l'Église Réformée de l'Étoile à Paris

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Dieu et la science

(Thèse de philosophie soutenue par Louis Pernot à la Sorbone en 1994)

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I Introduction

II L'Univers et l'homme

III. Univers et Evolution.

IV. Le temps créateur

V. La finalité dans l'Univers.

VI. Dieu, l'homme et la liberté de l'Univers.

VII. La connaissance de l'Univers par la science.

VIII. L'homme et l'unité de la réalité.

IX. L'articulation des discours scientifique et métaphysique sur l'Univers.

X. Temps et évolution.

A. L'espace et le temps

B. Le temps et le mouvement.

Un des premiers philosophes à s'être rendu compte qu'il fallait séparer le temps du mouvement, que ce soit le mouvement en général ou le mouvement des astres du ciel en particulier, est Saint-Augustin. Il a essayé de le montrer par une critique scientifique, en remarquant que la comparaison directe de deux intervalles de temps successifs est impossible (Confessions  XI XXIII 30). Et il a pris l'exemple suivant: lorsque l'on repère les passages successifs d'une même étoile au méridien d'un lieu, il s'écoule entre chaque passage un intervalle de temps que nous déclarons tous égaux entre eux, mais cette affirmation n'est ni un énoncé de fait, ni une conjecture que l'on pourrait vérifier, mais un axiome. Si en effet, on supposait que les mouvements dans le ciel accélèrent ou se ralentissent, il n'y a aucune raison pour que cela change la vitesse des mouvements que nous faisons sur cette Terre, et donc le temps continuerait de s'écouler de la même manière.

Cette critique a, bien sûr, ses limites. Elle montre en tout cas que ce ne sont pas les mouvements des astres qui font le temps. Mais elle a cette faiblesse, à laquelle on n'échappe que rarement en parlant du temps, de supposer sans le dire qu'il existerait un temps absolu permettant des comparaisons avec le temps que nous vivons ou mesurons. Là se trouve une des grandes difficultés qui surgit dès que l'on veut tenir un discours sur le temps: celui-ci n'est pas un objet scientifique comme d'autres que l'on peut analyser pour tenter d'en induire une loi générale. C'est ce que fait le zoologiste qui peut, lui, observer autant de lions qu'il veut avant de dire ce qu'est le lion en général. Le temps au contraire, est unique, il y a un seul temps et il n'y a rien avec quoi nous pourrions le comparer.

Comment dire en effet que le temps pourrait ralentir ou accélérer? Il faudrait pour cela un autre temps pris comme référence, supposé, lui, uniforme. Comment le temps pourrait-il être autre que ce qu'il est? Il faudrait qu'il cesse d'être lui-même...

Comme l'a remarqué très justement Augustin, la seule chose que nous pourrions éventuellement observer serait que des mouvements accélèrent ou ralentissent par rapport à d'autres. Ainsi, par exemple, si la Terre tournait de plus en plus vite autour du Soleil et que nos montres continuent, elles, de tourner à la même vitesse, nous nous en rendrions compte. Et même si tous les mouvements mécaniques venaient à accélérer en même temps, peut-être nous resterait-il notre propre horloge biologique, c'est à dire le temps que nous percevons, et la durée de notre vie. Il est vrai que le temps que nous percevons est lié avant tout à des successions d'événements physiques (comme par exemple la succession du jour et de la nuit, ou la vitesse des événements qui nous entourent). Mais si par hasard nous nous trouvions dans un milieu parfaitement isolé, il resterait les rythmes biologiques, qui ne sont en fait dûs à rien d'autre qu'à des vitesses de réactions biochimiques dans les éléments de notre coprs.

Des expériences d'isolement ont d'ailleurs été faites, en plaçant des humains suffisamment longtemps dans des grottes, à l'abri de tout stimulus extérieur temporel, et l'on a pu observer que les rythmes biologiques offraient quelques variations, mais jamais dans des proportions considérables: au maximum de 10 à 20 pour cent pour le rythme du sommeil ou pour le rythme de la femme. Les périodes de temps restent donc dans un même ordre de grandeur, il n'est par exemple pas imaginable que le rythme menstruel devienne de quelques heures!. Ce même genre d'expériences est utilisé à l'inverse sur des animaux pour augmenter leur productivité à partir de stimuli extérieurs artificiellement modifiés. On arrive ainsi à faire pondre plus à des poules en les soumettant à un rythme jour-nuit de 26 heures au lieu de 24. Mais, une fois de plus, on ne peut pas quitter l'ordre de grandeur naturel qui est celui des deux dizaines d'heures.

Quant à la durée de notre vie, elle dépend elle-aussi de l'horloge biologique que nous formons par les phénomènes biochimiques qui nous constituent, et dont dépent même la vitesse de notre pensée.

Ainsi, il n'est pas possible que tous les phénomènes d'ordre physiques accélèrent ou se ralentissent sans que la conscience du temps que nous avons à partir de notre propre existence soit modifiée de la même manière, et rien alors ne pourrait permettre à qui que ce soit de se rendre compte de cette modification du temps, à moins que l'on suppose qu'il existe un autre temps de référence qui soit absolu.

En ce sens, Augustin n'a pas tort lorsqu'il affirme que la régularité de certains phénomènes est un axiome. On pose effectivement en physique que certaines fréquences de rayonnements, ou la fréquence d'excitation du quartz etc... sont constantes. Mais c'est parce qu'elles nous apparaissent ainsi, et que ces fréquences restent constantes entre elles. Disons plutôt que lorsque qu'on aborde ces questions, on parle plus de la mesure du temps que de sa nature même. Si le temps change, il faut supposer que changent en même temps tout moyen de comparaison et tous les étalons entre le présent et le passé. Mais s'il n'y a plus aucun moyen de comparaison avec ce qu'était le temps avant maintenant, le rapport entre le temps d'aujourd'hui et le temps d'autrefois ne veut plus rien dire, et il n'y a pas plus de comparaison entre un temps actuel et un temps supposé absolu et immuable qu'entre ce qu'est le temps à un instant et ce qu'il était avant.

Newton également avait senti qu'on ne peut pas faire dépendre le temps du mouvement des planètes, et il en a donc fait une donnée a priori non pas de l'entendement seulement, mais de la nature elle-même. Autrement dit, Newton a supposé l'existence d'un temps universel, absolu et uniforme, qui soit totalement indépendant de tout événement physique, et antérieur logiquement à ceux-ci. Il écrit lui-même au début des ses Principia: "le temps absolu, vrai et mathématique, de lui-même et de sa propre nature coule régulièrement sans aucune relation avec quoi que ce soit d'extérieur."

En fait, cette proposition, loin de résoudre tous les problèmes en retirant le temps du domaine de la contingence, conduit à beaucoup de difficultés. Cela montre qu'il n'est pas davantage possible d'absolutiser totalement le temps que de n'en faire qu'une particularité ou une conséquence de l'espace.

On pourrait tout d'abord se demander ce que peut signifier pour le temps que de "couler" ou de "passer", s'il n'y a aucune succession d'événements à laquelle on puisse se référer. Mais admettons qu'il ne puisse s'agir là que d'une question de perception du temps de notre part, et non de nature. Le caractère d'uniformité du passage du temps est en revanche bien plus problématique. Comment peut-on parler d'uniformité sans référence temporelle préalable? Newton énonce les propriétés du temps comme s'il y avait un autre temps, plus absolu encore, qui permette de contrôler l'allure du passage du temps que l'on étudie!

Ce qui pose problème dans la proposition de Newton, ce n'est pas en fait l'existence d'un temps absolu qui serait indépendant de toute chose, et antérieur logiquement à elles, c'est sa volonté d'en faire un temps "mathématique", et son usage de l'adverbe "régulièrement" qui en découle.

Autrement dit, la difficulté apparaît dès que l'on veut attribuer un nombre au temps, c'est à dire, le mesurer.


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