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A.
Au siècle dernier, on a pensé un temps que la science arriverait à disqualifier toute autre forme de réflexion sur le monde, et la théologie particulier. De nos jours, nous découvrons d'une façon sans cesse plus impérieuse que cela était une erreur relevant d'un mélange de naïveté et de sûreté de soi. Mais il ne faut pas rejeter toute la faute sur les scientifiques de ce temps ou sur les libres penseurs qui ont vite fait de récupérer en fanfare une autorité qui leur était d'un grand secours: cela a aussi été la conséquence d'une erreur fondamentale de la théologie chrétienne qui s'était laissé enfermer dans une impasse sans s'en rendre compte. Or, si maintenant le piège semble vouloir se desserrer, cela est plus grâce aux scientifiques eux-mêmes qui ont réintroduit la possibilité du doute dans leur pensée, que grâce aux théologiens qui auraient médité sur cette défaite qui leur avait été infligée.
De nos jours, on peut oser prétendre mener une réflexion métaphysique ou théologique sur le monde sans passer pour un demeuré. C'est là une grande chance, mais il ne faut pas s'endormir sur ces quelques bien maigres lauriers reconquis sans bataille, au risque de les reperdre aussi vite et de n'avoir plus aucune crédibilité de la part de ceux qui s'appuient sur une vision scientifique du monde.
La science admet aujourd'hui ses propres limites, et les théologiens s'en réjouissent. Mais il convient de savoir maintenant comment la théologie va cohabiter avec cette science qui lui laisse désormais la possibilité d'exister.
S'emparer du terrain libéré pour essayer d'y plaquer quelques lambeaux sauvés d'une vieille théologie n'est certainement pas la meilleure solution. Elle ne permettrait tout au plus que de conserver ce qui dans la théologie traditionnelle a la chance de n' avoir pas été déjà contredit par la science. Ce serait retomber dans l'erreur des théologiens du XIXe siècle qui ont fini par être acculés par une science qui leur laissait de moins en moins de place. Certes c'est là un espace dans lequel peut travailler la pensée théologique, mais d'une part elle ne doit pas le faire n'importe comment, et d'autre part, là n'est pas son seul rôle à jouer.
La théologie se doit de remplir d'une façon sensée cet espace de "l'inexplicable" (et non pas de l'inexpliqué) laissé par la science. Ceux qui ne sont pas scientifiques croient encore parfois que la science peut tout expliquer, et pensent pouvoir affirmer avec bien plus de certitude que les hommes de science eux-mêmes que certaines choses sont "impossibles" simplement parce qu'elles sont contraires au sens commun.
Les vrais scientifiques, quant à eux, ont fait depuis longtemps l'expérience des limites de leur science. Ils savent qu'elle ne peut pas tout expliquer, même en droit, et qu'il y a donc une partie du réel qui lui échappe. Nous assistons ainsi au phénomène fort curieux qui est que l'on trouve parmi les plus grands scientifiques non seulement des croyants convaincus, mais aussi un grand nombre d'adeptes de toute sorte de théories parapsychologiques ou paranormales. Et cela montre que le théologien a un rôle à jouer dans cette frange de la connaissance (ou de la non-connaissance). Non pas en prenant position sur une question dont il ne lui appartient pas de donner une réponse, mais en jouant un rôle d'interprétation des phénomènes particuliers, ainsi que de la réalité en général, pour les intégrer dans une compréhension globale du monde.
La théologie a cru à tort pouvoir jouer toujours un rôle dans le domaine de la physique; après s'en être fait chasser, elle n'a pas à y revenir, mais elle doit maintenant réfléchir sur le physique-même; autrement dit, son domaine est celui de la "métaphysique".
Pour prendre des exemples précis, ce n'est pas à la théologie de décider si l'Univers a un commencement absolu ou s'il a un passé éternel, que ce soit par immuabilité ou par cyclicité. Mais c'est à elle de réfléchir pour essayer de savoir ce que cela peut vouloir dire sur la nature même de notre Univers, sur le sens que peut avoir l'idée d'une réalité transcendante que l'on appelle Dieu, et sur la place de l'homme dans ce monde.
Le théologien, avant de donner trop vite son avis sur le monde et sur la connaissance qu'en donne ou n'en donne pas la science doit donc réfléchir avant toute chose au rôle que la théologie peut et doit jouer. Et cette réflexion est d'autant plus importante que le statut de la science s'est véritablement transformé depuis que la théologie existe, et en particulier depuis les premiers écrits des auteurs de la Bible ou des philosophes grecs.
La théologie n'est pas une réflexion que l'on pourrait concevoir comme indépendante de toutes les autres formes de pensée sur le monde, et en particulier de la science. Or, si la science du XXe siècle n'a plus grand chose à voir avec la manière dont on se représentait l'Univers en l'an 1000 avant Jésus-Christ, il est clair que la théologie ne peut pas tenir le même discours, ni surtout avoir la même fonction, le même statut. Et c'est faute d'avoir compris cela qu'elle s'est trouvée fort en danger à la fin du siècle dernier. Or, à vouloir persévérer dans cette attitude qui consiste à ignorer les progrès de la science de son époque, on condamne simplement la théologie à perdre toute pertinence, et tout rapport avec la réalité, étant donné que le langage de l'homme du XXe siècle sur l'Univers est celui de la science.
Dans l'antiquité, au moment où s'est formée notre pensée occidentale, les choses ne se présentaient pas du tout de la même manière. Ce qui était la science de cette époque n'avait que des moyens extrêmement limités pour avoir une connaissance de la structure de l'Univers et de son histoire. Tout discours à ce sujet était donc possible dès lors qu'il permettait de rendre compte du monde tel qu'on pouvait l'observer à l'oeil nu au moment où il y avait des hommes pour en parler.
Le problème était alors non pas tant d'inventer un récit a priori sur l'histoire et l'origine du monde, que de chercher un discours qui permette d'interpréter la connaissance qu'on avait à cette époque de l'Univers, ou autrement dit de chercher quel sens pouvait avoir cet univers. Dans cette situation, il est certain que le plus simple, plutôt que de parler abstraitement, était d'élaborer un discours sur l'origine et l'histoire de la constitution du monde, montrant ainsi quelle est la part de hasard, de projet, de sens ou de non sens. Savoir d'où vient l'Univers que nous connaissons peut permettre de répondre à la grande question: pourquoi les choses sont elles ainsi, et vers où le monde se dirige-t-il ou doit-il se diriger, c'est à dire quelle est la finalité de l'Univers et quel rôle avons nous à y jouer?
Les récits inventés dans ces temps anciens permettaient de répondre à toutes ces questions, et chacun induisait une vision particulière du monde et de l'homme. Les récits d'origine des anciens hébreux impliquaient une toute autre vision du monde dans lequel vit l'homme que celle des stoïciens ou des atomistes... Mais ces récits étaient faits pour donner un sens au présent; et curieusement, maintenant qu'une description de l'histoire de l'Univers nous est imposée par la science, nous nous rendons compte que ce nouveau discours ne permet nullement d'avoir d'une façon évidente le sens de notre monde présent. D'où un certain désemparement qui a pu saisir quelques uns: les anciens discours qui permettaient de comprendre notre monde ne sont plus possibles, et le nouveau qui les a chassés ne semble nous donner aucun enseignement.
Mais c'est là se tromper sur la nature du discours. Les anciens récits d'origine n'étaient pas des descriptions brutes des faits (même imaginaires), mais il comprenaient leur propre interprétation. L'histoire en elle-même n'était pas première, mais le sens était premier, et le récit était livré tout interprété, celui-ci n'étant en fait que le support du sens à faire passer.
Ainsi, lorsque le récit biblique présente le Soleil et la Lune comme deux "luminaires" créés par Dieu, ce n'est pas que l'écrivain hébreu ait eu quelque connaissance astrophysique que n'aient pas eu les théologiens mazdéens; mais il veut, contre ces derniers, signifier que ces deux astres ne sont pas divins, c'est à dire de l'ordre de l'absolu, mais seulement matériels et fonctionnels. De plus, il est clair que ce récit du début de la Genèse n'est pas un récit historique neutre comme l'est celui que nous avons maintenant sur l'Univers; il ne fait pas que donner la succession des phénomènes de l'évolution (ou de la création), mais il les interprète en même temps. En disant par exemple que le Soleil et la Lune ont été créés par Dieu, il affirme qu'ils ne sont pas Dieu, et ne possèdent pas de caractère d'absolu. Ensuite il nous dit: pour être luminaires, donc ils doivent être considérés comme ayant une fonction seulement instrumentale matérielle très limitée, ce qui contredit ceux qui, sans prendre le Soleil pour un être divin, pensaient qu'il s'agissait d'une âme exilée dans la matière (comme Origène ...) ou que les astres pouvaient avoir quelque importance décisive dans le cours des choses.
Le discours scientifique d'aujourd'hui sur l'origine et l'histoire de l'Univers ne joue pas directement ce rôle. Il ne fait que présenter des faits bruts dans leur succession historique; le travail d'interprétation reste à faire, et le théologien a alors non seulement à interpréter la description de l'Univers présent, mais aussi celle de toute son histoire. Sa tâche s'est amplement élargie, et il ne peut même plus utiliser les procédés des temps anciens en réécrivant l'histoire, et comble de difficulté, l'histoire de l'Univers que nous livre la science n'est même pas certaine.
Le philosophe (comme le théologien) doit donc maintenant travailler à partir de ce que nous pensons savoir de l'histoire de l'Univers (et éventuellement à partir de plusieurs discours possibles), exactement comme il l'a toujours fait à partir de la réalité présente elle-même. Il doit s'interroger sur ce que peut signifier cette histoire, et en s'interrogeant sur la nature profonde de l'évolution il s'interroge aussi, bien sûr, sur la nature profonde de l'Univers.
Il faut donc considérer les progrès scientifiques plus comme un avantage pour la réflexion métaphysique que comme une réduction de son domaine, parce que le penseur a, de nos jours, bien plus de matériaux et de points de départs pour sa réflexion qu'il n'y en avait autrefois.
On peut d'ailleurs conserver les anciens récits d'origine pour ce qu'ils sont, c'est à dire des textes portant non pas tant sur l'histoire de la réalité d'aujourd'hui, que sur ce qu'elle est en profondeur. Si l'on ne cherche pas à mettre Adam et Eve en compétition avec le Singe de Darwin, on se rend compte que le récit biblique, s'il ne nous apprend pas quelle est l'origine historique de l'homo sapiens sapiens, nous apprend infiniment plus de chose sur la nature humaine, sur ce qui fait précisément que l'homme n'est pas un singe, sur le comportement de cet homme, sa destinée, etc... que sur le fait de savoir que l'homme et le singe ont un ancêtre commun.
En revanche, le discours scientifique sur l'histoire de l'Univers peut nous apprendre des choses passionnantes, pouvant être le point de départ de réflexions fondamentales. Il y a, par exemple, la découverte de l'évolution, aussi bien de l'Univers que des espèces, qui impose à celui qui cherche à comprendre la nature de la création divine à la penser comme progressive et continue. Voila un point capital pour la théologie, dont certains Pères anciens avaient eu l'intuition, et qui a des répercussions extrêmement importantes pour l'anthropologie, la doctrine du péché et même du salut. Il y a ainsi bien d'autres découvertes scientifiques qui sont d'un intérêt fondamental pour le théologien: le second principe de la thermodynamique, l'indétermination profonde des lois de la physique et surtout de la nature elle-même, les expériences d'Aspect etc...
La science d'aujourd'hui fournit donc toute une matière première (ou plutôt de base) pour la réflexion théologique ou métaphysique qui est extrêmement intéressante. Et elle est d'autant plus riche qu'elle n'est pas neutre. Toute pensée théologique n'est pas compatible avec ce que nous connaissons aujourd'hui de l'Univers et son histoire, c'est là le côté contraignant de la science. Il faut donc que le théologien ait une connaissance suffisante de la science de l'Univers pour éviter de dire des choses qui ont peut être quelque intérêt, mais qui sont en contradiction avec ce que l'homme d'aujourd'hui admet pour vérité quant à ce qu'est matériellement l'Univers: le discours scientifique.
L'aspect positif de cette puissance de la science est double. D'une part son discours induit parfois un type de pensée métaphysique ou théologique, il oriente donc cette pensée vers certaines directions, permettant de se consacrer à celles-ci et de ne pas s'égarer dans l'ensemble des conjectures possibles (c'est le cas que nous venons d'évoquer de la création continue et constante). D'autre part, la science fournit une nouvelle représentation de l'Univers qui suggère de nombreuses interrogations quant à la nature même de cet univers.
C'est un fait que le discours scientifique est profondément lacunaire. Non pas seulement parce qu'il y a encore des choses que le scientifique ignore dans son domaine et qu'il saura un jour, mais aussi parce que nous découvrons d'une façon de plus en plus évidente que la description matérielle ou physique de l'Univers et de son histoire est loin de nous apprendre tout ce que nous voudrions sur la nature profonde de cet univers. Nous avons, bien sûr, la même situation pour l'homme: il faut bien admettre que ni son histoire telle que nous l'apprend la biologie et la théorie des espèces, ni sa nature matérielle telle que nous l'enseigne la biologie et la biochimie, ne nous apprennent ce qu'est l'homme au fond de lui-même. La psychologie n'est pas beaucoup plus éclairante, non plus que la psychanalyse, qui restent, quoi qu'on en dise, dans l'ordre des comportements, de l'action et des réactions de l'être humain face à certaines situations. Et cela n'a rien à voir avec la question de ce qu'est l'homme en tant qu'homme et avec sa place dans l'Univers. Même la psychanalyse ne peut répondre à cette question bien qu'elle ait ou qu'elle ait eu la prétention de le faire, et si elle répond, c'est pour dire qu'en fin de compte, il n'est rien, rien de plus qu'un mécanisme complexe qui réagit souvent mal, et qui a donc besoin du psychanalyste pour lui permettre de réagir "bien". On peut d'ailleurs se poser à notre tour des questions sur la validité de ce qui constitue ce "bien", et ce "mal".
Mais de la même manière que le philosophe doit compter sur la science lorsqu'il s'interroge sur l'Univers, s'il réfléchit sur la nature de l'homme, il ne peut pas compter sans les sciences qui traitent de l'homme et même sans la psychanalyse, à partir du moment où celle-ci a quelque pertinence c'est à dire qu'elle rend compte dans une mesure non négligeable de certaines manières d'être de l'être humain. Et cela pour la simple raison que la nature profonde de l'homme ne peut pas être totalement étrangère ou indépendante de ce qu'il est matériellement, en tant qu'animal et en tant que psychisme. Vouloir penser l'homme en dehors de l'incarnation serait un non sens ne pouvant produire que du délire coupé de toute réalité. Il ne faut jamais oublier que le théologien n'est pas là pour chercher à décrire la réalité matérielle, mais pour l'interpréter. La description de la réalité, ainsi maintenant que de son histoire, c'est le travail des scientifiques, et qu'il le veuille ou non, le théologien dépend d'eux. Il en dépend en partie parce qu'on ne peut pas dire n'importe quoi à partir d'une réalité donnée, et en partie parce que c'est la science qui fournit au théologien le discours de base sur lequel il va, lui, travailler et qu'il a à intégrer dans une réflexion plus vaste visant à en dire le sens.
Du premier aspect de cette dépendance, le théologien ou le philosophe ne doit nullement s'effrayer. Au contraire. S'il a quelque prétention à ce que sa pensée soit autre chose qu'un délire imaginatif, c'est qu'il croit que celle-ci est dans une certaine adéquation à la réalité. Et puisque la science donne une vision du monde matériel qui est loin d'être absurde (le fait qu'on puisse si bien l'utiliser pour agir concrètement dans le monde prouve qu'elle a un rapport avec la réalité que l'on peut qualifier de l'ordre de la vérité) la prise en considération de la science est la façon avec laquelle on peut confronter sa pensée métaphysique et théologique avec la réalité (ou plutôt l'aspect de la réalité que la science en question cherche à décrire).
Or la réalité n'est pas que cosmologique, que physique, chimique, biologique ou psychologique, elle est un tout dont chacune des sciences essaye de donner une description à partir d'un point de vue particulier. La théologie doit être extrêmement attentive à tout cela, parce que chacune de ces sciences a une pertinence indiscutable, et que par elles, le métaphysicien comme le théologien a une connaissance plus exacte de ce qu'est la réalité, indépendamment de l'idée qu'il s'en fait plus ou moins à partir de son sens commun. Ces sciences peuvent donc aider le penseur à ce que son discours soit en rapport le plus étroit possible avec ce qu'est (ou ce que semble être à son époque) la réalité, point de départ le plus objectif possible.
Autrement dit, si le philosophe n'a pas peur de la réalité, de ce qu'est effectivement le monde physique, et s'il pense au contraire que la connaissance de cette réalité ne peut que l'aider à progresser, puisque son but est la compréhension et l'interprétation de cette réalité, alors il n'a pas à craindre la science qui cherche un discours pouvant schématiser le mieux possible la réalité telle qu'elle nous apparaît.
Avec la théologie, tout particulièrement, nous voyons le rapport entre la pensée et la science se compliquer. Le théologien, en effet, essaye de parler d'une dimension transcendante de l'Univers, c'est à dire qu'il a la certitude que le monde physique, l'ensemble des choses, n'est pas tout le réel, mais que pour comprendre le monde et la place que l'homme y occupe, il faut admettre qu'il existe une dimension dans l'Univers que la physique n'atteint pas directement.
Cette certitude peut être de l'ordre de l'intuition, ou bien découler de l'étude même du monde physique. Je ne dis pas qu'elle peut être absolument prouvée ou démontrée d'une façon contraignante par l'étude du monde physique parce que celui qui refuse de se laisser convaincre par quelque démonstration, aussi probante soit-elle peut toujours nier l'évidence. On peut aussi dire comme Laplace: "Dieu? Je n'ai pas besoin de cette hypothèse...", sans se rendre compte qu'on peut très bien se passer de toutes les hypothèses, même de celle que l'Univers existe! De toute manière, ce que nous appelons Dieu étant précisément ce qui n'est pas de l'ordre de ce que cherche à décrire la physique (mais du "surnaturel", ou du "métaphysique"), si le physicien avait besoin de l'hypothèse Dieu pour travailler, alors cette hypothèse ne serait pas Dieu.
On demande au physicien de formaliser une connaissance du monde matériel ou physique qui soit la plus précise, et la plus utilisable possible. On ne lui demande pas d'interpréter cette connaissance, donc de ne surtout pas mélanger à son travail ce qui sera la tâche du métaphysicien. Il faut que de ce point de vue là, sa recherche soit la plus neutre possible, qu'elle donne au technicien la possibilité de maîtriser au mieux cette réalité, et au métaphysicien de réfléchir sur le monde à partir d'une connaissance meilleure que celle du seul sens commun. De cette manière, la science doit être athée; la question de Dieu n'est pas son problème. Mais cela ne veut pas dire, bien sûr, que le scientifique doive être athée lui aussi, ou que la science implique un mode de pensée athée sur le monde. Bien au contraire, et il nous semble que, précisément, la connaissance du monde par la science implique une compréhension de l'Univers qui prend en compte l'existence d'une dimension qui n'est pas physique; mais la physique, en tant que science, a son domaine, elle doit y rester.
Le théologien, quant à lui (ou le métaphysicien) ne doit pas non plus se croire autorisé à légiférer dans le domaine de la physique qui est celui de l'élaboration de lois décrivant au mieux le comportement du monde, et celui de la description de son histoire matérielle. Il n'a aucune compétence pour le faire. Il n'a pas vraiment besoin de connaître tous les détails de la recherche et des balbutiements qui y ont conduit, mais il doit connaître parfaitement le résultat des travaux les plus récents de la science, et il doit avoir aussi une idée quant à leur probabilité de vérité, c'est à dire le contraire de la probabilité de pouvoir être infirmé (démontré faux) par l'expérience.
Autrement dit, les deux domaines de la science et de la métaphysique (ou de la théologie) ne doivent surtout pas être considérés comme indépendants. Sinon, ce serait faire une erreur qui ne condamnerait peut-être pas la physique (qui peut se passer de toute théologie, du moment qu'elle ne prend pas comme présupposé qu'il n'y a pas de Dieu), mais certainement la métaphysique et la théologie, en les coupant de toute réalité pour les confiner dans l'irrationnel.
De toute façon, une philosophie qui prétendrait se désintéresser de ce que pense la science d'aujourd'hui ne pourrait pas vraiment posséder en elle-même de pertinence, car il faut bien qu'elle ait quelque contact avec la réalité, faute de quoi elle ne deviendrait qu'un délire imaginatif. Il faut bien que la pensée ait un objet. Si nous laissons de côté les philosophes qui ne font que commenter les oeuvres d'autres philosophes, nous voyons que le métaphysicien ne peut que s'intéresser à la réalité. Et il faut donc réfléchir pour savoir par quel moyen le philosophe va appréhender cette réalité sur laquelle il a à réfléchir, et une épistémologie (gnoséologie) est un préalable indispensable à toute philosophie.
Si un philosophe refuse de s'intéresser aux travaux les plus récents des scientifiques, alors sa seule connaissance de la réalité sera celle de son sens commun, ce qui est évidemment fort limité, et peut le conduire dans l'erreur, étant donné les nombreuses illusions dont nous sommes victimes. Par ailleurs, le sens commun ne nous permet pas de connaître le monde microscopique qui constitue notre réalité, ni notre histoire, ni le tout dont nous sommes partie qu'est l'Univers etc... En faisant un petit effort, le philosophe qui ne voudrait pas s'intéresser à la science de son époque, intégrera quand même quelques idées sur la réalité matérielle qu'il n'a pu avoir lui-même, reposant sur le témoignage de ses semblables: que la Terre est ronde, que les points lumineux du ciel sont des étoiles... ou même qu'il a été lui aussi un jour un bébé!... ou encore quelques idées venues de la science d'il y a quelques siècles. Mais, dans tous ces cas, le philosophe devra bien utiliser une connaissance de type scientifique (ou préscientifique) sur la réalité, et au nom de quoi s'arrêter à l'un des stades de la pensée scientifique sur le monde? Pourquoi penser que le sens commun aurait plus raison que Newton, ou Newton que Einstein... Il faut bien-sûr connaître les limites des discours scientifiques que l'on utilise, mais le philosophe qui s'intéresse à la réalité ne peut rien faire sans l'aide d'une forme de science. Alors autant prendre la meilleure.
Heureusement pour les philosophes des temps modernes, il existe un domaine apparemment protégé de la difficile physique contemporaine, c'est l'homme, tel qu'il est, avec ses sentiments, sa façon de réfléchir, de percevoir le monde, d'agir etc... A ce sujet, la seule étude qui se rapprocherait d'une science objective serait la psychologie. Et là, il faut bien avouer que les progrès depuis l'antiquité sont bien moins importants qu'en physique. Bien sûr, il y a eu la "découverte de l'inconscient", mais il s'agit plus de sa conceptualisation que de sa découverte, la plupart des bons auteurs anciens ont eu l'intuition qu'il y avait des motivations dans l'homme qui échappaient à sa conscience, et Paul (pour ne prendre que l'un des premiers philosophes chrétiens) ne dit rien d'autre dans Romains 8 lorsqu'il affirme: "je fais le mal que je ne veux pas, et je ne fais pas le bien que je désire...". Et puis la théorie de l'inconscient n'est pas absolument déterminante pour tout ce qui concerne la nature humaine, et il est possible de réfléchir sur bien des aspects de la vie ou de la nature humaine sans se préoccuper de l'inconscient.
Ainsi, en se prenant lui-même pour objet de réflexion, le philosophe peut travailler et essayer de se comprendre lui-même, faute de comprendre un monde qu'il ne connaît pas ou ne veut pas connaître. Mais le risque est très grand de se trouver confiné dans un domaine extrêmement réduit, car à un moment ou à un autre se pose la question du statut du monde extérieur, soit à cause de la perception qu'en a l'homme, soit en tant que milieu dans lequel l'homme évolue et agit. Cela est parfaitement illustré par la pensée de Kant qui, dans sa critique de la raison pure doit affirmer cette célèbre distinction de phénomène-noumène c'est à dire qu'il ne peut éviter les questions de gnoséologie.
Tous les philosophes ne se sont pas restreints à ne parler que de l'homme, bien au contraire, et il ne doit pas y en avoir eu beaucoup qui ne se soient risqué à dire quelque chose de l'histoire de l'Univers ou de toute autre question de physique. Et c'est d'ailleurs souvent avec quelque embarras que les commentateurs-adorateurs, de nos jours, parlent de ces prises de positions et qui sont infirmées, pour ne pas dire ridiculisées par la science actuelle, contrairement à la partie des travaux consacrés à des questions plus proches de l'homme et de sa psychologie.
Ainsi n'insiste-t-on que rarement sur le fait qu'Aristote croyait que le Soleil et la Lune étaient animés et divins (Il écrit dans le Traité du ciel que les astres sont de substance divine, l'Univers entier est divin, il échappe à la genèse et à la corruption, il n'a pas de commencement, pas de fin, il est inusable, il est l'Etre même), ou que Nietzsche croyait à une répétition cyclique de l'histoire de l'Univers, Newton à un Univers éternel et immuable, sur la théorie de Descartes selon laquelle c'était le sang en s'échauffant qui faisait fonctionner le coeur, (et dont il était si sûr, qu'il écrit au père Mersenne le 9 février 1639: "je veux bien qu'on pense que, si ce que j'ai écrit de cela se trouve faux, tout le reste de ma philosophie ne vaut rien...") ou sur la théorie de Hegel qui donnait une illustrations de la certitude de son rationalisme en prouvant "par la raison" qu'il ne pouvait exister que 7 planètes alors qu'on en connait maintenant au moins 9 etc..
Tous ces égarements conduisant à des erreurs notoires n'ont pour effet que d'ancrer les philosophes dans leur méfiance vis à vis de la réalité physique ou biologique ainsi que de la science, alors qu'au lieu d'avoir peur de ce qui a fait choir ses prédécesseurs, il serait bien préférable de chercher les raisons de l'échec et de faire une nouvelle analyse de la situation, celle-ci étant bien différente maintenant qu'autrefois.
Ce qui a conduit dans l'erreur les philosophes que nous avons cités, nous apparaît, après coup, assez simple: c'est d'avoir voulu, à partir de leur pensée philosophique, ou à partir de leur propre intuition, faire des assertions dans un domaine qui est purement scientifique. Or, comme ils ne possédaient pas la compétence nécessaire, il est évident qu'ils avaient tous de fortes chances de se tromper.
Il est vrai qu'a contrario, on peut toujours aller rechercher quelque ancien philosophe qui avait énoncé une théorie qui s'est trouvée ensuite plus ou moins vérifiée par la physique (comme les atomes de Démocrite etc...), mais cela n'indique rien quant à la valeur de la philosophie, c'est simplement que compte tenu du grand nombre d'hypothèses émises, il faut bien qu'il y en ait de temps à autre une qui coïncide avec la connaissance d'aujourd'hui. Ainsi, ce n'est pas la peine de s'extasier sur l'Un initial des néoplatoniciens qui peut sembler être une intuition géniale de la toute récente théorie de la Grande Unification, d'autant que le reste de cette cosmogonie antique n'a vraiment rien à voir avec ce que l'on sait maintenant. La même chose vaut pour la pensée de Démocrite en dehors de l'idée d'"atomes"... que l'on reconnait d'ailleurs maintenant comme n'étant pas a-tomes c'est à dire insécables puisqu'on les sait constitués de particules plus élémentaires: les quarks et les leptons etc...
Et comme l'évolution de la connaissance de la nature humaine a été nettement moins spectaculaire que celle de l'Univers, ou préfère lire l'Ethique à Nicomaque d'Aristote que sa Physique, et beaucoup de philosophes pensent qu'il est plus sûr de se réfugier loin de ces sciences qui risquent de faire passer un subtile philosophe pour un ignorant.
Or cette situation n'est pas inévitable. On n'a jamais reproché à un philosophe de réfléchir et de méditer sur ce qu'il pouvait savoir du monde à partir des connaissances de son époque. Cela peut demander de notre part un petit travail de transposition mentale, mais une bonne philosophie reste toujours pertinente quand elle n'essaye pas de quitter son domaine. (C'est le cas par exemple des mythes de Platon dans le Timée, la République etc...)
Et puis la situation a bien changé quant aux sciences de la nature depuis plusieurs siècles. Non pas que l'on puisse penser que la science arrive enfin à la véritable connaissance du monde, mais elle nous propose maintenant un certain nombre d'énoncés qui sont de moins en moins douteux, qui ne seront très probablement pas remis en question, et sur lesquels nous pouvons réfléchir sans danger que la science elle-même détruise ce point de départ. Parmi ces découvertes, on peut citer en particulier les étapes du déroulement global de l'évolution de l'Univers et de l'évolution des espèces, ou le fonctionnement mécanique et biologique du corps humain etc... Ce sont là des données très riches en information, qu'auraient probablement aimé connaître Aristote, Descartes et d'autres. Il faut utiliser les connaissances de son époque sur les points où elles sont les plus sûres et les plus originales, ou alors nous sommes condamnés à répéter ou à plagier ces philosophes anciens en ne gardant pour seuls domaines de réflexion que ceux où l'on a quelque espoir que leur philosophie puisse s'accorder à la connaissance actuelle du monde qui est la nôtre. C'est à dire ceux où la pensée n'a pas trop évolué, comme les sciences de l'homme, mais pour ça, il y a des chances que nous n'arrivions pas à faire aussi bien qu'eux.
Si nous ne sommes pas de meilleurs philosophes que nos illustres prédécesseurs, nous avons au moins une chance par rapport à eux: c'est d'avoir une connaissance plus étendue du monde qui nous entoure et de son histoire. Sachons l'utiliser. Eux ne s'en seraient certainement pas privé!
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Il ne faut pas se méprendre quant à la crise de la pensée théologique qui a eu lieu au siècle dernier. Il est certain qu'il y a eu un problème important concernant deux prétendants au pouvoir de dire le vrai: la théologie et la science; il faut bien dire que la lutte a tourné à l'avantage de la science. Mais fuir à tout prix la science et désirer n'avoir aucun rapport avec elle, serait de la part d'un théologien aussi ridicule que l'attitude d'un petit enfant qui s'étant brûlé une fois avec de l'eau chaude refuserait de toucher même aux robinets d'eau froide!
Or bien souvent, cette crise de la pensée philosophique ou théologique liée au développement de la science n'a pas été surmontée, ni dépassée, mais refoulée. La plupart des philosophes n'osent plus parler à partir de la science, l'épistémologie se réfugie souvent dans une philosophie du langage, ou dans une simple histoire des sciences. Et, comme pour consommer cette défaite par forfait, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui se mettent à vouloir philosopher sur leur science; cela avec un bonheur très relatif étant donné que le travail de métaphysicien est un métier qui s'apprend, tout comme celui de physicien, et n'a pas grand chose à voir avec celui-ci. Mais, le terrain ayant été abandonné par les uns, il est normal que d'autres s'en emparent. Et le plus curieux, c'est que les philosophes n'osent souvent rien dire contre ces physiciens qu'ils regardent avec une sorte de crainte mêlée d'admiration à cause d'un savoir scientifique auquel les philosophes ne comprennent rien (parce qu'ils ne veulent rien y comprendre), et qui les fait regarder les scientifiques comme des autorités toutes puissantes même dans des domaines qui ne sont plus celui de leur compétence.
Or cette démission de la philosophie la condamne. Elle la condamne à s'enfermer dans sa tour d'ivoire, à adorer ses ancêtres et à se complaire dans les souvenirs d'une époque où elle avait quelque pertinence, quelque autorité. Elle s'isole du monde, et puisqu'elle-même pense n'avoir plus rien à dire sur le monde, il serait bien étonnant que l'on vienne l'inviter à parler pour écouter ce qu'elle dit sur le monde. Il lui reste à s'enfermer dans un ghetto, et comme cela arrive dans tous les ghettos, à parler un langage de plus en plus hermétique à ceux de l'extérieur; les philosophes bientôt ne pourront plus que se parler entre eux (si ce n'est déjà fait). Si les choses continuent ainsi, alors ce que disent beaucoup de philosophes depuis déjà quelque temps: que "la métaphysique est morte" risque de devenir vrai.
Sur le point précis du langage, on pourrait dire, que le fait que celui de la philosophie se complique est normal, et que c'est le lot de toute pensée élaborée. Cela est vrai, mais il n'en reste pas moins que les scientifiques, eux, savent parler clairement quand ils le veulent. Pourtant, leur langage technique n'est pas vraiment plus compréhensible au non initié que celui de la philosophie. Mettez un traité actuel sur les développements de la Mécanique Quantique dans les mains d'une personne quelconque, et il est probable que, submergée sous un flot de formules et de termes incompréhensibles, elle y comprennne encore moins de choses qu'en lisant l'Etre et le Temps de M. Heidegger!
Le langage de la recherche est toujours complexe, mais ce qui fait la différence entre les philosophes et les scientifiques, actuellement, c'est que ces derniers acceptent et cherchent une ouverture dans le monde (le monde des choses et celui de la pensée), alors que les philosophes trop souvent se replient sur eux mêmes, par crainte du monde.
La première chose à faire, pour le philosophe, c'est de quitter cette attitude de chien battu, et de réfléchir sereinement sur ce qui a pu amener à cette crise face à la science.
Et ce qui est en jeu, là, c'est certainement la question de la relation entre la science et la philosophie (ou la théologie). Ce qui a créé cette crise de la pensée est sans doute l'évolution spectaculaire de la science au XIXe siècle qui ne s'est pas accompagnée d'une remise en question de la pensée théologique; et dès le moment que l'une évoluait sans l'autre, il était inévitable qu'une déchirure s'opère. Autrement dit, ce qui faillit ôter toute pertinence à la théologie est qu'elle n'a pas su évoluer.
La science a cet avantage d'être en contact direct avec la réalité. Elle est donc sans cesse remise en question par cette réalité-même et par l'expérience; elle ne peut donc pas se permettre de se figer. D'autre part, son rapport au réel est simple parce qu'il est pratique: elle doit produire des théories qui permettent de rendre compte avec le moins de paradoxes possibles de l'expérience en général.
Quant à la pensée métaphysique, elle ne peut évidemment pas se permettre d'être entièrement a priori. Il faut bien que cette pensée ait un rapport avec la réalité; cela est vrai de toute pensée métaphysique, puisque celle-ci cherche à comprendre le sens du monde et à interpréter la réalité qui constitue l'existence de l'homme. Or, cette relation avec la réalité ne peut s'opérer que par l'intermédiaire d'une certaine connaissance du monde, c'est à dire qu'elle ne peut se passer d'un discours descriptif de la réalité, et ce discours n'est rien d'autre que ce que produit la science. Bien sûr, cette connaissance du monde ne doit pas être fournie par le seul sens commun, mais le sens commun est la base de tout discours scientifique, et il est en soi de même nature, puisqu'il amène à établir un certain nombre de théories, qui, même si elles sont peu élaborées permettent d'avoir une certaine appréhension de la réalité.
Une pensée métaphysique ou théologique est donc nécessairement dépendante d'un discours sur le monde et la réalité en générale, elle est dépendante d'un discours scientifique.
Avant le développement des sciences expérimentales, tout ce qu'on demandait à un discours religieux était d'être en accord avec le sens commun. La connaissance du monde étant très réduite, cela laissait par ailleurs une très grande liberté. Ne connaissant pas l'histoire de l'Univers, on pouvait créer toute sorte de mythe d'origine pour expliquer le sens et la nature profonde du monde.
Or cette connaissance pré-scientifique de la réalité par le sens commun a fait naître un certain type de discours théologique qui est resté fort longtemps en usage, même jusqu'au XIXe siècle, avec seulement de très modestes aménagements. Lorsque le discours sur la réalité a abandonné ce qui ne provenait que du sens commun pour devenir un véritable discours scientifique, les théologiens, qui n'imaginaient pas pouvoir faire autrement que garder le type formel de discours qu'ils avaient jusque là, se sont trouvés être de plus en plus en rupture avec la nouvelle connaissance scientifique.
Il faut dire que les théologiens avaient pris de fort mauvaises habitudes théocratiques; ils avaient même pensé qu'ils pouvaient légiférer dans le domaine scientifique, comme le montre le malheureux exemple de Galilée ("Eppur, si muove"), il est donc compréhensible qu'ils aient eu quelque difficulté à reconnaître que c'est la théologie qui est dépendante de la science, et non pas le contraire. De plus, il fallait encore comprendre la nature de cette dépendance. Autrement dit, ce qui a manqué à la théologie, c'est une réflexion profonde sur la nature de la relation qu'il y avait avec la science et le discours qu'elle avance sur le réel. Et comme la science n'intervient ici que comme un instrument permettant d'appréhender la réalité, c'est toute une théorie de la connaissance qui doit être préalable à la réflexion théologique. C'est là encore un travail qui manquait évidemment à nos penseurs du siècle dernier. En effet, malgré Kant, qui avait été on ne peut plus clair sur la question, on pensait en général que la science était vraie au sens réaliste le plus fort que l'on puisse entendre.
De nos jours, nous savons que le discours scientifique n'est qu'une certaine manière de décrire la réalité, que les théories sont une vision ou une compréhension bien particulières du monde, que les lois de la physique sont des façons pour nous de grouper certains phénomènes, mais que ce ne sont pas des "lois de la nature", comme si la nature obéissait à des lois qui lui étaient extérieures et préalables. Nous savons donc que le discours scientifique n'offre que des représentations plus ou moins précises ou contradictoires de la réalité.
Si les théologiens ont eu peur de la science, c'est peut-être parce qu'ils ont cru que la prétention des scientifiques dans leur domaine à la toute puissance était justifiée. Sinon, ils se seraient contentés de dire comme nous le ferions aujourd'hui que la seule chose que nous acceptions comme contraignante, c'est la réalité elle-même, que la science n'impose rien, puisqu'elle est sujette à révision, mais qu'elle permet simplement d'avoir une meilleure connaissance de la réalité, et de bien des choses dont nous ne pouvons pas avoir accès par nos seuls sens (histoire cosmologique, monde microscopique etc...)
Ainsi, la science n'entraîne pas un amenuisement du champ de la théologie, mais au contraire une augmentation de la somme des connaissances préalables sur lesquelles elle peut mener sa réflexion et qui lui permettent de mieux comprendre l'ensemble du réel.
Il faut convenir que le discours scientifique sur le monde est considérablement plus riche et plus précis que celui du sens commun; et le fait de pouvoir utiliser tous les enseignements qu'il apporte mérite bien l'effort que cela impose aux théologiens de modifier leur façon de s'exprimer pour ne pas entrer en contradiction avec elle. L'extraordinaire développement des sciences, loin de condamner la métaphysique et la théologie, est pour ces deux disciplines une opportunité qui peut leur permettre d'enrichir, de développer, et même de renouveler leur pensée d'une façon unique.
La science contemporaine a ceci de particulier qu'elle donne une description d'une très grande partie de la réalité qui échappe à notre perception directe. Ainsi, la mécanique quantique décrit le comportement des particules du monde microscopique, et nous découvrons là un aspect de la réalité qui n'a rien à voir avec ce que nous pensions en savoir à partir du sens commun et de notre expérience du monde macroscopique. Nous avons par exemple des particules délocalisées qui peuvent être à plusieurs endroits en même temps, ou des particules corrélées, c'est à dire qui restent en rapport alors même qu'aucun signal physique n'est transmis de l'une à l'autre. Dans le domaine opposé des grandeurs importantes, la théorie de la Relativité nous a habitués à ces phénomènes de contraction des longueurs ou de dilatation du temps lorsque la vitesse s'accroit. Tout cela est en totale opposition avec ce que nous pensions "être vrai" à partir de notre expérience quotidienne dans notre vie de tous les jours.
Comment s'étonner alors qu'une pensée métaphysique ou théologique construite à partir de la vision du monde par le sens commun puisse être en partie remise en cause? Ou tout au moins ne faut-il pas penser que leur pertinence est nécessairement réduite du fait que nous savons maintenant que le sens commun ne nous donne qu'une vision extrêmement parcellaire de la réalité qui nous entoure?
Bien sûr, il ne s'agit pas de remettre en cause le sens commun, et tant que les choses apparaissent aux hommes de la même manière, toute pensée fondée sur ce sens commun garde sa part de validité; mais il faut en reconnaître la limite, et trouver une pensée qui puisse permettre de rendre compte de tous ces phénomènes extraordinaires que découvre la physique et que l'on ne pouvait soupçonner autrefois. Il y a là tout un champ de travail que la philosophie des sciences a le devoir de prendre en charge.
Et puis par ailleurs, le sens commun n'est pas le seul maître dans la formation de ce que l'on pourrait appeler l"opinion commune" de nos contemporains sur le monde qui les entoure. Progressivement, les résultats scientifiques les mieux établis deviennent connus de tous, et se trouvent être à la base de leur vision du monde. C'est ainsi que de nos jours plus personne ne doute que la Terre soit approximativement sphérique, et que ce soit plus elle qui tourne autour du Soleil que le contraire; et toute pensée qui partirait explicitement d'un présupposé différent deviendrait difficilement assimilable.
Cela est vrai aussi en ce qui concerne la connaissance de l'histoire de l'Univers et de l'homme. Rares sont ceux qui n'ont pas entendu de nos jours parler du fait de l'Evolution, voire même du fameux "big-bang". Et si le livre de la Genèse pose quelques problèmes d'adaptation, il reste relativement bien assimilable; mais en revanche, tous les récits mythiques de la Perse, de l'Inde, de l'Egypte etc... présentent une cosmogonie tellement éloignée de celle que nous admettons aujourd'hui avec la science, que ces textes sont maintenant pratiquement irrecevables (à moins d'efforts intellectuels très importants pour en dégager le sens).
Ainsi, il n'est plus possible de se contenter d'une théologie ou d'une métaphysique issue du sens commun et du système de croyances quant à la nature physique de certaines choses hérité d'une époque passée; mais il est aujourd'hui nécessaire de développer une nouvelle réflexion à partir de ce que la science nous dit de la réalité. Cela ne veut pas dire pour autant que la vieille philosophie ou théologie soit mauvaise. Lorsqu'elle était excellente, elle reste excellente, voir inégalable dans son domaine, mais elle ne dispense pas d'une nouvelle réflexion à partir des nouveaux éléments de connaissance que nous possédons du réel.
Cette réflexion doit se faire, et de toute façon elle se fera. Actuellement, la plupart des philosophes démissionnent devant une telle tâche. Sans doute leur fait elle peur à cause du côté ardu des théories physiques qu'il faut essayer de comprendre. Mais la philosophie n'a jamais voulu être une activité de l'esprit qui soit facile et qui ne demande pas un effort de compréhension du monde qui nous entoure, ou de la science en général. Qu'on se souvienne du célèbre: "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre"...
Et comme les philosophes ne font pas leur travail, ce sont en ce moment les physiciens eux-mêmes qui se mettent à le faire, et un certain nombre d'entre eux essayent d'interpréter leur propre travail.
Le problème, c'est que n'ayant pas toujours en métaphysique la même compétence que dans leur domaine, ils sont souvent incapables d'avoir une pensée philosophique vraiment originale, et se contentent d'une métaphysique issue du sens commun (en général proche du kantisme) pour interpréter leur théories scientifiques qui précisément sont extra-communes. Il y a alors un décalage entre leur connaissance du monde et leur métaphysique, et l'on reste sur un sentiment d'insatisfaction alors que les questions qu'ils posent sont d'un intérêt souvent primordial.
Pour la même raison, les scientifiques ne sont pas les mieux placés pour parler de Dieu. Il leur est en général très difficile de faire la liaison entre le Dieu cosmique et le Dieu personnel. Cela sans doute parce qu'il leur manque une théorie de la personne, et une mauvaise conception de l'être (ce serait peut-être de la lecture du Philèbe de Platon qu'ils auraient besoin), ou qu'ils n'ont pas une vision assez globale des choses, en étant trop spécialisés dans leur domaine, le physicien des particules ne connaissant que mal la biologie et réciproquement... Et à partir de concepts théologiques simplistes il ne réussissent qu'à trouver des points de relation entre une connaissance scientifique sans doute valable, et une foi souvent enfantine et peu réfléchie.
Les savants, en général, pressentent l'existence de Dieu, mais ils ont du mal à aller plus loin parce qu'ils ne savent pas utiliser pour parler de Dieu d'autres concepts que ceux des rudiments de religion qui leur ont été inculqués lors de leur catéchisme, et qui sont souvent très fortement anthropomorphiques et simplistes. Or ceux-ci ne peuvent absolument pas convenir pour répondre aux vraies questions qu'il se posent à partir de leur pratique quand celle-ci les entraîne dans des conceptions du monde qui sont loin d'être simplistes ou communes.
Il faut donc reconstruire une théologie à partir des nouveaux éléments de connaissance du monde que nous avons la chance de posséder. La science elle-même donne de nouveaux éléments pour permettre à la théologie de s'exprimer. Il faut réfléchir sur le sens et la nature possibles du monde à partir des nouvelles représentations que nous en avons; et ce développement de la science, loin de réduire le domaine d'action de la pensée métaphysique ou théologique, doit être pris pour l'avantage qu'il peut offrir, c'est à dire un nouveau potentiel permettant d'enrichir et de féconder l'"imaginaire" de l'activité théologique (en tant qu'elle essaye de trouver une articulation de sens entre des éléments de perception de la réalité).