Réflexions...

 

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A-t-on encore besoin d'une religion ?

La question est pertinente pour plusieurs raisons. On n'a pas besoin d'une religion pour avoir « de la morale » puisque les gens qui fréquentent les églises et les temples ne sont ni plus ni moins moraux que les autres. On n'a pas non plus besoin d'une religion pour être heureux puisque les croyants ne sont ni plus ni moins heureux que les agnostiques et les athées. Et l'on n'a pas non plus besoin d'une religion pour avoir une famille spirituelle, et ce parce que nous sommes de plus en plus individualistes.

Dans ce cas, pour quelles raisons pourrait-on avoir encore besoin d'une religion ? J'en vois trois.

• D'abord, nous avons besoin d'un langage qui nous permette d'exprimer un certain sens de l'infini, de la transcendance, du mystère, du divin, de l'au-delà qui est en nous. Et nous avons aussi besoin d'un langage pour dire la culpabilité, l'espérance, le sentiment d'être un exilé dans ce monde, le désir d'aimer et d'être aimé.

Je suis frappé de voir combien d'écrivains même agnostiques (tels que Camus, Gide, Valéry ou Malraux) recourent constamment à un langage emprunté à la Bible, à ses mythes, à ses symboles et à son vocabulaire pour exprimer le sens qu'ils ont de l'aventure humaine et du mystère de la vie. Les titres de leurs ouvrages en témoignent (La Porte étroite, Si le grain ne meurt, L'Exil et le royaume, La Chute...). Même si ces écrivains n'ont pas à proprement besoin d'une religion, ils ont néanmoins besoin qu'il y ait des religions.

Ainsi le langage des religions est une boîte à outils précieuse et même, semble-t-il, indispensable pour permettre l'expression de besoins fondamentaux de l'homme. Le langage qu'offrent les religions est infiniment plus riche et plus évocateur que celui de la psychologie et la philosophie.

Se priver du langage religieux et des ressources qu'offrent les religions, c'est s'amputer de la possibilité d'exprimer la face invisible de l'homme et du monde.

• Autre raison : nous avons à tout âge besoin de nous sentir aimés, compris, protégés, je dirais même « maternés ». En fait, ce besoin me paraît être plus fondamental encore que le besoin d'être heureux. Et alors que la religion ne peut pas vraiment répondre au besoin d'être heureux, elle peut répondre à ce besoin d'une forme de protection et de bénédiction sur nos souffrances, nos faiblesses et nos misères.

Les religions nous donnent des exemples et des modèles de héros et de saints qui ont souffert comme nous. Et ces « serviteurs souffrants » deviennent des compagnons et des soutiens pour nos propres itinéraires.

Nous avons besoin d'une religion de proximité et de compassion plus encore peut-être que d'une religion d'évasion et de rêve.

Nous avons besoin de Cantiques et de Psaumes qui nous permettent d'exprimer notre plainte, notre solitude et notre prière et qui nous annoncent aussi que nos appels sont entendus, même si nous ne nous en rendons pas compte. Le livre de l'Exode (qui est le récit d'une marche au désert), le livre de Job (qui exprime la plainte des hommes), et le récit de la Passion de Jésus sont pour nous bienfaisants et secourables. Ils nous accompagnent, ils nous rassurent, ils nous fortifient, et c'est l'essentiel.

• Troisième raison. Aujourd'hui plus que jamais, nous avons besoin d'émotion et aussi de partager ces émotions. En fait, le besoin de Dieu est une émotion, et la foi est d'abord une forme d'affectivité. Et les célébrations religieuses sont le lieu privilégié de l'expression de cette émotion.

Même si nous sommes devenus individualistes, nous avons besoin de fraternité émotive. Ce qui me frappe dans les grands rassemblements charismatiques et de style JMJ, c'est que l'on prie ensemble sans pour autant prier par des prières stéréotypées identiques. Autrement dit, le besoin d'une religion n'est plus le besoin d'un dogmatisme uniforme ni celui de la soumission à des rituels identitaires. Il est plutôt le besoin d'une affectivité chaleureuse et contagieuse qui permet, le temps d'une célébration, d'un rassemblement ou d'une fête, d'oublier la solitude et le stress des rapports de forces du quotidien. Et les religions, même les religions traditionnelles, se sont bien adaptées à ce « new âge » de l'effusion, de la convivialité et de l'appétit de spiritualité.

Ainsi, au XXIe siècle, plus encore qu'au XXe, nous aurons besoin d'une religion.

La fonction régulatrice de la religion
Au XXIe siècle, plus encore qu'au XXe siècle, les hommes auront un besoin d'absolu, de consécration et même de sainteté. Ils auront un besoin d'idéal, d'engagement. Mais cela comporte des risques. Le besoin d'absolu peut devenir absolutisme, totalitarisme et même fanatisme. Le besoin d'idéal peut devenir idéalisme, aveuglement, refus des réalités. C'est pourquoi ces besoins doivent s'exprimer dans des structures régulatrices. Et les religions traditionnelles ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Sans les structures, les enseignements, les rituels et les médiations des religions traditionnelles, le besoin d'absolu peut virer au terrorisme. Ainsi les religions traditionnelles auront demain un rôle éducatif. Elles auront pour fonction de prolonger l'esprit des Lumières et de la tolérance dans un monde où le besoin d'irrationnel va sûrement s'amplifier, que ce soit dans l'orbite du Judaïsme, ou dans celles du Christianisme ou de l'Islam.

Il me semble que les religions traditionnelles, après s'être opposées à l'esprit des Lumières, seront, au XXIe siècle, le meilleur vecteur de ce qu'il restera de cet esprit. Et c'est pourquoi leur rôle sera indispensable.

Alain Houziaux

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La parabole du « Père prodigue »

La parabole du Fils Prodigue de Luc 15 est à juste titre très connue et appréciée. On y voit l'image d'un père qui accueille à bras ouverts son fils pécheur. On y voit le pardon et l'amour inconditionnels de Dieu pour nous qui, il faut bien le dire, nous éloignons si souvent de notre Dieu.

Pourtant, il y a toujours une petite ombre au tableau. On est très content pour le fils dévoyé qu'il soit finalement accueilli, mais on ne peut s'empêcher de compatir avec le fils aîné. Il est vrai que l'histoire est un peu injuste pour lui. Et finalement, c'est vrai, pourquoi, lui, n'a-t-il jamais eu un chevreau pour se réjouir, alors que quand son frère bon à rien arrive, on tue le veau gras ?

Mais puisque le père représente Dieu, il faut bien justifier cette apparente injustice, et on y arrive.

On peut, en effet, dire que ce « bon » fils aîné n'était pas si bon que ça. Oui, c'est vrai, il appliquait bien les règles de bonne conduite, mais dans le fond, il manquait d'une chose essentielle : l'amour. Il ne faisait rien de mal, mais quel bien a-t-il fait ? Rien. Pourquoi n'a-t-il pas tenté de retenir son frère, pourquoi n'est-il pas allé le cherché, ou ne s'est-il pas soucié de lui quand il était loin et en danger de se perdre, et surtout pourquoi ne s'est-il pas réjoui quand il est revenu au lieu d'en être jaloux ?

Cela dit, le père ne le condamne pas, il ne le rejette pas, au contraire, il va même vers lui, il lui parle et lui dit : « tout ce qui est à moi est à toi ». On peut ainsi vivre dans le devoir, dans la loi, dans l'observance des règles, et c'est bien, mais ce qui manque c'est l'amour, la gratuité, le fait de ne pas juger son frère, de ne pas réclamer pour soi et par rapport à soi. Quand on est ainsi, ce qui fait défaut, c'est la joie et la fête. Le fils aîné a tout, sauf le « veau gras », sauf les chants et les danses. Cela, ça se trouve non pas dans la loi, mais dans la grâce, dans l'amour, dans le retour vers le père avec le seul sentiment de son humilité et en sachant ne rien mériter.

Donc l'injustice n'est qu'apparente, et le fils aîné n'a bien que ce qu'il mérite. A vivre sans la grâce, on ne peut bénéficier de la grâce.

Mais l'ombre demeure.

Certes, on peut dire que le fils prodigue a des qualités qui justifient son accueil si chaleureux par son père : il ne prétend avoir droit à rien, il n'est pas arrogant, il ne juge pas, il est tout dans l'humilité. Mais quand on regarde ses motivations, on est un peu gêné... Il ne revient pas du tout par amour mais seulement parce qu'il a faim, pour pouvoir se remplir le ventre. Avouez que la démarche spirituelle est un peu faible... En fait, il ne demande pas pardon, il n'exprime même aucun regret, il n'implore pas la grâce de son père. Tout ce qu'il fait c'est de souhaiter n'avoir que le salaire qui lui est dû. Le fils prodigue est-il vraiment l'image du « bon » fils ?

Je ne crois pas. De toute façon, les paraboles ce ne sont pas des histoires moralisantes avec un bon tout bon et un mauvais tout mauvais. Les choses sont plus compliquées... Et sans doute le fils prodigue n'est-il pas exemplaire. Sans doute n'est-il pas non plus l'image de la grâce et de l'amour.

Celui en fait qui est l'image de la grâce et de l'amour, c'est le père, et seulement lui. Si « prodigue » comporte l'idée de « donner », le fils « prodigue » ne l'est pas vraiment, il ne donne pas, il dépense, il dilapide. Le seul qui donne, c'est le père. C'est lui qui donne l'héritage, qui donne le veau gras, les sandales, l'anneau, la fête et tous ses biens même, pour ses enfants. Celui qui est véritablement « prodigue » dans cette histoire, c'est le père. C'est lui qui donne gratuitement sans rien attendre, lui qui est dans la grâce.

Le second fils, en fait, n'est pas du tout une image de la grâce. Certes il fait preuve d'une certaine humilité, mais dans le fond, il est tout entier dans la loi, dans le devoir, même si c'est d'une autre manière que son aîné. Il demande à son père la part à laquelle il a effectivement droit, il fait usage de prostituées, certes, mais il les paye, il aurait pu violer, et quand il garde les cochons, il regrette de ne pouvoir manger les caroubes car « personne ne lui en donnait », il est bien honnête, il aurait pu en voler. Puis il revient vers son père sans faire appel à aucune grâce, mais en lui demandant de lui donner seulement ce à quoi il a droit.

Celui et celui seul qui est source de joie, de fête et de vie, c'est le père, et justement parce que lui seul n'est pas prisonnier d'une conception étroite du devoir. Il ne voit pas la religion comme une masse d'exigences, de jugements, mais comme une relation d'amour. Il nous montre un Dieu qui n'est pas comme un maître d'école distribuant les prix aux plus méritants, mais comme un père qui aime et qui pardonne. L'essentiel, ce n'est peut-être pas tant ce que nous parvenons à faire, mais d'aimer Dieu, de rester en relation avec lui.

Quant au « fils prodigue », sa qualité essentielle, c'est d'avoir laissé une place à cette générosité du père. Il se présente comme vide, disponible, contrairement à son frère qui est plein, bourré de devoirs, de jugements, et du sentiment de ses mérites. Le fils cadet sait qu'il ne mérite rien, il ne réclame rien. En cela, la qualité la plus essentielle, c'est l'humilité car c'est elle qui permet de donner prise à la grâce, c'est elle qui laisse une porte d'entrée à l'amour.

Louis Pernot

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