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A. L'espace et le temps
La question de savoir ce qu'est le temps a suscité la réflexion de pratiquement tous les philosophes. Mais c'est là un difficile problème métaphysique qu'aucun n'a réussi à résoudre définitivement. Malgré de nombreuses tentatives, pas un penseur n'est parvenu à convaincre les autres qu'il avait raison, qu'il avait trouvé ce qu'est la nature du temps, de telle façon qu'il ne soit plus utile de continuer à réfléchir sur cette question.
Cela est vrai aussi pour la question de l'être, mais pourtant, au premier abord, la question du temps semble plus simple que celle de l'être. Empiriquement, tout le monde sait ce que c'est que le temps. Par le sens commun nous pouvons même en parler longuement comme de quelque chose de bien connu.
L'"être", au contraire est bien plus difficile à appréhender. D'abord parce qu'il n'est presque pas possible d'en parler sans utiliser le verbe "être", et ensuite parce que l'être renvoit plus au fond des choses qu'aux choses elles-mêmes. Le temps, lui, semble être une réalité plus concrète. Nous le vivons, nous en mourons même. Il y a des machines à mesurer le temps, mais il n'y en a pas pour mesurer l'être. Nous pouvons facilement gagner ou perdre du temps. Mais pour expliquer à quelqu'un qui ne serait pas un savant scolastique qu'il doit augmenter son être, il faudrait être un très bon pédagogue...
Il y a bien-sûr des liens fondamentaux entre l'être et le temps, et on ne pourrait se passer de l'un pour parler de l'autre. Tout d'abord, le temps n'apparaît que dans la mesure où il y a des êtres qui sont dedans; cela pouvant signifier soit que c'est par là qu'il nous apparait à nous, pour la perception que nous en avons, soit qu'il apparaisse absolument c'est à dire que là se trouve son origine. De là vient la difficulté suivante: comment parler du temps alors qu'on ne sait même pas précisément ce que c'est que l'être?
Mais, malgré cette liaison étroite, ces deux réalités ne sont pas de même nature, et en tout cas, le temps n'est pas un être.
Par ailleurs, il est courant de mettre sur un même plan le temps et l'espace. Dans ce sens, il y a bien sûr Kant qui posé ces deux réalités comme deux formes a priori de notre entendement, et plus tard, les théoriciens de la physique relativiste qui parlent d'"espace-temps", ou d'équivalence entre l'espace et le temps.
Ainsi faire, permet d'arriver assez rapidement à un discours limité sur la nature du temps. L'espace en effet est, lui, assez facilement appréhendable, malgré les difficultés soulevées par la physique relativiste. Les coordonnées d'espace ont toujours permis de faire de bons calculs physiques sans trop de difficultés, et le fait d'avoir à prendre en compte les transformations de Lorentz à cause des problèmes de mesure de l'espace pour des vitesses proches de celles de la lumière, ne change pas grand chose à la nature même de l'espace. L'espace peut être euclidien, être un espace de Lobatchevsky, de Rieman ou de Gauss, être plan ou courbe, il n'en a pas moins l'avantage de nous être donné dans son étendue, et de pouvoir être appréhendé objectivement grâce aux choses qui s'y trouvent.
Il n'en est pas de même pour le temps. Certes, on peut avoir un accès au temps à partir de l'espace. Cela a été compris depuis fort longtemps, dans la philosophie grecque en particulier, et Aristote en est un digne représentant lorsqu'il énonce que le temps est le nombre du mouvement. Nous mêmes aujourd'hui, philosophes ou non, utilisons des phénomènes spatiaux pour mesurer le temps, que ce soit avec le mouvement des astres dans le cosmos, ou grâce à des petites machines dues à l'invention humaine.
Mais l'affaire n'est pas réglée pour autant. Les anciens paradoxes de Zénon d'Elée montrent que le rapport entre le temps et l'espace n'a pas toujours semblé évident. La nature du temps échappe au seul phénomène spatial du mouvement auquel on veudrait le réduire. Et les physiciens de ces derniers siècles ont dû, à leur tour, découvrir que le temps n'est pas assimilable à l'espace, en particulier avec la question de "la flèche du temps". Le temps qui s'écoule toujours dans le même sens a une propriété qui n'a rien de commun avec l'espace. Et les savants de l'âge de la mécanique classique n'ont rien pu faire pour trouver une origine ou une explication spatiale à cette propriété du temps.
En héritiers de la mécanique classique, les physiciens relativistes ont poussé plus loin cette assimilation du temps et de l'espace, en faisant du temps une variable voulue comme équivalente aux trois autres d'espace. On peut ainsi considérer l'espace comme ayant quatre dimensions: x, y, z et t.
Mais même avec cette modélisation, le temps continue d'échapper à la spatialisation qu'on veut lui faire subir. Tout d'abord, d'un point de vue formel, dans les calculs, comme celui de l'abscisse curviligne ds, le temps intervient avec un signe opposé aux coordonnées d'espace (et avec un coefficient c) selon la formule: ds2= dx2+dy2+dz2-cdt2. Certes cela n'est que formel, mais on peut se demander pourquoi il en est ainsi, et chercher à savoir ce qui fait que ce signe négatif apparaisse dans la théorie, à quoi il correspond dans la réalité que n'aient les autres coordonnées d'espace. Bien sûr, on peut homogénéiser la formule en faisant un changement de variable, et ne plus faire intervenir le temps t, mais t'=ict qui est un nombre complexe (i étant tel que i2=-1). On a bien alors ds2= dx2+dy2+dz2+dt'2. Mais dans ce cas on ne parle plus du même temps. Et de toute façon, le temps que nous percevons, que nous mesurons, il ne cesse pas d'être "t" pour autant, et c'est bien ce "t" qui est le nôtre qui nous intéresse, et qui fait là problème, tel qu'il est, et non altéré par quelque artifice qui est peut-être très commode mathématiquement, mais qui ne renvoie pas directement à la réalité.
On pourrait dire aussi que cette étrangeté de la variable temps dans les théories relativistes n'a pour origine que la modélisation théorique, et que ce signe "moins" dans les formules indiquerait surtout les limites d'une théorie qui est voulue plus opératoire que réaliste. Certes, mais dans ce cas, il ne faut pas prendre le modèle théorique pour argumenter en faveur d'une éventuelle équivalence du temps et de l'espace.
Par ailleurs, même les relativistes les plus convaincus, militant pour une équivalence du temps et de l'espace, s'ils ne s'arrêtent pas sur des questions de signe ou de coefficient dans les formules de transformations, se heurtent nécessairement aux difficultés importantes dûes à la réalité même du temps, ou si l'on veut, à la manière avec laquelle il nous apparaît. Et même si le temps ne diffère des dimensions d'espace que quant à la façon dont nous nous y déplaçons et dont il nous apparaît, on ne peut pas nier que cette différence ne peut rester au niveau du pur phénomène. Il faut bien qu'il y ait quelque chose qui distingue le temps des coordonnées d'espace pour qu'il nous apparaisse avec des propriété différentes. Si le temps était absolument équivalent aux dimensions d'espace, il serait très difficile d'expliquer pourquoi il nous apparaît, lui, différemment des autres.
La théorie, en effet, n'empêche pas que le temps ait un sens, mais elle ne l'implique pas non plus. La flèche du temps est une particularité dont ne sais rendre compte la physique relativiste comme elle échappait à la mécanique classique. D'où vient cette interdiction de se déplacer dans le sens des temps décroissants dans l'espace où nous nous trouvons?
Une autre difficulté est celle du "cône" de ce qui est observable à partir d'un point donné de l'Univers. Etant donné la lenteur de propagation des ondes lumineuses relativement aux distances dans l'Univers, on observe les objets lointains dans des temps passés. Mais pourquoi n'est-il jamais possible d'observer un objet dans un temps qui est au delà du nôtre? (Ce qui pourrait aussi permettre d'observer notre propre futur), et pourquoi n'est-il pas possible d'aller agir sur son passé ou son futur?
L'axe du temps n'a pas grand chose de commun avec les trois axes d'espace. Sur ceux-ci, on peut se déplacer à volonté (tout au moins théoriquement), et il n'y a pas d'autre contrainte que celle de ne pas franchir la limite de la vitesse de la lumière (et curieusement, cette seule contrainte fait appel elle-même au temps, puisque la vitesse n'est que le rapport de la distance au temps!). Mais sur l'axe du temps, nous ne nous déplaçons qu'involontairement, toujours dans le même sens. Tout ce que nous pouvons faire éventuellement (et théoriquement), c'est de nous y déplacer plus lentement que la vitesse normale (c'est à dire pour un point immobile par rapport à l'Univers). C'est l'expérience des "jumeaux" de Langevin. Nous ne pouvons pas faire passer le temps plus vite, et nous ne pouvons pas l'immobiliser.
Voilà des particularités bien curieuses en ce qui concerne une dimension qu'on voudrait équivalente avec celles d'espace!
Par conséquent, si le temps n'est pas du même ordre que l'être, il n'est pas non plus du même ordre que l'espace. Peut être même est-il ce qui ferait le mieux la jonction entre l'être et l'espace. L'être est en effet une réalité qu'on ne peut atteindre que par le moyen d'un méta-langage, ou par abstraction, alors que l'espace, indissociable des objets, des choses qu'il contient est directement appréhendable par elles. Le temps, quant-à-lui, est une réalité physique plus proche du concret que l'être pur, mais il échappe pourtant à toute approche purement matérielle. Autrement dit, l'ambiguïté du temps est qu'en lui-même il semble n'être rien. Le temps ne serait pas, si rien n'était dans le temps, et pourtant il n'est pas possible de comprendre absolument ce qu'est le temps à partir des objets qui y sont, comme toute chose, assujettis.
On comprend pourquoi Kant voulait en faire une forme a-priori de notre entendement. En le mettant ainsi comme préalable à toute expérience, le problème était résolu. Cependant, ce psychocentrisme est de nos jours difficile à conserver, l'homme n'a pas toujours existé dans l'Univers, et cela n'a pas empêché qu'il y ait du temps qui s'écoule. Mais il semble effectivement que le temps soit une réalité à part, précédent (en tout cas logiquement) l'existence de phénomènes temporels, de transformations et de mouvements d'objets permettant de concrétiser un tel temps.