine des séries de phénomènes passant d'un domaine à l'autre.
C'est cette difficulté qui est parfaitement illustrée par le paradoxe du "chat de Schrödinger". (Qui consiste, rappalons le à imaginer un espace clos dans lequel se trouvent: une particule délocalisée, un détecteur adapté qui, lorsqu'il capte la particule, brise un flacon rempli de poison, et un chat. Etant donné qu'il n'y a personne pour observer, si l'indétermination de la localisation de la particule se transmettait au détecteur, sa mesure devrait l'être aussi, et le chat devrait être à la fois mort et vivant, chacun des deux états coexistant avec une certaine probabilité.)
Jusqu'à présent, l'interprétation dominante de l'école de Copenhague n'a pas réussi à intégrer cette unité du réel, et elle a imaginé d'imposer artificiellement à la mécanique quantique la notion de réduction de paquet d'onde lors du passage au macroscopique.
Il est probable que nous soyons ici en face de difficultés qui démontrent simplement l'insuffisance de nos théories. Cela suggère que les catégories que nous utilisons dans nos théories sont artificielles, et qu'aucune ne convient absolument à la réalité. Sans doute, pour pouvoir trouver une théorie qui puisse rendre compte à la fois des domaines microscopique et macroscopique, il faudra encore modifier profondément notre façon de concevoir et l'un et l'autre. Il n'est d'ailleurs pas assuré qu'une telle théorie puisse être trouvée (voire même pensable) par nos intelligences humaines, ni, si elle l'était, qu'elle puisse être utilisable pratiquement.
Ce que la science devra faire dans un premier temps, c'est de comprendre la façon dont s'opère le passage encore très mystérieux entre le microscopique et le macroscopique, soit en étendant la mécanique quantique pour lui faire intégrer ce passage, soit en trouvant un troisième point de vue visant à décrire précisément ce passage.
Ayant partiellement éclairci le rapport entre Dieu et l'Univers, il est possible de revenir à la modification de ce rapport consécutive à l'apparition de l'homme comme phénomène cosmologique.
Nous avons vu que, dans l'Univers en tant que monde matériel, Dieu est à l'oeuvre comme force créatrice (ou acte créateur), principe d'une création qui s'effectue par le moyen de l'évolution en général.
Cependant, Cette force créatrice agit dans le monde matériel d'une façon automatique, c'est à dire directement, en orientant un système de probabilités. Or, puisqu'il s'agit de probabilités, l'évolution n'est qu'une question de temps, la complexification de l'Univers n'a besoin de rien d'autre que de Dieu, de Univers et du temps pour s'effectuer.
Avec l'apparition de l'homme, il n'en est plus ainsi. L'accès au seuil de la conscience réfléchie permet à l'homme, dans une certaine mesure, d'accepter ou de refuser, pour lui, l'action transformante de la force créatrice qui lui a donné naissance. Autrement dit, avec l'homme apparaît le libre arbitre dans l'Univers. Au niveau humain, l'évolution ou la transformation n'est plus seulement une question de probabilité comme cela avait été le cas jusque là, mais aussi d'adhésion et de volonté.
L'homme possède un pouvoir non négligeable de transformation de lui-même, de sa société et de son entourage; et ce pouvoir lui appartient au moins en partie en ce qu'il a acquis une certaine capacité d'autodétermination et de liberté.
Par là, l'homme n'est rien d'autre qu'une parcelle d'Univers qui s'est libérée en partie de la nature et de Dieu. Il s'est libéré de la nature non pas en ce qui concerne les lois physiques ou biologiques qui continuent de régler son existence comme celle de tout ce qui appartient à l'Univers, mais il s'est libéré des lois de comportement instinctives. Il y a donc une certaine part de choix dans son comportement, et par là même il se libère aussi de Dieu.
Grâce à son autodétermination, l'homme peut s'opposer au mouvement universel d'évolution et de complexification. Il peut lui-même devenir un facteur de destruction et de désorganisation, ou au contraire agir volontairement dans le sens de la création. Dans le premier cas son action sera démonique en ce qu'elle est opposée à celle de Dieu, et dans l'autre divine.
L'apparition de l'homme fait donc surgir dans l'Univers la possibilité d'une action divine intervenant directement au niveau du monde physique (alors qu'elle n'était auparavant que sous forme d'influence), mais aussi la possibilité d'une action démonique, activement opposée à Dieu .
Ce n'est qu'avec l'homme que le démonique est véritablement apparu dans l'Univers. Avant, la nature ne pouvait opposer à l'évolution qu'une inertie, comme résistance à l'action divine; par l'homme,au contraire, une partie de l'Univers (qu'il est) a le pouvoir d'agir négativement à l'encontre de l'acte créateur divin. Ainsi, l'apparition de l'homme qui peut être considérée comme un fait mineur pour ce qui est de l'Univers, du point de vue quantitatif, prend une importance fondamentale qualitativement, parce qu'il correspond à l'acquisition par l'Univers lui-même d'une force concrète du bien (c'est à dire allant dans le sens de la création) et d'une force du mal (destruction).
Pour être plus précis, il ne s'agit pas de deux forces vraiment distinctes, mais d'une même puissance qui peut s'actualiser en une force créatrice ou destructrice.
Grâce à l'homme, l'Univers peut par lui-même prendre en charge une partie de sa propre création ou évolution. Il devient en cette partie non pas totalement indépendant de la force créatrice de Dieu, mais capable de choisir d'évoluer dans son sens, ou dans le sens contraire. Et jusqu'à présent, à part l'homme, nous ne connaissons pas d'autre portion d'Univers qui ait acquis cette capacité.
Cette possibilité humaine d'action délibérée est, comme tout le monde le sait, ambiguë, elle comporte un risque: celui de la destruction ou de la régression dans l'ordre de la création. On comprend que l'Univers, poussé dans le sens de l'évolution par une force créatrice, n'ait pu faire apparaître l'homme avec risque de destruction qu'il représente que dans la mesure où celui-ci apporte aussi une possibilité d'évolution infiniment plus développée et plus rapide que dans le régime précédent.
Effectivement, tout d'abord, l'évolution proposée à l'homme ne se situe plus sur la même échelle de temps que celle qui était propre à l'Univers ou aux espèces biologiques, respectivement de l'ordre du milliard d'année et du million d'années. L'évolution que l'homme peut se donner à lui-même concerne en premier lieu son propre individu, ce qui donne une durée de l'ordre de l'année, ou de la dizaine d'année; ensuite elle concerne la société humaine en général, ce qui demande plus de temps, et ne peut se faire que sur des durées de l'ordre du siècle, du millier d'années ou de la dizaine de milliers d'années, ce qui reste très court en comparaison des temps cosmiques.
D'autre part, l'homme devient lui-même un facteur de changement et de transformation, non seulement sur lui, mais aussi sur sa descendance, sur ceux qui l'entourent, et sur tout ce qui se trouve dans sa sphère vitale en général. Dans le cas où l'homme adhère volontairement à l'oeuvre du travail créateur en action en tout lieu depuis le commencement de l'Univers, il devient un instrument de cette création, et il relaie la force créatrice divine en portant la possibilité de transformation au niveau même du monde, alors qu'elle devait auparavant être infiniment lente pour se faire. La passivité et l'inertie de la matière et du monde en général peuvent, grâce à l'homme, être surmontées par une action directe dans le monde. Cela est fondamental du point de vue de la théorie de l'évolution, car il ne faut pas oublier que l'évolution de l'homme grâce à son intelligence n'est rien d'autre qu'une forme de l'évolution de l'Univers; c'est la forme la dernière apparue, la plus rapide, la plus puissante, mais aussi la plus dangereuse. Dangereuse parce qu'elle demande pour se réaliser l'adhésion volontaire de chaque individu, et qu'avec le pouvoir de créer, chacun a aussi le pouvoir de détruire.
C'est donc dans une véritable aventure que l'Univers s'engage, aventure d'une nouvelle possibilité d'évolution dont l'issue n'est pas certaine et qui peut très bien échouer. La théologie est la science de cette nouvelle transformation, science qui cherche à connaître le mieux possible le message informant permettant à l'homme d'opérer sa transformation individuelle et collective, ainsi que le but vers lequel elle doit se diriger et qu'elle doit idéalement atteindre.
De plus, la religion chrétienne affirme que la tentative de l'Univers (ou de Dieu) d'évolution par l'homme réussira, c'est à dire que progressivement celui-ci utilisera son esprit et son intelligence pour une transformation créatrice d'une nouvelle réalité.
Espérons qu'elle ait raison sur ce point, mais de toute manière, même si la "nouvelle création" échoue par l'homme, cela ne veut pas dire que l'Univers ne pourra jamais y parvenir, l'Univers avec son élan créateur est suffisamment fort pour susciter de nouveau et ailleurs une autre tentative de création spirituelle. Ce ne serait pas la première fois que l'évolution devrait repartir sur une autre piste après un échec, une tentative qui n'a pas pu aboutir pour une raison ou pour une autre. Il n'y à qu'à penser aux grandes lignées d'espèces qui ont disparu.
Si ce n'est donc pas nous, l'homo sapiens sapiens, qui acceptons de collaborer au travail créateur de l'Univers par Dieu, d'autres le feront; l'Univers a tout son temps, et Dieu aussi.